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Opinion

Une évasion de prison grotesque qui n’a rien à voir avec un film d’Hollywood

La fuite des détenus de la prison Gilboa a été un échec colossal. Le danger, c'est qu'elle puisse entraîner un succès stratégique pour les forces du terrorisme

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Un gardien dans la tour d'observation de la prison Gilboa, dans le nord d'Israël, après l'évasion de six terroristes palestiniens, le 6 septembre 2021. (Crédit :  Jalaa Marey/AFP) Le chef terroriste Zakaria Zubeidi. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)
Un gardien dans la tour d'observation de la prison Gilboa, dans le nord d'Israël, après l'évasion de six terroristes palestiniens, le 6 septembre 2021. (Crédit : Jalaa Marey/AFP) Le chef terroriste Zakaria Zubeidi. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Pendant plus d’une semaine, Israël et les Territoires palestiniens ont été captivés par une évasion de prison qui a été initialement – même si c’est ridicule – comparée à l’échappée méticuleuse et fictive d’Andy Dufresne de la prison d’État de Shawshank.

Mais, contrastant avec la fuite sidérante de Dufresne, les services des prisons israéliens auront pratiquement ouvert la porte de la cellule et mené le chef terroriste du Fatah Zakaria Zubeidi et ses cinq compagnons de détention jusqu’à la sortie de la prison « de haute-sécurité » Gilboa.

De ce que nous avons pu comprendre, les cinq membres du Jihad islamique se trouvaient dans la cellule où avait déjà eu lieu une tentative d’évasion en 2014. Certains des détenus qui se sont échappés la semaine dernière y avaient même pris part. Zubeidi, du parti rival du Fatah, avait obtenu l’autorisation d’être transféré avec les cinq autres individus peu avant l’évasion. Le passage qu’ils avaient creusé – sous les toilettes – il y a sept ans avait bien été bétonné dans l’intervalle, mais cela n’avait pas été le cas de l’espace placé sous la douche, qui a servi cette fois-ci à l’évasion. Et, de là, les six détenus ont pu ramper jusqu’aux murs principaux de la prison par le biais d’une cavité souterraine, puis s’extraire de ce passage par un petit trou dans la terre, à l’extérieur des murs.

Et – ce qui s’est avéré très utile – les plans architecturaux de la prison Gilboa étaient publiés sur internet. Plus utile encore, la tour de garde qui se trouvait directement au-dessus du trou par lequel les fuyards sont sortis était vide au moment de l’évasion – apparemment pour des raisons budgétaires. Quant à la gardienne qui se trouvait dans la tour adjacente, elle dormait. Réveillée par des bruits inhabituels, elle aurait tenté d’apercevoir quelque chose dans l’obscurité, en vain, et elle se serait recouchée.

Des témoins ont aperçu les fugitifs presque immédiatement, avec un chauffeur de taxi qui devait téléphoner rapidement à la police locale en faisant un rapport détaillé sur la présence d’individus suspects dans le secteur. Lorsque la police, à son tour, a tenté d’alerter la prison, elle aurait découvert que le service des prisons avait changé de numéro de téléphone et qu’elle n’était pas en possession du nouveau. Au moment où les agents devaient arriver à la prison, des minutes cruciales s’étaient d’ores et déjà écoulées. Et même là, il a fallu du temps pour que les gardes puissent confirmer qu’aucun prisonnier n’avait disparu – et quand ils ont réalisé que les détenus étaient en fuite, cela faisait déjà longtemps que les fuyards étaient en cavale.

Dans la prison de Shawshank, le personnage fictif et stoïque de Tim Robbins, clamant son innocence, est privé de liberté pour le meurtre de son épouse et de l’amant de cette dernière. Dans le monde réel, Zubeidi a été placé en cellule parce qu’il est un ancien chef des Brigades des martyrs d’al-Aqsa du Fatah, avec de très nombreux meurtres à son actif ; quatre des cinq autres individus ont été condamnés à la prison à vie pour meurtre ou pour tentative de meurtre au nom du Jihad islamique palestinien, qui veut détruire Israël. Ces hommes – il est inutile manifestement de le rappeler – ne sont en rien des héros de Hollywood.

Les six prisonniers sécuritaires palestiniens qui se sont évadés de la prison de Gilboa, le 6 septembre 2021. (Capture d’écran)

Sauf que pour un grand nombre de Palestiniens, ils le sont. Et ils le sont (très) clairement. Leur évasion a été largement fêtée à Gaza, où le groupe terroriste islamiste du Hamas au pouvoir tolère amplement l’organisation du Jihad islamique palestinien, plus modeste. Et elle a été aussi célébrée dans une grande partie de la Cisjordanie, où l’Autorité palestinienne (AP) s’est retrouvée – comme c’est souvent le cas – prise entre de nombreux feux contraires, avec son engagement dans la coopération sécuritaire avec Israël, sa crainte d’un éventuel renforcement de ses adversaires du Hamas, et sa conscience de ce que la « rue » se réjouissait de l’humiliation infligée à Israël par les fugitifs.

« C’est le droit des prisonniers de vouloir la liberté, comme c’est le droit aussi de notre peuple. Je salue les fugitifs et j’espère qu’un jour ces prisons disparaîtront pour ne jamais revenir », avait alors commenté le Premier ministre de l’Autorité palestinienne Mohammad Shtayyeh au lendemain de l’évasion.

Au moment de l’écriture de ce texte, quatre des six individus en fuite ont été retrouvés. [Dans la nuit de samedi à dimanche 19 septmbre, les deux derniers ont aussi été retrouvés.]

Beaucoup de choses ont été faites dans les heures et dans les jours qui ont suivi cette évasion concernant un autre échec du service des prisons – il s’est décidé à exploiter un système de brouillage des appels téléphoniques donnés par le biais des téléphones cellulaires qui rentrent régulièrement clandestinement dans les prisons et qui sont remis aux prisonniers de sécurité ; apparemment, les responsables des centres pénitentiaires rechignaient à l’utiliser en craignant que ne s’en suivent des agitations ou pire encore du côté des détenus. L’hypothèse avait été que les fugitifs avaient préparé avec soin leur stratégie, une fois sortis de la prison, en se coordonnant avec des complices extérieurs – peut-être même avec des complices Arabes israéliens – pour garantir leur disparition rapide et totale, avec une réapparition qui aurait été marquée par des photos de victoire prises dans une localité sûre, hors de portée d’Israël, ce qui aurait eu un impact psychologique énorme pour les forces terroristes.

Sur cette photo fournie par la police israélienne, Zakaria Zubeidi, à gauche, et Mohammed el-Aride, deux des six terroristes palestiniens qui se sont échappés de la prison de Gilboa, ont les yeux bandés et menottés après avoir été attrapés dans la ville arabe d’Umm al-Ghanam, dans le nord Israël, samedi 11 septembre 2021. (Crédit : Police israélienne via AP)

En fait – de ce qui a filtré des interrogatoires des quatre individus qui ont été menés par le Shin Bet – les hommes avaient eu l’intention de se rendre dans le secteur du camp de réfugiés de Jénine, ce centre de formation des kamikazes lors de la Seconde intifada est une zone pratiquement interdite aux soldats israéliens et aux forces de l’AP. Mais aucun complice ne les aurait attendus pour les aider à se rendre là-bas.

Cherchant de l’aide auprès des résidents arabes locaux, ils ont été rejetés. D’autres locaux, par ailleurs, ont aidé à leur capture en faisant part de la présence d’individus suspects.

La scène d’une attaque au couteau aux abords de la Gare routière centrale de Jérusalem, le 13 septembre 2021. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)

Alors que deux fugitifs étaient encore en cavale, leur fuite a provoqué des émeutes et des incendies volontaires dans plusieurs prisons, a entraîné plusieurs jours d’affrontements en Cisjordanie qui se sont ensuite propagés à Jérusalem-Est, et est probablement un élément déclencheur de la série de tirs de roquettes depuis Gaza. Il y a eu, lundi, un attentat terroriste à proximité de la Gare routière de Jérusalem, il a été annoncé qu’une attaque majeure avait été déjouée, les forces de sécurité israéliennes ont fait savoir que les menaces terroristes se sont multipliées depuis l’évasion et qu’elles se préparent actuellement à une nouvelle escalade des violences.

Si l’un ou l’autre des fugitifs, ou les deux, parvient à atteindre Jénine, les terroristes pourraient bien avoir encore leur photo de victoire et l’armée fera alors preuve d’une grande méfiance s’agissant de s’aventurer dans le camp. Une opération visant à extraire les fuyards du camp sans les tuer et sans précipiter une escalade majeure s’avérerait être d’une complexité extrême.

Gilad Shalit à sa libération, en octobre 2011. (Crédit : GPO/Flash90)

Saluant les fugitifs et vantant ses propres capacités, le Hamas a assuré aux fuyards et à leurs soutiens que même s’ils devaient être rattrapés, il serait en mesure de garantir leur remise en liberté par le biais d’un échange de prisonniers ultérieur. Une telle confiance émane en partie de « l’échange » Shalit – le Hamas avait obtenu la libération de plus de mille détenus des prisons israéliennes, dont 280 purgeaient des peines de prison à vie, contre la libération du soldat israélien Gilad Shalit, qui avait été capturé à l’intérieur de sa base militaire et transporté à Gaza au cours d’une opération transfrontalière en 2006. Cet accord avait renforcé et enhardi le Hamas, l’aidant à asseoir sa domination à Gaza et marginalisant l’AP.

La capture de Shalit avait été un échec tactique majeur de la part d’Israël qui avait entraîné un succès stratégique pour les forces du terrorisme. Il reste à espérer avec force que les choses se dérouleront autrement pour l’évasion de la prison Gilboa, avec toutes les bourdes grotesques qui l’auront facilitée.

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