Dans son discours tant attendu et très controversé devant le Congrès, le Premier ministre Benjamin Netanyahu a présenté beaucoup plus qu’un argumentaire contre l’accord nucléaire avec l’Iran. Subtilement, précautionneusement, il a exposé les premières esquisses sommaires d’une nouvelle architecture du pouvoir au Moyen-Orient.

La première esquisse : Netanyahu a évité de causer plus de dégâts à Israël. Le défi était immense. L’accord sur le nucléaire est trop important politiquement pour l’administration Obama – en effet, la seule visite de Netanyahu a transformé le débat de fond en débat politique pour de nombreux démocrates. Et il n’a pas proféré de platitudes.

Il n’a pas critiqué non plus le président Barack Obama. En effet, il a prodigué à Obama le genre d’éloge que les dirigeants israéliens réservent aux plus grands héros de l’Etat juif : Barack Obama a non seulement aidé les Israéliens en temps de crise militaire ou de catastrophe naturelle, mais le vaste soutien du président américain à l’Etat juif ne peut jamais être entièrement connu, car il concerne des questions confidentielles.

Dans la rhétorique politique israélienne, comprenant l’adulation dans la tradition juive de la charité anonyme, il n’y a pas de sentiment plus noble.

Le discours de Netanyahu s’est fait au milieu de ces champs de mines politiques, démontrant que, malgré le faste accompagnant de telles allocutions au Congrès, il a compris qu’il ne s’adressait pas à un public heureux et reconnaissant.

Et donc, après quelques paragraphes d’introduction, Netanyahu a abordé le cœur de son discours : un briefing politique au Congrès définissant dans des termes simples les dangers mortels de l’accord proposé.

L’accord laisserait à l’Iran trop d’infrastructures nucléaires et lèverait la surveillance internationale trop rapidement, lui permettant de développer des armes nucléaires d’ici quelques années. Le régime iranien est fragile, et ne se précipiterait pas dans une guerre si les pourparlers échouaient. Ses dirigeants, plutôt, reviendraient tout simplement à de nouveaux pourparlers sous des conditions plus favorables. « Ils ont besoin de l’accord beaucoup plus que vous », a scandé Netanyahu.

L’accent mis par l’orateur sur le fond comprend deux avantages. Le premier : les réponses à son discours doivent concerner le programme nucléaire iranien et ne pas se limiter, comme la majeure partie de la rhétorique politique de ces derniers jours, à châtier sa décision même d’avoir prononcé ce discours.

Deuxièmement : il pousse l’administration Obama à être plus convaincante. L’argument de la Maison Blanche – que la seule alternative à l’accord actuel est la guerre – a été contesté sans réserve avant la réunion conjointe du Congrès, en direct sur la télévision américaine pour les oreilles du monde entier. L’administration devra affiner cet argument, le rendre plus convaincant – non seulement devant le Congrès, mais devant le peuple américain.

Mais le discours franc de Netanyahu n’était pas seulement tactique.

Il avait une dimension stratégique, qui pourrait être son message le plus important. En reconnaissant implicitement que l’accueil n’était pas amical, Netanyahu a mis en lumière le soutien dont bénéficie Israël à Washington. Cette proximité n’est pas, comme certains détracteurs d’Israël le prétendent instinctivement, achetée par des dons politiques.

L’argent ne peut produire de dévotion semblable pour les causes saoudiennes ou ukrainiennes. Dans l’audience se trouvaient littéralement des centaines de législateurs américains qui n’aiment pas personnellement Netanyahu, ni sa politique, mais pensent tout de même que sa voix constitue une partie importante de l’histoire.

Même si leurs visages se décomposaient à divers étapes de son discours, ils l’ont écouté attentivement, se sont joints aux ovations quand Netanyahu a salué l’aide américaine à Israël, et sont repartis avec au moins quelques questions à la Maison Blanche.

Ce fait établi, plus que tout ce qu’il a dit, est peut-être le message le plus important de ce mardi. Si le Premier ministre a raison sur l’affaire, si la Maison Blanche et d’autres puissances occidentales ont effectivement mal calculé les capacités de surveillance internationales, le Moyen-Orient pourrait bientôt entrer dans une nouvelle ère, une ère d’impasses nucléaires dans une région de nations croulantes, où les armes de destruction massive ne seront pas l’apparat d’une seule puissance démocratique, mais de chaque cheikh ou théocrate qui bénéficie de la base industrielle nécessaire pour les soutenir.

Et si l’erreur de calcul américaine est considérée par les gouvernements de la région comme la causes de ce fâcheux développement, la confiance dans la sécurité américaine s’érodera. Si l’Amérique permet à l’Iran de construire une arme nucléaire, l’Arabie saoudite, la Jordanie, l’Égypte, les Émirats arabes unis, la Turquie aussi, l’Azerbaïdjan et d’autres réévalueront leur dépendance actuelle envers les États-Unis.

Certains choisiront de se nicher plus profondément dans le giron américain dans l’espoir que l’ombre américaine dissuadera une agression iranienne. Certains pivoteront vers l’Iran, se placeront dans son ombre, assurés d’être protégés des desseins des ayatollahs grâce à leur soumission. D’autres emprunteront la voie la plus terrifiante, répondant à une capacité nucléaire iranienne par le développement de leurs propres programmes autochtones.

Membres irakiens du Hezbollah tiennent les drapeaux jaunes de la branche irakienne du parti chiite et un portrait de guide spirituel de l'Iran, l'ayatollah Ruhollah Khomeini, et ils marchent sur ​​un drapeau israélien peint sur ​​le sol pendant la journée d'al-Qods (Jérusalem) - 25 Juillet 2014, la capitale irakienne Bagdad. (Crédit : AFP / Ali al-Saadi)

Des membres irakiens du Hezbollah marchent sur ​​un drapeau israélien, lors de la journée d’al-Qods (Jérusalem), à Bagdad, le 25 Juillet 2014 (Crédit : AFP / Ali al-Saadi).

Mardi, Netanyahu pourrait avoir déclenché une quatrième option, l’option israélienne. Israël servirait de contrepoids stratégique à l’Iran, dont les Etats de la région pourraient dépendre. Israël ne ferait pas fi de leurs intérêts, parce que l’Iran est l’ennemi mortel d’Israël.

Il ne peut pas quitter la région parce que, contrairement à l’Amérique, il y vit. Il est motivé – « même si Israël doit se tenir seul, il le fera » a dit Netanyahu – et peut fournir la puissance militaire et politique qui convaincrait les gouvernements régionaux de choisir de résister plutôt que d’acquiescer.

Et, Netanyahu l’espère sûrement, un tel allié pourrait les dissuader de poursuivre leur propre option nucléaire.

C’est dans ce contexte que Netanyahu a défendu la cause arabe.

« Au Moyen-Orient, l’Iran domine désormais quatre capitales arabes, Bagdad, Damas, Beyrouth et Sanaa. Et si l’agression iranienne n’est pas contrôlée, d’autres suivront sûrement », a-t-il averti.

« Les hommes de main de l’Iran à Gaza, ses laquais au Liban, ses gardiens de la révolution sur le plateau du Golan agrippent Israël avec trois tentacules terroristes. Soutenu par l’Iran, Assad massacre les Syriens. Soutenues par l’Iran, les milices chiites sont lâchées en Irak. Soutenus par l’Iran, les Houthis prennent le contrôle du Yémen, menaçant les détroits stratégiques à l’embouchure de la mer Rouge. Avec le détroit d’Ormuz, ce serait donner à l’Iran un second point mondial d’approvisionnement en pétrole. »

Netanyahu a ensuite demandé que les puissances occidentales exigent trois choses de l’Iran en échange de l’assouplissement des sanctions.

La première : « arrêter son agression contre ses voisins du Moyen-Orient », son « engloutissement » d’autres Etats de la région.

Les deux autres : « cesser de soutenir le terrorisme dans le monde » et « cesser de menacer d’anéantir mon pays » – sont lescondamnations habituelles de Netanyahu contre l’Iran, et touchent les Israéliens et les Juifs directement.

Sa défense des Etats arabes est perceptible car elle n’a rien à voir avec les intérêts israéliens ou juifs, et est suffisamment importante pour être évoquée en premier lieu dans son discours méticuleusement préparé.

Comme chaque manœuvre politique entreprise par Benjamin Netanyahu dans sa longue et fructueuse carrière politique, le discours de mardi avait plusieurs objectifs.

C’était sans doute un discours électoral, chronométré pour être diffusé peu avant le bulletin d’informations du soir en Israël, seulement deux semaines avant le jour du scrutin du 17 mars.

C’était aussi une tentative de convaincre la Maison Blanche de reconsidérer son aval de l’accord émergent, et dans le même temps de convaincre le Congrès de défier la Maison Blanche sur la même question.

C’était un discours au peuple américain et à d’autres peuples occidentaux, qui présentait le plaidoyer d’Israël face à l’agression iranienne.

C’était même un discours aux Iraniens, leur disant qu’ils étaient les « héritiers de l’une des plus grandes civilisations du monde » qui a été « détournée par des fanatiques religieux » par la révolution de 1979, qui a établi le régime des ayatollahs.

Mais dans toutes ces arènes, Netanyahu sait que son influence est limitée. Les Israéliens ne votent pas sur la question iranienne, mais sur l’économie ; la Maison Blanche n’inversera probablement pas sa position en raison d’arguments qu’elle a entendus des centaines de fois, et le Congrès est peu susceptible de s’acharner de façon spectaculaire contre la Maison Blanche pour l’amour de Netanyahu.

C’est à un autre public, les populations et les gouvernements arabes sunnites qui observent dans le désespoir la montée incontrôlée de l’Iran chiite, que Netanyahu a consacré la partie la plus convaincante de son discours. Israël maintiendra le cap, même si l’Amérique nous déçoit sur l’Iran, dit-il aux Arabes.

Comme les dirigeants arabes le savent bien, Israël n’est pas la seule puissance régionale qui lutte férocement contre l’accord sur le nucléaire – c’est simplement le seul qui peut plaider publiquement au cœur de la plus puissante capitale du monde, même au mépris des souhaits de son président.

En envoyant ce message au monde arabe, le lieu du discours de Netanyahu était aussi important que son contenu.

S’il le faut, Israël défiera l’Iran, non seulement avec ses avions de combat de pointe et ses agences de renseignement, mais avec son plus célèbre atout stratégique – la capacité de plaider sa cause devant une réunion conjointe du Congrès américain.

Et c’est là l’ironie.

L’Amérique est le problème, dit Netanyahu à ses éventuels alliés du Moyen-Orient, mais dans le forum même où il a choisi de livrer le message, il a reconnu que l’Amérique, qui est encore la première puissance mondiale et l’allié le plus important d’Israël, continue de faire partie de la solution.

En présentant le premier aperçu de la vision israélienne d’un ordre régional post-américain, Netanyahu a offert un témoignage involontaire de la durabilité de l’Amérique.