Un ancien chef du Mossad, l’agence d’espionnage israélienne, a été très critique envers Donald Trump mercredi, affirmant que ses actions ont mis en danger les efforts de partage de renseignement à l’internationale, suite aux allégations des médias indiquant que le président américain aurait divulgué des informations classifiées à la Russie la semaine dernière.

Parallèlement, les responsables israéliens ont tout mis en œuvre pour régler les tensions en promettant de poursuivre la coopération.

Shabtai Shavit, qui a dirigé le Mossad dans les années 1990, a déclaré que s’il avait été à la tête de l’agence de renseignement aujourd’hui, il serait tenté de ne plus partager d’informations avec ses homologues américains.

« Si demain, on me demandait de transmettre des informations à la CIA, je ferais tout ce que je peux pour ne pas le faire. Ou bien je me protégerais d’abord, et seulement ensuite, je leur donnerais ces informations. Et ce que je donnerais sera une version édulcorée », a déclaré Shavit dans une interview téléphonique accordée au Times of Israël.

« Si un génie décide qu’il a le droit de faire fuiter des informations, alors vos collaborateurs seront de moins en moins nombreux, voire inexistants », a-t-il mis en garde.

La Washington Post a indiqué lundi que Trump avait révélé des informations classées « code-word », le plus haut niveau de confidentialité aux États-Unis, durant une réunion avec le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov et l’ambassadeur russe aux États-Unis Sergueï Kislyak au début du mois.

Le pays qui a fourni ce renseignement est décrit dans l’article du Post comme un « allié qui a accès aux rouages de l’État islamique », mais selon le New York Times de mardi, cet allié est Israël. La chaîne d’information ABC a ensuite indiqué que l’information en question provenait spécifiquement d’un espion infiltré dans le groupe pour le compte d’Israël.

Le président américain Donald Trump, au centre, avec le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, à gauche, et l'ambassadeur russe aux Etats-Unis Sergueï Kislyak à la Maison Blanche, le 10 mai 2017. Photographie diffusée par le gouvernement russe. (Crédit : HO/ministère russe des Affaires étrangères/AFP)

Le président américain Donald Trump, au centre, avec le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, à gauche, et l’ambassadeur russe aux Etats-Unis Sergueï Kislyak à la Maison Blanche, le 10 mai 2017. Photographie diffusée par le gouvernement russe. (Crédit : HO/ministère russe des Affaires étrangères/AFP)

Le gouvernement israélien n’a pas officiellement confirmé qu’il est à l’origine de l’information confidentielle dévoilée.

Mais selon Shavit, quand il s’agit de la façon dont fonctionneront les services de sécurités israélien à l’avenir, la question de la provenance de ce renseignement importe peu, qu’il soit israélien, ou « anglais, ou français ou allemand », ce qui est inquiétant, c’est la négligence de Trump.

Shavit a comparé le président américain à un « éléphant dans un magasin de porcelaine » et l’a accusé de se mettre dans des situations sans y être préparé correctement, puis de violer ouvertement les codes tacites du renseignement.

L’ancien chef du Mossad a reconnu que Trump « est en droit de prendre la décision » de divulguer des informations sensibles. » Cependant, pour le bon fonctionnement du système, même le président de la première puissance mondiale doit prendre conseil auprès des experts. C’est pour cela que le pays les paye », explique Shavit.

« Nous devons réévaluer le partage d’information et le type d’informations que nous transmettons aux Américains »
Shabtai Shavit

Un autre ancien directeur du Mossad, Danny Yatom, a déclaré qu’Israël devait punir les Etats-Unis car cet acte pourrait mettre en danger les sources israéliennes.

« Nous devons punir les Américains, c’est possible, pour ne pas remettre Trump dans une position où il serait à nouveau tenté, nous devons nous abstenir de lui transférer toute information, ou ne lui donner que des informations partielles pour qu’il ne puisse pas mettre une source en danger », a dit Danny Yatom, qui a dirigé l’agence d’espionnage israélienne entre 1999 et 2001.

Danny Yatom, ancien directeur du Mossad (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash 90)

Danny Yatom, ancien directeur du Mossad (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash 90)

Même si Trump a le droit de déclassifier une information, s’il continue de le faire, Israël « cessera de partager [ses renseignements] dans le futur, a estimé Yatom pendant une interview sur la radio 103 FM.

Mercredi matin, le quotidien Yedioth Aharonoth a cité un agent du renseignement israélien anonyme, qui a déclaré que les services secrets du pays ne pouvaient pas continuer à transmettre des informations sensibles tant qu’ils n’étaient pas convaincus que les États-Unis sont dignes de confiance et pourront garder le secret.

« Nous devons réévaluer le partage d’information et le type d’informations que nous transmettons aux Américains. Ils sont notre plus grand allié, et nous partageons toutes nos informations top-secrètes », a indiqué la source.

« Tant que nous ne sommes pas certains que ce partage soit totalement sécurisé, nous ne devons pas confier d’informations capitales », a-t-il ajouté.

Amnon Sofrin, ancien chef de la direction du Mossad (Crédit : YouTube)

Amnon Sofrin, ancien chef de la direction du Mossad (Crédit : YouTube)

Amnon Sofrin, un ancien chef de la direction générale du Mossad, a déclaré mercredi que bien que l’incident soit perturbant, il ne pense pas qu’il aura un effet considérable sur la relation entre les services de sécurité israéliens et américains.

« Si cela s’est vraiment passé, et si l’on a une idée de la source, cela peut-être très problématique pour nous, parce que cela peut mettre la source en danger et être préjudiciable pour nos activités », a-t-il déclaré dans une conversation téléphonique avec Israël Project.

« Je ne pense pas que [cela] causera tant de dégâts. Il y en aura surement, mais ce ne sera pas un désastre », a ajouté Sofrin.

Probablement pour dissiper les craintes, le ministre de la Défense Avidgor Liberman a écrit sur Twitter mercredi matin que la coopération israélo-américaine continuera d’être « profonde, significative et sans précédent dans son ampleur et dans sa contribution à notre force ».

Il a ajouté qu’il était certain que « le Mossad fera tout ce qui est en son pouvoir pour que la source puisse continuer à fournir du renseignement, mais tentera de l’exfiltrer si le besoin s’en fait ressentir. »

Avi Dichter pendant une réunion de la Knesset, le 19 novembre 2015. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Avi Dichter pendant une réunion de la Knesset, le 19 novembre 2015. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Plus tôt dans la journée, le député du Likud Avi Dichter, ancien chef du département de la sécurité domestique du Shin Beth, a minimisé l’ampleur de l’incident. Pour lui, c’était le prix à payer pour l’espionnage.

« J’ai eu vent de plusieurs incidents au fil des ans, dans différents pays, dans lesquels le renseignement a été utilisé à des fins bien plus scandaleuses que celles que les médias exposent ici », a affirmé Dichter, qui préside la commission des Affaires étrangères et de la Défense, à la radio militaire.

Mais Shavit, l’ancien chef du Mossad, assure qu’il ne s’agit pas d’un incident unique, rit quand on lui demande si ce genre de choses arrive de temps en temps, et ajoute que ce n’était pas nécessairement révélateur d’une tendance.

« Ça fait quoi, 120 jours qu’il est à la Maison Blanche ? Il enchaîne coup-bas sur coup-bas », dit-il, en référence aux nombreuses fuites et problèmes qu’a rencontré l’administration Trump.

« Avant de prendre une décision, il écrit sur Twitter. C’est comme ça que l’on dirige un pays ? Ce n’est pas comme ça qu’on dirige une épicerie ! »
Shabtai Shavit

« [Trump] essaye de diriger le pays de la façon dont il dirigeait son entreprise privée, et ça ne marche pas. Que voulez-vous y faire. Ça ne marche pas. C’est de là que viennent tous les problèmes », assure Shavit.

Il s’en est également pris à l’affection qu’ a Trump pour les réseaux sociaux.

« Avant de prendre une décision, il écrit sur Twitter. C’est comme ça que l’on dirige un pays ? Ce n’est pas comme ça qu’on dirige une épicerie ! »

Gavin Rabinowitz a contribué à cet article.