Il a le tutoiement facile, appelle les gens par leur prénom, se souvient même d’avoir partagé les bancs de l’université Columbia avec celle-ci qu’il recroise sur les toits de l’Institut français de Tel-Aviv, lors d’une réception organisée en son honneur par la French Tech. Mounir Mahjoubi est à l’aise. Il le répète à l’envi, « Israël est le prolongement du 19e arrondissement », l’arrondissement de son enfance; celui qui accueille la plus grande communauté juive de Paris dont il retrouve des membres lors de son voyage en Israël et qui fait partie de la 16e circonscription dont il est aujourd’hui député.

Mounir Mahjoubi, 33 ans, secrétaire d’État à l’Innovation était en visite en Israël du 5 au 7 septembre. Accompagné d’entrepreneurs du secteur du high-tech, il s’est immergé dans l’éco-système israélien de l’innovation, selon l’expression consacrée, à la recherche de conseils et d’idées pour mener à bien la promesse du président Macron de faire de la France une « nation start-up ». Mais aussi pour faire la réclame de la France moderne, version Macron.

Sans frontières et dématérialisé, le monde de l’innovation connaissait déjà Mounir Mahjoubi l’entrepreneur. Ami du directeur de Kima Ventures, l’entrepreneur-star israélien Jérémy Berrebi, le nouveau secrétaire de l’Innovation a une histoire – connue – dont raffole le milieu. Petit génie des sciences de l’informatique et de sciences il remporte à 13 ans le concours du magazine Science et Vie après avoir conçu un instrument plus habile que le rapporteur pour mesurer les angles en géométrie. Trois ans plus tard, il entre chez Club Internet, parallèlement à la poursuite de ses études. Il y deviendra délégué syndical au sein de la CFDT et, entrera au parti socialiste deux ans plus tard. Il vient alors tout juste de souffler ses 18 bougies.

Résumer en quelques mots, le court parcours de cet hyperactif multi-cartes n’est pas une tache facile. Dans les années qui suivent Mounir Mahjoubi entre à Sciences-Po, remporte le concours d’éloquence de l’école, participe aux campagnes présidentielles de Ségolène Royal et François Hollande, et devient président du Conseil national du numérique.

Entre-temps il trouve le temps de passer son CAP de cuisine et de créer 5 starts-up : « 4 échecs. Et une réussite » résume-t-il devant les 400 personnes présentes lors du déjeuner organisé par deux chambres de commerces franco-israélienne à l’hôtel Dan Panorama.

« J’ai fait perdre de l’argent à mes premiers investisseurs, mais ils ont décidé de continuer à me suivre dans mes start-up suivantes. Je les remercie. Aujourd’hui, ils ont gagné de l’argent grâce à moi. Je crois qu’ils peuvent me remercier ». Les 400 personnes – dont une bonne part d’entrepreneurs – assistant au déjeuner s’esclaffent, ils adorent. Un secrétaire d’État qui affiche un rapport décomplexé à l’échec et à l’argent, ça leur plaît.

Parmi eux une bonne part est issue de ce fameux « éco-système high-tech israélien », constitué des centres de recherches des universités et de l’armée, des incubateurs de starts-ups, des filiales de multinationales implantant en Israël leur département recherche et développement. Ils l’accueillent comme l’enfant prodige.

Volontiers accessible et volubile, parlant un anglais fluide aux intonations françaises, Mounir Mahjoubi marque des points là où la France pèche souvent par trop de formalisme.

Selon un entrepreneur français accompagnant Mounir Mahjoubi en Israël, les Français ont deux défauts majeurs qui les mettent à la peine dans le secteur de l’innovation : « notre anglais est pourri dit-il, et on n’ose qu’avec peine parler en public » alors que toutes les connections ou presque du milieu de l’innovation se font lors de moments informels; et que le « pitch » en public de son projet est le levier principal pour lever des fonds.

Autre talent qui a plu, ici en Israël, Mahjoubi a gagné ses galons en remportant une importante bataille symbolique face à des hackers, soupçonnés d’être en lien avec la Russie.

Le 7 septembre, dans les couloirs de l’université Ben Gurion du Néguev (BGU) quelques minutes avant que Mounir Mahjoubi ne vienne visiter les départements de cyber-defense et de cyber-sécurité on peut entendre des cadres de la BGU chuchoter : « tu sais ce qu’il a réussi à faire pendant la campagne présidentielle de Macron ? ».

Les échos du coup de force réalisé par Mahjoubi alors en charge de la campagne numérique d’Emmanuel Macron contre les pirates informatiques russes ravissent les experts en cyber-sécurité. Prévenu par la DGSE que les systèmes de messagerie de l’équipe de campagne subissent un assaut important de hackers, il décide d’inonder les messageries sous une montagne de documents en tous genres, glissant certains courriers falsifiés pour signer la contre-offensive. Résultat : les MacronLeaks sont inutilisables et le candidat sort renforcé de l’épreuve. Quelques jours plus tard à Versailles, Emmanuel Macron peut même de se permettre de faire la leçon à Vladimir Poutine.

La BGU aime ce genre d’audace rappelle Daniel G. Blumberg, son vice-président, en s’adressant à Mounir Mahjoubi. Il fait valoir quelques faits d’armes que les départements de cyber-sécurité ont à leur actif. En 2013, ce dernier s’est fait connaître en mettant à jour une faille du Samsung S4 censé être le téléphone le plus sûr du marché. Une fois découverte, la faille est dévoilée à Samsung en exclusivité pour qu’il puisse la corriger. La presse s’empare de l’information et la réputation de la BGU gagne en prestige.

Si comme Bruno Le Maire, quelques jours avant lui, Mounir Mahjoubi est venu en quête de conseils pour transformer la France en nation start-up, l’opération a également des allures de plan com’ pour redonner à la France une image d’audace : « je viens ici dire aux entrepreneurs de passer en France, de penser que les conditions économiques ne seront jamais aussi bonnes que dans quelques jours ».

Mi-septembre le ministre de l’Économie Bruno Le Maire, qui a déjà annoncé la création d’un fonds d’investissement pour l’innovation joliment doté (10 milliards d’euros), devrait mettre en place une fiscalité plus claire et unique lors de la revente d’une entreprise « que vous avez créée ou dans laquelle vous avez investi, » explique Mounir Mahjoubi au Times of Israël.

« Aujourd’hui cette taxe comporte près de 100 exceptions ». Dans cette jungle administrative le gouvernement va instaurer « une taxe unique autour de 30 %. Il faut que cela devienne facile. Mais 30 % ce n’est pas rien non plus; ce taux qui reste élevé assure la protection sociale et le niveau de qualités des infrastructures françaises qui sont parmi les meilleures au monde. Mais pour tous les investisseurs du monde c’est plus important de savoir que c’est 30 % et que cela ne va pas changer, plutôt que 15 % aujourd’hui et peut-être 45 % demain ».

« Les entrepreneurs n’ont rien contre le fait de payer des taxes dans un pays comme la France qui possède parmi les meilleures infrastructures du monde, » ajoute-il, défendant le credo gouvernemental du « libérer et protéger ».

« Jamais vous ne trouverez au gouvernement quelqu’un de meilleur qu’un entrepreneur pour créer de l’emploi et de la richesse car il prend le risque d’essayer quelque chose, affirme Mahjoubi au Times of Israël. Et souvent il va « foirer ». Ça a été mon cas. Le rôle du gouvernement c’est de s’assurer que celui qui prend les risques a une vie après, que quand on veut démissionner pour créer sa boîte, on ait les mêmes conditions de sécurité que quelqu’un qui s’est fait licencier ».

Mais Mounir Mahjoubi reviendra en France avec une idée mise en place en Israël au moment de l’immigration massive des juifs russes. « Israël un pays de 5 millions d’habitants a dû intégrer un million de Russes dont la plupart avaient un haut niveau de compétences, » déclare Patricia Lahy-Engel, directrice du Hive, un « accélérateur de start-ups », lié au programme Gvahim au Times of Israël. L’Etat a donc créé des incubateurs d’Etat pour aider les migrants à construire leur projet d’entreprises.

« L’Etat et des acteurs privés apportent les fonds qui permettront de soutenir l’entrepreneur pendant deux ans. Ce dernier donne ensuite des parts, autour de 30 %, de son entreprise aux investisseurs privés uniquement ».

Aharon Aharon, le directeur de l'autorité de l'innovation d'Israël à la conférence de Tel Aviv (Crédit : Autorisation Ofer Vaknin)

Aharon Aharon, le directeur de l’autorité de l’innovation d’Israël à la conférence de Tel Aviv (Crédit : Autorisation Ofer Vaknin)

En Israël, ces incubateurs sont soumis à l’Autorité de l’Innovation « qui rassemble toutes les forces qui pourraient être dispersées dans le pays, » nous explique un membre de l’ambassade française en Israël chargé des investissements dans le domaine.

« J’ai passé la matinée avec le président de l’Autorité de l’Innovation [Aharon Aharon, ancien PDG d’Apple Israël, ancien de l’unité 8200 – l’objectif de l’Autorité consiste à favoriser les ressources et les conditions nécessaires à la promotion de l’éco-système technologique d’Israël] avec qui j’ai parlé des incubateurs d’Etat dont le modèle pourrait être importé en France, confie le secrétaire d’Etat au Times of Israël. Nous avons aussi parlé des modèles français très performants dont Israël pourrait s’inspirer, ajoute-t-il soucieux de l’image de cette nouvelle France. C’est le cas du mode de fonctionnement de la BPI sur les PME de l’économie traditionnelle. Mais nous avons aussi décidé en nous quittant d’avoir un moyen d’action commun : un fonds d’investissement franco-israélien qui existe déjà et que l’on veut développer et multiplier ».