Alors que les partis arabes prônent l’union, Raam veut garder son rôle de faiseur de roi
Les factions cherchent à se réunifier pour lutter contre la criminalité - mais le parti islamiste souhaite conserver ses projets d'élargissement de sa base et d'éventuel retour au gouvernement
Il y a quelques jours encore, les leaders du parti politique Raam étaient opposés à tout projet d’union avec les trois autres grandes factions arabes – union qui permettrait de mettre en place une liste unique en vue des prochaines élections à la Knesset.
En 2015, Raam, un parti religieux conservateur, s’était allié au parti communiste radical Hadash, au parti Taal, une formation nationaliste et laïque, et au parti antisioniste Balad, une réponse stratégique apportée au relèvement du seuil électoral de représentation à la Knesset – qui était passé à 3,25 % des voix, un pourcentage supérieur à celui que les partis obtenaient généralement quand ils se présentaient seuls.
Une initiative qui avait fait naître un nouvel enthousiasme pour la politique électorale au sein de la communauté arabe israélienne, et la Liste arabe unie était parvenue à recueillir suffisamment de soutien pour devenir l’un des plus grands partis de la Knesset.
Contrairement aux trois autres factions, Raam avait toutefois souhaité profiter de ce nouveau pouvoir en l’utilisant à d’autres fins que celui de simplement siéger dans l’opposition. La formation avait fini par décider de faire cavalier seul avec pour objectif de chercher à obtenir un siège au gouvernement.
Aujourd’hui, alors que les quatre factions, qui représentent un mélange hétéroclite d’idéologies, cherchent à nouveau à s’unir, la réticence de Raam découle des mêmes visées, entraînant des crispations.
Pour les leaders de Raam – et malgré tous les avantages que la formation d’une force politique unifiée serait susceptible d’apporter – la conduite d’une campagne indépendante appelant à l’intégration au sein d’une coalition gouvernementale, quelle qu’elle soit (y compris une coalition potentiellement dirigée par le Likud du Premier ministre Benjamin Netanyahu) deviendrait beaucoup plus difficile à mener à bien.
Mansour Abbas, à la tête de Raam, se focalise sur la nécessité de construire une véritable puissance politique, avec une position d’influence qui serait susceptible de changer la réalité de la minorité arabe en Israël. Il est prêt, pour cela, à siéger aux côtés du Likud, un parti de droite, et ce même si cela devait lui valoir d’innombrables insultes.
Il rejette l’idée que les partis arabes puissent soutenir un gouvernement depuis les bancs de l’opposition, comme l’ont proposé certains centristes, insistant sur le fait que sa faction devra être membre à part entière d’une coalition si lui-même veut apporter des changements concrets à ses électeurs.
Le parti, qui s’était présenté seul en 2022, avait remporté cinq sièges, soit le même nombre que la liste commune qui avait, à l’époque, été présentée par Hadash et Taal. (Balad, qui s’était également présenté seul, était resté sous le seuil de représentation électorale). Le chef de Raam a estimé que quand les Israéliens se rendront à nouveau aux urnes – ce sera au mois d’octobre au plus tard – sa faction pourrait bien remporter six sièges. Jusqu’à une date récente, le parti a même recherché un candidat juif susceptible de rejoindre sa liste, élargissant ainsi son audience.
Ainsi, Raam a longtemps semblé être le parti le plus réticent à l’idée d’envisager une nouvelle union des factions arabes.
Union technique
Mais tout a changé dans la journée de jeudi.
Alors que la vague de criminalité qui a coûté la vie à 252 personnes au sein de la communauté arabe en 2025 n’a montré aucun signe de ralentissement et qu’elle semble même s’intensifier, des dizaines de milliers de manifestants se sont rassemblés dans la ville de Sakhnin, dans le nord du pays, pour exiger que les dirigeants prennent enfin des mesures. De leur côté, les entreprises arabes de tout le pays ont organisé des grèves pour protester contre les violences.
Une puissante démonstration d’action collective qui a également été l’occasion de transmettre un message aux quatre partis arabes, soudainement sommés de s’attaquer, ensemble, au crime qui touche et détruit la communauté.
Avec pour résultat que le soir même, les partis ont annoncé qu’ils œuvreraient à leur unification en vue du prochain scrutin.
Comme le passé l’a montré, s’unir est le meilleur moyen de garantir que les quatre partis feront bien leur entrée à la Knesset et qu’ils pourront maximiser leur influence, compte-tenu du seuil relativement élevé de représentation électorale, à 3,25 %.
Abbas a toutefois posé comme condition à son adhésion à l’alliance que cette dernière sera une union purement technique qui limitera la coopération à la formation d’une liste unifiée en vue de la campagne électorale, chaque formation devant ensuite se séparer pour former sa propre faction une fois au Parlement.
Le député Ahmad Tibi, à la tête du parti Taal, a confirmé ces détails dans l’émission Meet the Press.
« La liste sera de nature technique », a-t-il déclaré. « Personne ne forcera les autres à rester dans ce cadre d’union ».
Dans l’interview, Tibi a estimé que la liste commune pourrait remporter jusqu’à 16 sièges, soit un de plus que le record historique qu’elle était parvenue à décrocher en 2020. Si les 21 % de la population arabe devaient se rendre aux urnes dans les mêmes proportions que la population juive du pays, le parti pourrait probablement remporter jusqu’à 20 sièges, selon les estimations.
Les électeurs arabes ont tendance à préférer une liste d’union. Dans un sondage réalisé il y a quelques semaines pour Zman Yisrael, le site hébréophone du Times of Israel, les partis ont obtenu 11 sièges séparément, mais 13 dans le cadre d’une potentielle candidature commune.
Même si les formations arabes ne se présentent que sous la forme d’une union technique, un certain nombre de questions restent sans réponse. La principale est de savoir qui prendra la tête de cette liste et comment les sièges seront répartis. Même si la formation remporte 16 sièges, Raam n’en obtiendrait que quatre s’ils étaient répartis de manière égale.
Les partis pourraient toutefois décider d’attribuer moins de sièges à Balad en raison de ses résultats électoraux moins bons.
La répartition des sièges a une importance qui dépasse largement la politique arabe interne. Ainsi, avec des enquêtes d’opinion qui montrent une potentielle coalition dirigée par Netanyahu au coude à coude avec un gouvernement hypothétique qui serait composé de formations de tous bords opposées à son régime, le nombre de sièges obtenus par les partis arabes et la manière dont ils seront utilisés pourraient finir par déterminer si l’actuel Premier ministre pourrait se maintenir au pouvoir ou s’il serait contraint d’abandonner.
Alors que Raam est largement favorable à l’idée de rejoindre n’importe quel gouvernement, il est probable que Hadash et Taal ne seront disposés à soutenir qu’un bloc anti-Netanyahu, et vraisemblablement seulement depuis l’opposition. Balad, quant à lui, s’oppose à la perspective d’appuyer de quelque manière que ce soit une coalition qui serait dirigée par les partis sionistes.
Le parti nationaliste radical rejette l’identité d’Israël en tant qu’État juif – et il est ostracisé par la quasi-totalité du système politique israélien. Son inclusion dans la liste commune pourrait exposer l’ensemble des factions participantes à des tentatives de disqualification, Balad revendiquant ouvertement un programme antisioniste. Si la Cour suprême a généralement annulé ces tentatives d’interdiction, il est possible que cette fois-ci, elle adopte un positionnement différent.
Mais inclure Balad signifie pouvoir conserver les 2 % d’électeurs environ qui devraient voter pour le parti – ce qui correspond à environ deux sièges – permettant de faire entrer en douce à la Knesset un soutien qui serait perdu le cas échéant.
Raam courtise les Juifs
Lors de son passage dans l’émission Meet the Press, Tibi a évoqué un autre problème – problème en lien avec le projet d’Abbas d’obtenir une place au sein du gouvernement, en faisant référence à son inclusion au sein de la coalition dirigée par Naftali Bennett en 2021 et en 2022. Cette inclusion avait exposé le gouvernement à des attaques incessantes de la part de la droite – contribuant finalement à sa chute.
« Même si les Israéliens savent que Mansour Abbas veut entrer dans un gouvernement comme il l’avait fait avec Naftali Bennett, le problème, c’est que les partis juifs ne veulent pas de lui – vrai ou faux ? Le seul qui veut ouvertement de lui, c’est Yair Golan », a dit Tibi, citant le nom du chef des Démocrates, une faction née de la fusion entre Avoda et le Meretz, deux formations de gauche.
Raam n’est toutefois plus le même parti qu’en 2021.
Il y a quelques semaines, Abbas a annoncé que la faction allait se détacher du Conseil de la Choura, l’instance religieuse suprême du Mouvement islamique et qui, en raison de son rôle de consultation, a toujours eu un droit de veto sur les décisions politiques de Raam. Ce qui constitue un changement radical pour un parti fondé il y a 30 ans, en tant qu’aile politique de la Branche du sud du mouvement.
Abbas affirme conserver sa loyauté à l’égard des principes du fondateur du mouvement, Cheikh Abdullah Nimr Darwish, expliquant néanmoins qu’il cherche dorénavant à faire de sa faction un parti civique plus large avec pour objectif d’accroître sa puissance électorale.
Selon lui, se séparer du conseil est désormais une nécessité s’il désire, par ailleurs, élargir le soutien apporté à sa faction parmi des groupes démographiques plus diversifiés au sein de la société arabe. Il souhaite aussi pouvoir attirer les électeurs juifs.
Une stratégie qui pourrait être mise de côté si le parti doit approuver le principe d’une candidature commune avec les autres factions arabes lors de son congrès, au mois de mars, et il n’est pas certain que les électeurs juifs soutiendraient sa formation dans tous les cas.
Il y a quelques jours, Abbas a déclaré à Zman Yisrael qu’il recherchait un candidat qui pourrait représenter la communauté juive au sein de son parti islamiste.
« Plusieurs personnes me semblent dignes de cette fonction, mais je n’ai pas encore vérifié leur cote de popularité », a confié Abbas.
Dans une récente interview accordée à la station A-Nas Radio, il a été demandé à Abbas si Yoav Segalovitz pourrait être un exemple de son candidat idéal.
« Oui, c’est exactement le modèle », a-t-il répondu.
Segalovitz est un ancien haut-responsable de la police israélienne qui a occupé le poste de vice-ministre de la Sécurité publique au sein du gouvernement précédent. Il est membre du parti centriste Yesh Atid dont il n’a aucune intention de faire défection.
Toutefois, le soutien d’Abbas met en évidence ce que recherche le leader du Raam : une personnalité populaire au sein de la société arabe pour son travail concret, qui soit également bien connue des Juifs israéliens. Idéalement, il s’agirait d’une personnalité ayant fait ses preuves dans la lutte contre la criminalité – la problématique numéro un pour les électeurs arabes.
Segalovitz avait gagné en popularité auprès des Arabes israéliens pour avoir pris la tête d’un groupe de travail gouvernemental spécialisé qui était parvenu à réduire les violences qui sévissaient au sein de la communauté pendant son mandat.
Une tendance qui s’est ensuite inversée quand le gouvernement actuel a pris le pouvoir et que le ministre de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, a rejeté le travail effectué par le panel.
Raam avait peut-être eu de meilleurs résultats que la liste Hadash-Taal lors des élections de 2022, mais dans les villes à population mixte – juive et arabe – il avait fait une performance nettement moins bonne. La base du parti se trouve parmi les Bédouins conservateurs du sud du pays – et il n’a pas grand-chose à offrir aux Juifs de gauche vivant dans les centres urbains qui pourraient éventuellement voter pour le parti communiste Hadash.
L’arrivée d’une personnalité comme Segalovitz peut sembler avoir pour but de séduire les Juifs, mais elle contribuerait aussi à renforcer l’attrait du parti auprès des Arabes qui souhaitent que les violences meurtrières qui ravagent leurs communautés s’arrêtent enfin.
Dans certaines parties du Néguev, Raam a obtenu 98 % des voix des membres des tribus qui vivent dans des villages non reconnus – des communautés sans statut officiel qui manquent souvent d’infrastructures de base en matière d’eau et d’électricité.
Dans la petite ville de Tarabin, toutefois, il n’a remporté que 58 % des voix – 39 % ont voté pour le Likud – après une campagne menée par Netanyahu dans la localité, campagne durant laquelle il avait promis de lutter contre la criminalité.
Seul résultat de ces promesses (qui n’engagent que ceux qui y croient), des raids de type militaire ont été menés pendant des semaines par des policiers lourdement armés dans la ville, sur ordre de Ben Gvir. Au cours de cette opération, les forces de l’ordre ont abattu un homme qui aurait été non-armé.
Un candidat ayant fait ses preuves en matière de maintien de l’ordre n’inciterait peut-être pas les Juifs à voter pour le Raam – mais pour les Arabes, constamment menacés par les criminels et largement délaissés par la police, un homme politique et ancien policier prêt à tout mettre en œuvre pour mettre enfin un terme aux violences pourrait bien être la solution tant attendue.
ÉDITION LIMITÉE : Rejoignez la communauté du Times of Israël pour seulement 6 euros par mois et recevez un sac fourre-tout exclusif Times of Israël orné d’un oiseau emblématique d’Israël.
Choisissez entre le Doukhifat (huppe, orange), oiseau national d’Israël, et le Shaldag (martin-pêcheur, bleu), symbole emblématique de la faune israélienne.
En vous abonnant aujourd’hui, vous profiterez d’une lecture sans publicité, ainsi que d’un accès à des contenus en avant-première, incluant éditos, reportages et interviews.








