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Au-delà des clivages religieux, deux mères d’otages se soutiennent

Meirav Leshem Gonen et Ditsa Or vivent très différemment en Israël, mais elles se sentent comme des « sœurs éloignées », unies dans leur lutte pour faire libérer leurs enfants

Jessica Steinberg est responsable notre rubrique « Culture & Art de vivre »

Les mères d'otages, Meirav Leshem Gonen (à gauche) et Ditsa Or, en conversation via Zoom, le 7 mars 2024. (Crédit : Jessica Steinberg/Times of Israël)
Les mères d'otages, Meirav Leshem Gonen (à gauche) et Ditsa Or, en conversation via Zoom, le 7 mars 2024. (Crédit : Jessica Steinberg/Times of Israël)

Le samedi 2 mars au soir, lors du traditionnel rassemblement en faveur des otages à Jérusalem, Ditsa Or, mère de l’otage Avinatan Or, et Meirav Leshem Gonen, mère de l’otage Romi Gonen, sont apparues ensemble à la tribune devant des dizaines de milliers de personnes.

Ditsa Or, juive pratiquante de l’implantation de Shilo, en Cisjordanie, les cheveux dissimulés sous un foulard, et Leshem Gonen, en leggings, habitante laïque de Kfar Vradim, dans le nord du pays, avaient le même message à faire passer.

Et, sans le vouloir, elles ont tenu sensiblement le même discours, explique, depuis les bureaux du Times of Israël, Leshem Gonen via Zoom à Or, le jeudi suivant. Chacune d’entre elles a parlé de lumière intérieure et de la capacité à s’unir.

« Nous sommes originaires d’endroits différents, mais à la tribune, laïques ou religieuses, nous disons la même chose », confie Leshem Gonen. « Tous ces gros titres que nous entendons au quotidien, c’est ça qui nous divise. »

Elle évoque un autre événement en faveur des familles d’otages, sur la place des otages à Tel-Aviv, plus axé sur les prières et le chant, et se souvient d’avoir traduit certains des discours pour les membres laïcs de l’auditoire.

« J’ai toujours l’impression de traduire », dit-elle. « Je passe du langage religieux au langage laïc, pour que les laïcs s’y connectent. C’est comme n’importe quelle langue, il faut la comprendre. »

Meirav Leshem Gonen (à gauche) enlace Ditsa Or lors du rassemblement à Jérusalem en faveur des otage, le 2 mars 2024 (Avec l’aimable autorisation du Forum des otages et des familles de disparus)

En ce jeudi après-midi de mars, cela fait près de cinq mois – ou 153 jours – que les deux femmes se connaissent.

Elles ne savaient pas grand chose l’une de l’autre, à commencer par leur profession – Leshem Gonen, 54 ans, est coach d’affaires et Or, coach de vie : elles ont ri de cette coïncidence – et n’étaient pas tout à fait certaines de l’âge de leurs plus jeunes enfants – Leshem Gonen a cinq enfants, dont le cadet a 16 ans, et Or, 57 ans, en a sept, dont la cadette a 18 ans – mais elles sont conscientes d’être liées par quelque chose de très particulier, et pas uniquement parce que deux de leurs enfants sont otages à Gaza.

« Nous gardons nos différences sous le boisseau », explique Or. « Il y a une distance entre nous en ce qui concerne nos croyances, mais nous le comprenons et cela ne m’empêche pas de ressentir une grande proximité, une connexion, un amour, qui transcende les différences. »

« Nos différences ont beaucoup de sens », ajoute-t-elle.

Meirav Leshem Gonen s’exprime lors du rassemblement à Jérusalem en faveur des otage, le 2 mars 2024 (Avec l’aimable autorisation du Forum des otages et des familles de disparus)

Pour Leshem Gonen, Or est comme « une sœur éloignée ».

« Nous partageons quelque chose de semblable dans ce qui nous définit, dans notre courage. C’est comme si nous avions grandi dans des endroits différents, mais je ne pense pas que nous soyons si différentes en fait. »

Les deux femmes se sont connues dans les premières semaines qui ont suivi les événements du 7 octobre, au plus dur du choc et du traumatisme suite à la découverte de ce qui était arrivé à leurs enfants.

Il leur faut quelques minutes pour se rappeler précisément à quel moment elles se sont rencontrées. « Je n’ai aucun souvenir de cette période », confie Leshem Gonen.

Or finit par se souvenir de sa rencontre avec Leshem Gonen, le jour où des familles se sont entretenues pour la toute première fois avec le Premier ministre Benjamin Netanyahu.

« C’était le 22 octobre », explique Leshem Gonen. « Je m’en souviens, parce que personne ne parlait des otages comme d’un objectif de la guerre à ce moment-là. Je suis allée à la télévision et j’ai fait un scandale. Le lendemain, les otages faisaient partie des objectifs de guerre. »

Or s’étonne que le Premier ministre ait attendu plus de deux semaines pour rencontrer des proches d’otages du Hamas séquestrés à Gaza.

Ditsa Or s’exprime lors du rassemblement à Jérusalem en faveur des otages, le 2 mars 2024 (Avec l’aimable autorisation du Forum des otages et des familles de disparus)

« Je pensais que c’était avant », dit-elle doucement, comme en se parlant à elle-même. « J’aurais dit le 10 ou le 12 octobre. »

Les deux mères de famille se trouvaient chez elle en ce shabbat fatidique du du 7 octobre lorsque leurs enfants ont été enlevés et conduits à Gaza. Romi Gonen, 23 ans, et Avinatan Or, 30 ans, étaient toutes deux à la rave Supernova dans le désert.

C’est à 10h58 le samedi 7 octobre que Romi a, pour la dernière fois, donné signe de vie à sa mère, alors que ses amis et elle tentaient d’échapper au Hamas qui venait de faire irruption au beau milieu du festival.

Romi est restée au téléphone avec sa mère, Leshem Gonen une partie de la matinée, à partir du moment où les terroristes ont attaqué, à 6h30 du matin. Elle se trouvait en voiture avec des amis lorsqu’elle a dit à sa mère, à 10 h 15, qu’on leur avait tiré dessus et qu’elle saignait.

Avinatan, 30 ans, et sa petite amie Noa Argamani, se sont cachés pendant des heures et ont tenté d’appeler les secours. Ils ont partagé leur emplacement et fait savoir à leurs amis et proches ce qui leur arrivait.

Plus tard dans la journée, une vidéo du Hamas a été publiée sur Telegram, donnant à voir Argamani, à bord d’un véhicule tout-terrain, en train de crier : « Ne me tuez pas ! », tout en tendant les bras en direction d’Avinatan, qui s’éloignait, entouré de trois terroristes au moins.

Noa Argamani, Israélienne kidnappée par des terroristes du Hamas, dans le sud d’Israël, le 7 octobre 2023. (Crédit : Capture d’écran ; utilisée conformément à l’article 27a de la loi sur le droit d’auteur)

Or, qui respecte le shabbat, dit n’avoir appris ce qui était arrivé à son fils que vers 16 heures, en cet après-midi de Shabbat, lorsque plusieurs de ses enfants sont venus lui apprendre la nouvelle.

L’un de ses fils avait déjà été rappelé dans la réserve et était en route en direction du sud lorsqu’un ami l’a appelé pour lui parler de la vidéo avec Avinatan et Argamani. Or raconte que son fils a fait demi-tour et s’est rendu directement dans un studio de télévision pour dire à qui voulait l’entendre que l’armée devait essayer de rattraper ceux que l’on enlevait et conduisait à Gaza.

Avinatan Or, capturé par des terroristes du Hamas lors du Festival Supernova au kibboutz Reim le 7 octobre 2023. (Autorisation)

« Il a crié : ‘Arrêtez-les, ils les emmènent à Gaza et s’ils y vont, ce sera terrible pour eux’ », se remémore Or. « Il n’a pas réussi à se faire entendre. Alors oui, ils ont fait une ‘promenade’ pour Shabbat, de Reim à Gaza, dont ils ne sont toujours pas revenus. »

Or a regardé la vidéo d’Avinatan et Noa par petits morceaux, incapable de la regarder en entier car c’était trop douloureux. Elle est en contact avec les parents de Noa Argamani, qui vivent d’autant plus mal cette situation que Noa est fille unique et que sa mère, Liora Argamani, est en phase terminale d’un cancer.

Depuis le 7 octobre, Or, Leshem Gonen et leurs proches travaillent sans relâche – « toute la journée », souligne Or – pour faire revenir leurs enfants à la maison. Aidées de leur compagnon, de leurs enfants et d’autres membres de la famille, elles se sont fait connaitre dans tout Israël, en prenant la parole en public, en donnant des interviews et en faisant tout ce qui est en leur pouvoir pour parvenir à leurs fins.

« C’est un métier, cela s’apprend », explique Or. « Ce n’est pas par choix », concède Leshem Gonen.

« J’ai hâte d’en terminer, je ne veux plus donner d’interviews. »

Or assure qu’elle sort finalement peu, tout au plus pour des réunions ou des interviews, souvent avec des lunettes de soleil et en baissant la tête pour ne pas être reconnue, ce qui lui arrive parfois.

Meirav Leshem Gonen, à droite, en train d’installer une tente devant la base militaire de Kirya, à Tel Aviv, en Israël, le 17 décembre 2023. (Crédit : Canaan Lidor/Times of Israël)

Cinq mois après le début de cet épisode traumatique, elles sont toutes deux fatiguées, épuisées par la bataille qu’elles livrent pour faire revenir leurs enfants, et espèrent que cela se termine bientôt.

Des négociations sur la situation des otages se tiennent avant le début du Ramadan, dans la soirée du dimanche 10 mars et jusqu’au 9 avril. Cette date est présentée comme la date butoir d’un accord de cessez-le-feu qui pourrait permettre la libération de 40 otages au moins.

« Je me sens fatiguée », confie Leshem Gonen. « Tout ceci est trop lourd pour mes épaules : j’attends avec impatience que le sshabbat arrive, pour être avec les enfants. J’ai d’autres enfants à la maison qui ont besoin de moi. »

Les deux femmes parlent de cet anonymat qu’elles aspirent à retrouver une fois que leurs enfants auront été libérés.

« Pour moi, être devant un micro ou des caméras, c’est un grand changement », concède Or. « Je pense qu’Avinatan sera impressionné », ajoute-t-elle en souriant.

Ditza Or tient une photo de son fils Avinatan, retenu en otage à Gaza, devant le quartier général militaire de Kirya à Tel Aviv, le 27 décembre 2023. (Mati Wagner)

Leshem Gonen se présente comme « l’une des personnes les plus attachées à sa vie privée qui soient », habituée à passer ses journées de travail depuis chez elle, sur Zoom ou au téléphone avec des clients.

« Je ne connais pas les membres de la Knesset, je ne regarde plus la télévision depuis des années, et je ne parle jamais de ma vie privée. J’y suis très attachée et pourtant, tout ça est envolé. Moi, pleurer devant les caméras ? Peut-être que huit personnes m’ont vu pleurer avant le 7 octobre », confie Leshem Gonen.

L’espoir de revoir leurs enfants, le besoin de s’assurer que la question des otages reste au centre des préoccupations du gouvernement, c’est ça qui les motive.

Romi Gonen, retenue en captivité par les terroristes du Hamas depuis son enlèvement à la rave Supernova, le 7 octobre. (Autorisation)

Les deux femmes parlent de la certitude que leurs enfants reviendront.

« J’ai peur que Romi dise : ‘Maman, pourquoi est-ce que cela a pris autant de temps ?’ », confie Leshem Gonen.

« Ce n’est pas toi qui décides, ce n’est pas entre nos mains », lui répond Or.

« Cela n’a pas d’importance », reprend Leshem Gonen.

« Tu retournes la terre entière depuis le tout premier jour », insiste Or. « Tu fais tout ce qui est en ton pouvoir. Ce que tu ne peux pas faire et qui prend autant de temps, ce n’est pas de ta faute. »

Leshem Gonen pense parfois à tout ce qui attend Romi à son retour, pour se remettre de l’épreuve, mais elle ne s’y attarde pas.

« Je ne sais pas ce qu’il en sera et je n’aime pas y penser », dit-elle. « Je sais qu’elle sera de retour d’ici une semaine ou deux, mais je me garde de penser à ça parce que ça m’épuise. »

Il en va de même pour Or, qui explique ne jamais imaginer Avinatan à Gaza, en captivité, de peur de faire fléchir sa détermination.

« Avinatan est très secret », explique Or. « Il nous faudra être patients car nous voudrons tout savoir, mais il nous faudra nous caler sur son rythme. »

Elle pense au moment où elle le reverra pour la première fois, avec sans doute un timide sourire.

La famille Or s’est jointe à une toute nouvelle initiative concernant les otages, consistant à faire le décompte des jours jusqu’au Seder de Pessah et imaginer Avinatan et les autres otages assis à la table familiale dans moins de 50 jours.

« Sentir cela, sentir les odeurs d’un Seder, être là, juste pendant 30 secondes », dit Or. « Ça, je suis capable de l’imaginer. »

« Je dis : ne priez pas, soyez confiants », conclut Leshem Gonen.

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