Comment la mort d’Alex Pretti a été perçue par des détenteurs d’armes à feu juifs
La fusillade perpétrée par l'ICE soulève la question de la contradiction entre la réponse de l'administration Trump aux manifestants armés et les protections traditionnellement chères aux conservateurs

JTA — Roberta Tarnove, a été choquée, la semaine dernière, d’apprendre qu’un homme qui manifestait contre l’ICE avait été abattu à Minneapolis. Un choc qui ne résultait par seulement de cette mort.
Cette habitante juive de Los Angeles âgée de 65 ans s’est sentie bouleversée par le fait que les autorités fédérales aient donné raison aux agents qui avaient tiré sur Alex Pretti qui, pensaient-ils, était armé. Pretti, 37 ans, était titulaire d’un permis de port d’arme, dans un État où le port d’arme à feu est légal.
« Je suis extrêmement triste. Il avait parfaitement le droit de porter une arme », a déclaré Tarnove.
Si cette situation a particulièrement touché Tarnove, c’est qu’elle-même possède des armes à feu et détient un permis qui l’autorise à porter des armes dissimulées.
« En tant que juive ayant surtout eu des survivants de la Shoah comme professeurs le dimanche [Jewish Sunday school], j’ai été particulièrement touchée par la campagne présidentielle de Donald Trump », a-t-elle indiqué. « Ses propos ambigus et ses actions ont déclenché une sonnette d’alarme dans ma tête. J’ai donc décidé de me procurer une arme, non pas pour renverser le gouvernement, mais simplement pour me protéger. »
Tarnove, lorsqu’elle a acheté sa première arme à feu en 2015, a adhéré à un club de tir juif du sud de la Californie, Bullets & Bagels.
Selon Fred Kogen, fondateur du club, le meurtre d’Alex Pretti n’a pas été évoqué durant l’événement organisé dimanche par Bullets & Bagels en présence du procureur général de Los Angeles. Il a expliqué qu’il ne pouvait faire aucun commentaire sur les détails de la fusillade.
« Cet homme a perdu la vie et c’est tout ce que je sais, pour être honnête. Et curieusement, cela n’a pas fait l’objet de discussions au sein de la communauté des tireurs juifs, dont je fais partie », a ajouté Kogen.
Tarnove, qui était absente dimanche, a dit ne pas être surprise par le récit de Kogen.
« La réaction de la communauté des armes à feu dominante — que semble partager le gouvernement — est la suivante : si vous apportez une arme à feu dans une manifestation, alors vous prenez le risque d’être abattu », a déclaré Tarnove. « Le deuxième amendement s’applique donc pour moi, mais pas pour toi. C’est l’une des choses que je déteste profondément dans la culture des armes à feu. »
Le meurtre de Pretti a, en effet, provoqué un débat animé sur la question de savoir si la réponse de l’administration Trump aux manifestants armés est en contradiction avec les protections accordées par le deuxième amendement, qui sont pourtant traditionnellement chères aux conservateurs.
Ce débat fait également rage dans la communauté des Juifs américains. Si ceux-ci se sont toujours opposés à la possession d’armes à feu, la montée de l’antisémitisme aux États-Unis après l’attaque meurtrière perpétrée par le Hamas contre le sud d’Israël le 7 octobre 2023 a poussé nombre d’entre eux à s’armer pour la première fois. Et désormais, les Juifs propriétaires d’armes à feu sont confrontés à un conflit qui oppose leur droit de porter des armes et la réponse du gouvernement fédéral à l’armement des civils.
« Mon opinion personnelle est que cet homme a été exécuté », a déclaré J.N., un propriétaire d’arme juif de 59 ans, qui veut conserver l’anonymat afin de préserver son emploi. « Comme tout le monde, j’ai regardé la vidéo. Sa main ne s’est jamais approchée de son arme. La situation a été gérée de manière atroce. »
Mais pour Bruce Cohen, propriétaire de longue date d’armes à feu vivant en Arizona et animateur du groupe Facebook Jews for the Preservation of Firearms Ownership (« Juifs pour la préservation du droit de posséder des armes à feu »), Pretti « cherchait les ennuis ».
« Je ne sais pas si je peux blâmer les forces de l’ordre », a commenté Cohen. « En tant que libéral, je souhaite que les pouvoirs de la police soient soumis à des limites très strictes. Je refuse que la police puisse abuser, maltraiter ou tromper les citoyens — ou les non-citoyens —, mais je comprends comment cela a pu se produire. Si cette personne s’était montrée plus prudente et plus aimable, et si elle avait exercé sa liberté d’expression et son droit de manifester de manière plus appropriée, elle serait encore envie aujourd’hui. »
Au lendemain du meurtre de Pretti, plusieurs responsables de l’administration Trump ont rapporté que c’est parce que l’homme possédait une arme à feu que la fusillade s’était produite. La secrétaire à la Sécurité intérieure, Kristi Noem, a même affirmé que Pretti avait « agressé » les agents et « brandi » une arme à feu. Un rapport préliminaire rédigé mardi par les services des douanes et de la protection des frontières a cependant conclu que Pretti n’avait à aucun moment brandi une arme lors de l’altercation.
Mardi, le président américain Donald Trump a lui-même déclaré, en réponse à une question de PBS sur le meurtre : « Vous ne pouvez pas avoir d’armes à feu. Vous ne pouvez pas vous promener avec des armes à feu ».
« Mon avis, c’est que le gouvernement ment », a déclaré J.N. « J’ignore pourquoi Pretti avait cette arme sur lui, mais il en avait le droit. Il avait un permis de port d’arme dissimulée. Le deuxième amendement stipule que vous avez le droit de porter une arme. Je ne comprends donc pas pourquoi ce gouvernement, qui est censé être républicain, peut dire de telles choses. »
Dans un message publié sur X, la National Rifle Association (NRA) a critiqué le discours du gouvernement fédéral, écrivant : « Avant de s’exprimer, toute personnalité publique responsable devrait attendre les résultats d’une enquête approfondie, plutôt que de faire des généralisations et de diaboliser des citoyens respectueux de la loi. »
Une opinion que partage le club national juif d’armes à feu, Lox & Loaded.
« Lox & Loaded soutient fermement le droit absolu de porter une arme, y compris dissimulée, dans tout cadre légal », a souligné Gayle Pearlstein, directrice des opérations. « L’enquête en cours, ainsi que la décision qui en résultera concernant l’incident impliquant Alex Pretti et les forces de l’ordre fédérales, ne devraient en aucun cas interférer avec ce droit personnel accordé de longue date ni le remettre en question. »
Selon Jordan Levine, fondateur juif du groupe de défense des armes à feu en ligne A Better Way 2A, la fusillade qui a causé la mort de Pretti a « créé un précédent, en ce qu’elle remet en question le fait que quelqu’un puisse être abattu pour le simple fait d’avoir porté une arme ».
Levine a toutefois ajouté ne pas, « pour l’instant », craindre la perte des droits garantis par le deuxième amendement.
« Heureusement, l’administration Trump se tient encore plutôt à l’écart de notre système judiciaire, et nous avons, à maintes reprises, vu les tribunaux se prononcer en faveur des libertés garanties par le deuxième amendement », a poursuivi Levine.
Cohen, pour sa part, a affirmé qu’il aurait, à la place de Pretti, géré la situation bien différemment.
« Si j’avais été dans sa situation et avec ses motivations, je me serais présenté aux policiers. Je leur aurais serré la main et je leur aurais dit : ‘Bonjour, je ne suis pas d’accord avec ce que vous faites, mais je vous remercie de faire preuve de professionnalisme' », a indiqué Cohen.
D’autres membres du groupe Facebook JPFO n’ont toutefois pas tardé à dénoncer les propos du gouvernement fédéral.
« Je refuse de me taire lorsque les agents d’un gouvernement autoritaire violent les droits des citoyens et les tuent », a ainsi écrit un membre du JPFO. « La Déclaration d’indépendance nous donne le droit de lutter contre la tyrannie. »
« En tant que Juif et Américain, tout cela me rend malade », a ajouté J.N., également membre du groupe JPFO.
Dans le sillage du meurtre de Pretti, de nombreux critiques ont comparé les tactiques employées par l’ICE à Minneapolis à celles de la Gestapo dans l’Allemagne nazie. Si les responsables de l’administration Trump et certaines voix juives ont qualifié ces comparaisons d’inappropriées, pour J.N., les similitudes demeurent évidentes.
« Je ne vais pas les traiter de nazis – personne n’est envoyé dans de fausses douches ni brûlé en masse, d’accord, je comprends la différence -. Mais j’ai véritablement le sentiment qu’ils utilisent les techniques de la Gestapo », a insisté J.N.
Selon Cohen, cette comparaison relève d’un « argumentaire standard de la gauche ».
« Ils forment les gens à dire ce genre de choses. C’est hypocrite et de mauvaise foi, parce qu’ils ne croient pas réellement ce qu’ils disent », a déploré Cohen. « Ce n’est pas du tout comme cela que je vois les choses. Nous ne sommes pas, vous savez, les Juifs en Allemagne. Nous ne sommes pas des étrangers en situation irrégulière, nous ne vivons pas de l’aide sociale, nous ne commettons pas d’actes criminels, nous ne sommes pas des voleurs. »
Pour Tarnove, les propos du gouvernement fédéral sur la possession par Alex Pretti d’une arme à feu sonnent l’alarme quant à d’éventuelles restrictions à la possession d’armes à feu pour certains groupes.
« Si nous n’avons pas encore atteint le point de non-retour, nous nous en approchons en revanche dangereusement, et j’aimerais que davantage de Juifs en prennent conscience », a alerté Tarnove. « Si un gouvernement peut s’en prendre à un groupe de personnes, cela signifie qu’il peut s’en prendre à n’importe quel autre groupe, et que vous n’êtes donc plus en sécurité. »
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