Comment la première Bible avec une carte a contribué à diffuser l’idée des pays avec des frontières
La carte datant d'il y a 5 siècles est la preuve de la méconnaissance des Européens de la Terre Sainte ; la division en territoires correspondant aux 12 tribus israélites a préparé le terrain aux frontières

THE CONVERSATION — Il y a de cela cinq cents ans était publiée la toute première Bible accompagnée d’une carte.
Un anniversaire qui est passé inaperçu mais qui avait pourtant changé la manière de faire des Bibles. La première carte était apparue dans l’Ancien Testament de Christopher Froschauer, en 1525. L’ouvrage avait été publié à Zurich et distribué dans toute l’Europe centrale au XVIe siècle.
Cela avait été un moment révolutionnaire dans l’histoire de la Bible – mais cette première tentative n’avait pas non plus été un triomphe.
En effet, la carte était inversée selon l’axe nord-sud (ce qui signifie qu’elle était inversée vers l’avant). En conséquence, la Méditerranée apparaissait à l’Est d’Israël/Palestine, et non à l’ouest – preuve que nombre d’Européens savaient fort peu de choses sur le Moyen-Orient, personne dans l’atelier d’imprimerie ne l’ayant remise en question.
La carte avait été dessinée une dizaine d’années plus tôt par le célèbre peintre et graveur de la Renaissance, Lukas Cranach l’Ancien, de Wittenberg, dans ce qui est devenu l’Allemagne moderne. Rédigée en latin, elle représentait Israël/Palestine et plusieurs lieux saints comme Jérusalem et Bethléem. En bas, les montagnes du Sinaï et le chemin emprunté par les Israélites lorsqu’ils avaient échappé à l’esclavage en Égypte.
En regardant de très près, on aperçoit des Israélites et leurs tentes, entre autres illustrations des événements qui avaient émaillé leur périple. Le paysage est toutefois plus européen que moyen-oriental, une nouvelle preuve de l’ignorance des graveurs envers cette région. Il y a des villes fortifiées avec beaucoup d’arbres et, contrairement à la réalité du terrain, le Jourdain serpente spectaculairement jusqu’à la mer Morte, et le littoral compte davantage de baies et de criques que dans la réalité.
Au siècle précédent, les Européens avaient redécouvert Ptolémée, le géographe gréco-romain du IIe siècle, et avec lui l’art de réaliser des cartes précises en utilisant la latitude et la longitude (dans la mesure où la longitude pouvait être estimée à l’époque – elle s’est grandement améliorée aux siècles suivants).
Avec l’avènement de l’imprimerie, la Cosmographie de Ptolémée avait conquis l’Europe : son traité scientifique sur la géographie s’était diffusé, tout comme ses cartes du monde antique, qui avaient été reproduites.
Rapidement, les imprimeurs avaient découvert que les acheteurs souhaitaient des cartes contemporaines et bientôt, de nouvelles cartes de la France, de l’Espagne et de la Scandinavie avaient été publiées. À nos yeux, ce sont des éléments réellement modernes : le nord est effectivement en haut de la page et le placement des villes, rivières et côtes est d’une grande précision.
Ces cartes avaient rapidement remplacé la cartographie médiévale et son approche symbolique du monde, à l’instar de la célèbre mappa mundi du monde connu de Hereford, vers 1300. Il s’agissait alors davantage de faire passer un message culturel ou religieux, sans grand souci de précision géographique, à l’exception de la région d’Israël/Palestine.
Les imprimeurs de Ptolémée s’étaient en effet fendus d’une « carte moderne de la Terre Sainte » qui n’avait rien de tel. Il s’agit en fait d’une carte médiévale dessinée, non pas adossée à la latitude ou la longitude, mais à une grille supposée mesurer les distances entre différents lieux. L’Est était représenté en haut de la page et l’Ouest, en bas, avec des lieux saints du christianisme et la terre d’Israël/Palestine divisée en plusieurs territoires tribaux.
La carte de Cranach, de son côté, était un mélange de ces deux types de cartes. Sur les bords supérieur et inférieur, elle présentait des lignes de méridiens, mais la côte était inclinée de sorte que toute la carte était orientée vers le nord-est en haut de la page. Comme si Cranach n’avait pas réussi à trancher entre les deux types de cartes.
Sa représentation est réaliste et moderne, mais la carte est pleine de symbolisme géographique : en la survolant, on met ses pas dans ceux des Israélites, de la servitude égyptienne à la Terre Promise, avec tous les lieux marquants – le mont Carmel, Nazareth, le Jourdain ou encore Jéricho.
Cette carte est caractéristique du manque d’intérêt de l’Europe pour cette terre, qui faisait alors partie de l’Empire ottoman. Ce qui importait aux acheteurs européens, c’était l’étrange espace hybride de la « Terre Sainte » : un endroit qui faisait partie de notre monde, mais pas vraiment.
Les villes représentées sur la carte étaient celles qui s’étaient développées deux mille ans plus tôt, et qui, pour les chrétiens, étaient plus réelles – car inscrites dans l’imaginaire collectif de leur foi et de leurs écritures.
Cette curieuse juxtaposition entre l’ancien et le moderne aura eu une conséquence au moment de cartographier le territoire d’Israël/Palestine et ses 12 territoires tribaux. Les 12 tribus issues de Jacob symbolisent en effet la revendication du christianisme sur l’héritage d’Israël et de ses lieux saints, mais aussi ce qu’ils représentent, à savoir la Jérusalem céleste.
Des lignes, sur cette carte, rappellent les promesses éternelles de Dieu.
À l’époque moderne, ces lignes servent à marquer les frontières entre États souverains et les cartes de la Terre Sainte, soigneusement répartie entre les différentes tribus israélites, préparent le travail des futurs cartographes.
Au 16e siècle, les cartes des atlas représentent de plus en plus le monde comme une juxtaposition de pays distincts aux frontières clairement établies.
Il semble que le fait qu’une carte divisée en territoires soit apparue dans la Bible ait en quelque sorte donné l’autorisation religieuse à la représentation d’un monde tout en frontières, les lignes symbolisant des promesses divines illimitées servant désormais à manifester les limites des souveraineté politiques.
Dans les exemplaires de la Bible, les cartes se sont imposées. Les années suivantes, les imprimeurs ont expérimenté diverses configurations, mais ils ont fini par s’arrêter sur quatre cartes : une sur l’errance des Israélites dans le désert, une autre sur les territoires des 12 tribus, une encore d’Israël/Palestine à l’époque de Jésus et la dernière sur les missions de l’apôtre Paul.
La symétrie est plaisante, avec deux cartes pour l’Ancien Testament et deux pour le Nouveau Testament, ou encore deux cartes de voyages et deux cartes de la Terre Sainte. De telles symétries avaient vocation à rendre manifeste les relations entre les événements : l’Ancien Testament accompli dans le Nouveau Testament, et le judaïsme dans le christianisme.
Cette toute première carte de la Bible est donc un moment passionnant, historiquement parlant, mais aussi troublant qui fait de la Bible une sorte d’atlas de la Renaissance, certes profondément ancré dans des hypothèses sur la supériorité chrétienne : la Terre Sainte de l’imaginaire chrétien remplaçant l’Israël/Palestine contemporaine et le christianisme supplantant le judaïsme.
Elle a également accompagné la création du monde moderne, celui des États-nations distincts. À bien des égards, nous vivons avec ses conséquences.
L’auteur est professeur d’interprétation de l’Ancien Testament à l’Université de Cambridge.
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