Comment une mission américaine lancée avec l’aide d’un Israélien a échoué au Congo
Un Américain d'origine israélienne, un employé du département d'État et un ancien béret vert étaient allés à Kinshasa pour pousser le président à libérer des Américains ayant participé à une tentative de coup d'État
DAKAR, Sénégal (Reuters) – Au mois de mars dernier, un homme d’affaires israélo-américain, un ancien employé du département d’État et un béret vert, décoré pour ses services, avaient débarqué en république démocratique du Congo avec un message de l’administration Trump, message qui était destiné au président Félix Tshisekedi.
Deux jours plus tard, ils avaient fui le pays, craignant d’être arrêtés.
Les trois envoyés étaient venus avec une offre faite par Washington : le président américain demandait ainsi la libération de trois prisonniers américains condamnés à mort, acceptant, en échange, une proposition faite par le pays Africain de conclure un accord « minerais contre sécurité ».
Le voyage avait pourtant bien commencé, avec une escorte de motards de la police venue les prendre en charge à leur arrivée à l’aéroport – mais une première réunion glaciale avec le conseiller à la sécurité de Tshisekedi, des exercices de tir malavisés et un général congolais qui avait visiblement des comptes à régler avaient mis un terme définitif à leur mission.
Reuters a reconstitué le cours des événements en s’entretenant avec les trois Américains du voyage, un fonctionnaire du Département d’Etat qui avait été impliqué dans l’initiative, et deux personnes que le trio avait rencontrées pendant leur bref séjour dans la capitale du Congo, Kinshasa.
L’histoire de cette aventure malheureuse – c’est la première fois qu’elle est révélée au grand public – révèle la manière dont l’administration Trump est prête à travailler par le biais de canaux non conventionnels dans le but de trouver des accords dont l’objectif est de permettre à des Américains coincés à l’étranger, pour une raison ou une autre, de revenir sur le sol des États-Unis – une cause qui est une priorité absolue pour le président américain.
« Nous voulons travailler avec ceux qui entretiennent les relations utiles, mais surtout avec ceux qui entretiennent des relations positives susceptibles d’aider à influencer la pensée d’un décisionnaire… Ce n’est donc pas rare que nous agissions ainsi », dit à Reuters Dustin Stewart, l’envoyé spécial adjoint de Trump pour les affaires d’otages, qui a été impliqué dans les discussions consacrées à cette initiative particulière.
« Nous pensions qu’ils avaient suffisamment de poids pour pouvoir parler aux bonnes personnes. Manifestement, nous avons eu tort », ajoute-t-il.
Le bureau du président Tshisekedi n’a pas répondu à nos demandes de commentaires pour les besoins de cet article.
Le Congo est au cœur des efforts diplomatiques livrés par les États-Unis pour mettre un terme au conflit qui, depuis des décennies, agite l’Est du pays. Washington fait aussi tout ce qui est en son pouvoir pour aider les entreprises américaines à accéder à des minerais essentiels – ce qui a fait de la RDC un territoire privilégié pour des initiatives telles que cette mission.
« Dès le début, Trump a donné toutes les indications nécessaires qui ont permis de bien comprendre qu’il allait travailler de manière purement transactionnelle », explique Ebenezer Obadare, chercheur au Council on Foreign Relations. « Il a jeté l’ancien manuel à la poubelle. Il ne passe pas par les canaux diplomatiques normaux ».
Des Américains dans le couloir de la mort
Tout avait commencé au mois de janvier de cette année, lorsque l’homme d’affaires israélo-américain Moti Kahana avait rencontré le président congolais en marge du Forum économique mondial de Davos pour le mettre en garde contre un complot qui impliquait, semble-t-il, des Israéliens. Il s’agissait d’un possible coup d’état, avait-il précisé.
Selon l’homme d’affaires et deux autres personnes impliquées, Kahana avait remis à Tshisekedi les noms des coupables présumés dans une enveloppe. Reuters n’a pas été en mesure de déterminer si ce complot présumé était bien réel.
Kahana a déclaré à Reuters qu’il était conscient du fait que Washington avait des intérêts directs au Congo et qu’à son retour de Davos, il avait décidé d’essayer d’organiser une autre rencontre avec Tshisekedi.
Trois Américains avaient été condamnés à mort, au mois de septembre 2024, par un tribunal militaire au Congo, parce qu’ils avaient, semble-t-il, pris part à un autre coup d’État manqué, au mois de mai de l’année dernière. Les efforts déployés par le gouvernement Biden et l’administration Trump pour obtenir leur libération n’avaient, jusque-là, guère porté leurs fruits.
En même temps, les négociations portant sur un accord entre les États-Unis et le pays africain s’étaient intensifiés. Dans le cadre de cet accord, il était prévu que les États-Unis obtiendraient un meilleur accès aux minerais du Congo en échange d’une aide apportée par les Américains, qui soutiendraient le pays dans sa lutte américaine contre les insurgés qui, avec l’appui du Rwanda, se déchaînaient dans les provinces de l’Est.
Pour lancer le processus, Kahana avait rencontré des officiels du département d’État à Washington au mois de mars. Ces derniers avaient jugé utile de confier à une équipe dirigée par Kahana le soin de discuter avec Tshisekedi des objectifs diplomatiques des États-Unis et de la libération des trois Américains, ont raconté l’homme d’affaires et Stewart, du département d’État.
« Je ne pense pas que quiconque ait eu de grands espoirs d’aller à Kinshasa et d’en revenir avec les trois Américains », a-t-il indiqué. « Mais encore une fois, je pense que le fait d’avoir répété le message qui laissait entendre qu’il était important de trouver une solution positive nous a aidés ».
Un casting improbable
Kahana avait l’habitude d’extraire des personnes d’endroits dangereux. Il avait notamment sauvé environ 200 orphelins juifs en Ukraine en 2022 et le dernier Juif d’Afghanistan lorsque les talibans avaient repris le contrôle du pays en 2021.
Pour la mission au Congo, il avait recruté deux autres Américains. L’un d’eux était un ancien béret vert, Justin Sapp. Il avait été l’un des tous premiers soldats à s’infiltrer en Afghanistan en 2001 et il avait envisagé, avec Kahana, un projet d’acheminement d’aides humanitaires à Gaza, l’année précédente.
Pour Kahana, qui a noté qu’il faisait des affaires parallèlement à ses activités philanthropiques, la motivation était de s’attirer les éloges pour avoir rapatrié les Américains, tout en recherchant des opportunités commerciales au Congo. Il avait fait appel à Sapp en tant qu’expert en sécurité.
« Il se considère généralement comme un sauveur », a expliqué Snapp. « Mais le fait-il gratuitement ? En fin de compte, non ».
Le troisième homme était Stuart Seldowitz, un associé de Kahana et un ancien diplomate américain, qui avait été accusé de crime de haine après avoir agressé verbalement un vendeur de hot-dogs halal à New York, en 2023.
Stuart Seldowitz a depuis fait savoir que les charges avaient été abandonnées après qu’il a suivi un cours de 26 semaines sur la lutte contre les préjugés.
Meet Stuart Seldowitz, a former advisor to the White House who used to advise Obama on foreign policy.
He is a three-time winner of the State Department’s Superior Honour Award.
pic.twitter.com/DYDUKnhmEw— Zara Magnusson (@zaramagnusson) November 21, 2023
Seldowitz était aussi une vieille connaissance de l’ambassadrice américaine au Congo, Lucy Tamlyn, ce qui, selon Kahana, pouvait s’avérer être utile.
Lors de leur première nuit à Kinshasa, les trois hommes s’étaient attendus à avoir une discussion au cours d’un dîner en compagnie du conseiller en sécurité de Tshisekedi, Desire-Cashmir Kolongele Eberande. Mais ce dernier ne s’était montré guère d’humeur à les accueillir lorsqu’il les avait finalement vus, à une heure du matin.
« Nous devions rencontrer le président le lendemain », s’est souvenu Sapp. « Rétrospectivement, je ne suis pas sûr que nous ayons eu une réunion réellement prévue avec lui. Je pense qu’il voulait nous tester, voir qui nous étions vraiment. Et nous n’avons pas réussi ce test ».
Sapp a précisé que Eberande avait des doutes, peu convaincu que les trois hommes aient réellement eu l’autorisation de transmettre un message de la part de Trump lui-même.
Eberande n’a pas répondu à nos demandes de commentaires.
Kahana avait demandé de l’aide à Washington. Le lendemain, Stewart avait envoyé un courriel à Eberande confirmant que le département d’État avait connaissance de l’existence des visiteurs et Eberande avait accepté – à contrecœur – leurs lettres de créance.
« Conformément à notre échange précédent, je confirme que je suis au courant du voyage de Seldowitz et Kahana en ce qui concerne le sort réservé aux trois Américains qui sont actuellement en détention », avait écrit Stewart dans le courriel auquel Reuters a eu accès.
Ce soir-là, alors que les trois hommes attendaient de savoir si le président Tshisekedi s’entretiendrait avec eux, ils avaient été invités à dîner par un entrepreneur israélien dans le secteur de la sécurité, un dîner qui devait se dérouler dans une enceinte située sur une base militaire à Kinshasa.
Il y avait aussi un autre invité, un marchand d’armes franco-israélien qui faisait des affaires au Congo depuis des décennies et qui avait aidé à organiser la première rencontre de Kahana avec Tshisekedi à Davos, selon le marchand d’armes, Kahana et Kinuani Kamitatu Massamba, un homme politique congolais proche de Tshisekedi.
Après le dîner, l’hôte avait proposé une séance au stand de tir de l’enceinte. Kahana et Sapp avaient accepté.
Le lendemain matin, Kahana avait reçu un appel téléphonique de Massamba qui lui avait dit que les services de renseignement congolais avaient été contrariés par les coups de feu tirés à la fin de la soirée.
Massamba a expliqué à Reuters que les coups de feu avaient laissé craindre une éventuelle attaque du palais présidentiel.
Cela avait été à ce moment-là que les difficultés avaient réellement commencé pour les Américains.
C’est une bonne chose d’être américain
Le général Franck Ntumba, chef de la garde présidentielle, s’était présenté à leur hôtel, exigeant qu’ils remettent leurs passeports et qu’ils se rendent à son quartier-général.
« Il n’avait pas l’air de quelqu’un qui aime avoir le sentiment qu’on le manipule, » s’est rappelé Seldowitz.
Ntumba n’a pas répondu à nos demandes de commentaires pour les besoins de cet article.
Le nom de Ntumba avait été cité par Kahana lorsqu’il avait fait état de l’identité des putschistes présumés au président Tshisekedi à Davos. Kahana a confié qu’avant le voyage, il s’inquiétait légèrement de le rencontrer – tout en espérant que le général ignorait qu’il était à l’origine de la liste.
Seldowitz avait appelé l’ambassadrice des États-Unis, son ancienne connaissance.
Selon le marchand d’armes franco-israélien, de nombreux employés de l’ambassade s’étaient rapidement présentés à l’hôtel pour protéger les Américains.
« Je me suis dit que c’était une bonne chose d’être Américain dans ce type de situation. C’était comme dans un film, vous pouvez me croire », a-t-il noté.
Ntumba avait fini par partir – sans manquer de prévenir les trois hommes que les choses ne s’arrêteraient pas là. Un agent de sécurité américain de l’ambassade leur avait alors donné trois options : rester dans leurs chambres d’hôtel en espérant que personne ne défonce les portes, déménager dans un autre hôtel ou quitter le Congo immédiatement.
« Je me suis dit que la troisième option était celle qui me convenait le mieux », s’est rappelé Kahana.
L’ambassade avait envoyé une voiture avec des plaques diplomatiques pour les emmener à l’aéroport. Le trio était arrivé au moment où un vol d’Air France à destination de Paris était en train d’embarquer.
Mais au contrôle des passeports, ils avaient été emmenés dans une pièce séparée. Ils avaient été sommés de donner leurs téléphones. Seldowitz avait rappelé l’ambassade ; le personnel d’Air France était venu et les trois Américains avaient été relâchés.
L’ambassade des États-Unis n’a pas répondu aux questions posées par Reuters sur la mission menée par les trois hommes au sein du département d’État. Stewart, l’envoyé pour les otages, a confirmé que son personnel était intervenu pour secourir le trio.
Si la mission des trois hommes ne s’était pas déroulée comme initialement prévu, des progrès avaient néanmoins été accomplis concernant la réalisation des objectifs qui étaient alors poursuivis. Massamba, Stewart et Kahana ont tous indiqué que ce qui s’était passé avait contribué à montrer que Trump était sérieux lorsqu’il évoquait la conclusion d’un accord portant sur la libération des prisonniers américains.
Au mois d’avril, Tshisekedi a finalement commué les peines des trois Américains condamnés pour avoir fomenté un coup d’État en une peine de prison à vie. Peu après, le conseiller principal de Trump pour l’Afrique, Massad Boulos, s’est rendu au Congo et les trois détenus ont été transférés aux États-Unis, où ils ont été accusés d’avoir comploté un coup d’État au Congo.
Les trois individus – qui s’appellent Marcel Malanga, Tyler Thompson et Benjamin Zalman-Polun – sont actuellement derrière les barreaux. Ils plaident non-coupable. Leurs avocats n’ont pas répondu à nos demandes de commentaires sur la mission qui avait visé à garantir leur remise en liberté.
« Comme vous avez pu le constater, ces trois personnes ont été graciées et elles ont été libérées », a fait remarquer Stewart, du département d’État. « C’est le résultat que nous escomptions ».
Enfin, au mois de juin, le Congo et le Rwanda ont signé à Washington un accord de paix sous l’égide des États-Unis, accord qui a mis un terme aux combats dans l’Est du pays, riche en minerais.
« Nous obtenons, au nom des États-Unis, une grande partie des droits miniers du Congo dans le cadre de cet accord », s’est flatté Trump.
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