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Conscription : l’emprisonnement de réfractaires ne suffit pas à les convaincre de servir

Ceux qui sont pris en flagrant délit d'insoumission ne peuvent être emprisonnés que pour une courte durée ; les détracteurs affirment que beaucoup exploitent les exemptions pour raisons de santé psychique

Des hommes haredim participent à un rassemblement contre l'emprisonnement d'étudiants juifs d'un séminaire qui n'ont pas respecté un ordre de recrutement de l'armée, devant la prison militaire de Beit Lid, près de Netanya, le 14 août 2025. (Crédit : Tal Gal/Flash90)
Des hommes haredim participent à un rassemblement contre l'emprisonnement d'étudiants juifs d'un séminaire qui n'ont pas respecté un ordre de recrutement de l'armée, devant la prison militaire de Beit Lid, près de Netanya, le 14 août 2025. (Crédit : Tal Gal/Flash90)

Témoignant devant la commission chargée du contrôle de l’État à la Knesset, à la mi-septembre, le chef de l’Administration du personnel, au sein de l’armée israélienne, a rejeté les efforts livrés par les militaires pour réprimer les jeunes ultra-orthodoxes qui se soustraient à l’appel sous les drapeaux, jugeant que les initiatives prises jusqu’à présent sont inefficaces.

Selon le général de division Dado Bar Kalifa, la récente vague d’arrestations – qui a notamment visé des dizaines d’étudiants en yeshiva qui se rendaient à Ouman pour prendre part au pèlerinage annuel de Rosh HaShana – n’a pas permis d’augmenter le nombre d’enrôlements « dans la mesure où il y a des failles de notre côté, des brèches aussi béantes qu’un portail dans une clôture ».

« Il y a des psychiatres et une armée d’avocats qui organisent ce que nous appelons ‘l’exemption’, » a déploré Bar Kalifa. « Vous avez investi toutes vos ressources, mais vous n’avez rien obtenu ».

Environ 80 000 hommes ultra-orthodoxes âgés de 18 à 24 ans sont éligibles au service militaire mais ils ne se sont pas enrôlés, selon les estimations. Tsahal a indiqué à plusieurs reprises qu’il lui manquait 12 000 recrues, invoquant les pressions exercées sur les soldats de carrière et de réserve par la guerre à Gaza et par d’autres défis militaires à relever.

Une nouvelle série de principes qui a été présentée jeudi par Boaz Bismuth, président de la commission des Affaires étrangères et de la Défense de la Knesset, prétend permettre de résoudre ce problème qui couve depuis longtemps – mais les critiques ont affirmé qu’elle ne fera, au contraire, que le perpétuer.

La déclaration de Bar Kalifa est allée dans le sens des témoignages qui ont pu être précédemment apportés par de hauts responsables de l’armée israélienne – officiels qui ont insisté à plusieurs reprises sur le fait que les mécanismes existants n’étaient pas conçus pour faire réellement appliquer les mesures coercitives décidées à l’encontre des nombreux réfractaires ultra-orthodoxes au service militaire. Ils ont expliqué que des sanctions supplémentaires devaient être imposées pour faire enfin avancer les choses dans le bon sens.

L’augmentation des placements en détention a entraîné une recrudescence des manifestations dénonçant l’enrôlement des jeunes hommes issus de la communauté ultra-orthodoxe israélienne – une catégorie de la population qui bénéficiait d’exemptions généralisées du service militaire depuis des décennies en tant qu’étudiants à plein temps dans une yeshiva, et ce, jusqu’à ce que la Cour suprême, saisie de la question, prononce l’illégalité de ces exemptions.

Les dirigeants haredim affirment que le service militaire menace leur mode de vie et qu’il empêchera les hommes ultra-orthodoxes d’étudier la Torah, tout en les exposant à la sécularisation.

Le chef des ressources humaines de l’armée israélienne, Dado Bar Kalifa, témoigne lors d’une réunion de la commission de contrôle de l’État à la Knesset à Jérusalem, le 17 septembre 2025. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

La perte que constitue les exemptions a amené les responsables politiques haredim à exercer des pressions politiques massives sur le Premier ministre Benjamin Netanyahu en faveur de l’adoption d’une législation qui rétablirait le statu quo par le biais d’un arrangement qui échapperait au contrôle de la Cour suprême.

Peu de politiciens en dehors de la communauté ultra-orthodoxe soutiennent ces principes d’exemption – avec le parti du Likud qui tente dorénavant de trouver un compromis susceptible de répondre aux exigences des haredim tout en intégrant au moins une partie des jeunes hommes de cette catégorie de la population dans les rangs de Tsahal, pour que eux aussi partagent le fardeau du service militaire, aux côtés de tous les autres jeunes Juifs israéliens.

En juillet, le parti Yahadout HaTorah a quitté la coalition de Netanyahu après avoir reçu la copie d’un projet de loi sur l’enrôlement qui avait été préparé par le président de la commission des Affaires étrangères et de la Défense de la Knesset de l’époque, Yuli Edelstein. La faction haredi avait fait savoir que le texte contrevenait aux termes d’un arrangement présumé qui avait été conclu un mois auparavant.

Le Shas, l’autre grand parti haredi qui soutenait Netanyahu, avait emboîté le pas à Yahadout HaTorah en abandonnant le gouvernement. Le formation séfarade est toutefois restée au sein de la coalition, empêchant son effondrement.

Le député Boaz Bismuth (Likud) préside une réunion de la commission des Affaires étrangères et de la Défense de la Knesset, le 3 septembre 2025. (Crédit : Noam Moskowitz, bureau du porte-parole de la Knesset)

Bismuth, qui a remplacé Edelstein à son poste, serait actuellement en train de promouvoir un projet de loi qui prévoit des sanctions moins sévères et qui vise à augmenter progressivement le nombre d’ultra-orthodoxes appelés sous les drapeaux, chaque année. Objectif : Faire en sorte que dans cinq ans, 50 % de la classe d’âge concernée, chez les Haredim, intègre l’armée israélienne.

Toutefois, le discours tenu par la la coalition concernant ce projet de loi soulève des questions sur la réelle augmentation, à terme, du nombre d’enrôlements. Le ministre de la Communication, Shlomo Karhi, a déclaré dimanche que « un consensus s’est formé, parmi les ultra-orthodoxes comme dans le grand public, un consensus qui estime que ceux qui étudient la Torah continueront leurs études et que ceux qui n’étudient pas s’enrôleront ».

Dans l’intervalle, l’armée a commencé à envoyer des dizaines de milliers de convocations, dont la majorité ont été ignorées. Parallèlement, les personnes arrêtées n’ont été gardées en détention dans une prison militaire que pendant une période courte et à leur libération, elle ont souvent été accueillies en héros, avec des réjouissances publiques et même des réceptions qui ont pu être organisées par de hauts responsables rabbiniques.

Selon un homme haredi qui a récemment purgé une peine dans une prison militaire et qui s’est entretenu avec le Times of Israel sous couvert d’anonymat, la perspective d’un court séjour dans un centre de détention militaire n’a pas dissuadé les membres de sa communauté qui cherchaient à échapper à la conscription.

« Personne ne s’inquiète vraiment », a-t-il confié. « Personne n’a peur ».

Application sporadique

Comme tous les autres Juifs israéliens recrutés pour effectuer le service militaire obligatoire dans le pays, les adolescents haredim commencent, eux aussi, à recevoir des avis de l’armée environ un an avant d’obtenir leur diplôme d’études secondaires – une convocation dans un centre de recrutement dans le cadre des préparations en vue de leur éventuelle incorporation au sein de Tsahal.

Si un conscrit potentiel ignore trois avis de conscription, il reçoit immédiatement un ordre de mobilisation qui l’enjoint alors de se présenter dans un centre dans les 48 heures suivantes. S’il ne se présente toujours pas, l’armée le déclare « réfractaire » et elle émet généralement un mandat d’arrêt à son encontre, même si l’exécution de ces mandats reste rare.

Des jeunes hommes ultra-orthodoxes résistant à la police lors d’une manifestation contre la conscription des haredim, devant le centre de recrutement, à Tel HaShomer, le 28 avril 2025. (Crédit : Avshalom Sassoni/Flash90)

Les nouvelles recrues qui passent par le processus de pré-conscription mais qui ne se présentent pas aux centres d’incorporation le jour où elles sont censées commencer leur service militaire sont également considérées comme des déserteurs.

Si le conscrit potentiel ne se présente pas à un centre d’incorporation dans les 30 jours suivant sa désertion présumée, il recevra un ordre, le tzav 12, qui signifie qu’il lui est dorénavant interdit de quitter le pays et qu’il est susceptible d’être arrêté s’il devait, par hasard, être contrôlé par les forces de l’ordre.

S’ils sont arrêtés, les réfractaires au service sont jugés par des tribunaux militaires. Ils sont susceptibles d’écoper d’une condamnation qui va de deux semaines à plusieurs mois d’emprisonnement.

Ensuite, ils sont généralement emmenés à la base de conscription militaire, qui est située au centre d’Israël, pour poursuivre le processus d’enrôlement.

Toutefois, Tsahal n’intègre de nouvelles recrues dans ses rangs que certains jours. Ce qui signifie que les réfractaires sont souvent renvoyés chez eux jusqu’au début du cycle de formation suivant, ce qui leur permet de continuer à échapper au service.

« L’armée ne peut pas simplement les garder enfermés jusqu’au début de la formation de base », a expliqué le colonel Ran Cohen Rochverger, ancien avocat général de l’armée israélienne et aujourd’hui à la retraite.

« Soit ils sont remis en liberté, soit ils vont à la base d’incorporation pendant un jour ou deux avant de disparaître à nouveau, devenant ainsi des déserteurs », a-t-il dit.

Des hommes juifs ultra-orthodoxes bloquant une route lors d’une manifestation contre l’emprisonnement d’étudiants de yeshiva qui n’ont pas obéi à un ordre de recrutement de l’armée, à Jérusalem, le 7 août 2025. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Selon Rochverger, les jeunes ultra-orthodoxes tentent souvent de ralentir le processus d’incorporation en prétendant qu’ils souffrent de graves handicaps physiques ou psychiques qui justifient une exemption, avec parfois des certificats médicaux à l’appui.

« Tant que ces certificats n’ont pas été vérifiés, il est impossible de les envoyer directement à l’entraînement. C’est un processus qui prend donc du temps, et un grand nombre de personnes exploitent ces failles », a-t-il fait remarquer.

« Ce qui crée un cercle vicieux – certains sont arrêtés plusieurs fois, ils sont condamnés à des peines légères et ils continuent d’échapper au service. L’application de la loi est sporadique, et le système juridique n’a pas été conçu pour les enfermer totalement ».

« Des psychiatres et une armée d’avocats »

Certains militaires israéliens déplorent l’existence « d’une véritable industrie civile d’avocats et de psychiatres » qui vient en aide aux réfractaires, religieux et laïques, parvenant à obtenir des exemptions frauduleuses pour des raisons de santé mentale, confie au Times of Israel une source proche du dossier.

Si ces exemptions étaient traditionnellement demandées par de jeunes laïcs désireux d’échapper au service, le nombre d’hommes haredim réclamant une dispense a augmenté, ces dernières années.

Selon un rapport d’enquête qui a été diffusé en 2024 par Shomrim : Le Centre pour les Médias et la Démocratie, « entre 15 et 20 % des jeunes hommes ultra-orthodoxes échappent au service militaire pour des raisons de santé mentale, soit trois fois plus que la population générale – avec des rabbins, des intermédiaires qui collaborent parfois pour contourner le système ».

En réponse à une récente requête de données qui a émané d’Israel Hofsheet et du Mouvement pour la liberté d’information et qui a porté sur le nombre de psychiatres ayant signé des documents attestant de l’état psychique de recrues potentielles, Tsahal a rétorqué qu’elle ne collectait pas ces informations de manière centralisée.

Une source a confirmé que les militaires israéliens n’avaient ni l’autorité, ni la capacité de superviser cette industrie.

Des manifestants ultra-orthodoxes opposés à l’arrestation d’étudiants de yeshiva réfractaires, devant la prison militaire de Beit Lid, près de Kfar Yona, le 20 août 2025. (Gili Yaari /Flash90)

S’exprimant auprès du Times of Israel, un officier chargé des questions liées à la santé psychique au sein de l’armée a indiqué que si cette dernière n’accordait pas d’exemption automatique à ceux qui disent souffrir de problèmes psychologiques, il était clairement établi, par ailleurs, « que certains abusent du système ».

L’officier a affirmé que certains militaires trouvaient finalement plus facile de fermer les yeux et d’accorder une exemption que de se battre contre des personnes qui refusent catégoriquement d’intégrer les rangs de Tsahal – en particulier lorsqu’il s’agit de personnes qui appartiennent à des groupes férocement opposés au service, comme c’est le cas, par exemple, de la faction de Jérusalem, une faction ultra-orthodoxe.

« Ce qui signifie que ces responsables militaires ont le sentiment que… si la personne concernée n’est pas libérée aujourd’hui, alors il y aura vingt autre raisons justifiant sa remise en liberté dans quinze jours, et ils ne veulent tout simplement pas avoir à gérer ce casse-tête », a déclaré l’officier.

De plus, les officiers chargés de la santé psychique sont conscients du fait qu’un certain pourcentage de ceux qui demandent des exemptions simulent – mais ils préfèrent pécher par excès de prudence plutôt que de recruter quelqu’un qui serait susceptible d’avoir de réels problèmes psychologiques, a noté l’officier.

Le Times of Israel n’a trouvé personne ayant bénéficié d’une exemption pour raisons de santé psychique qui ait accepté de s’exprimer pour cet article.

À la maison pour les fêtes

À l’approche de Yom Kippour, l’armée israélienne avait approuvé la libération anticipée d’un certain nombre de réfractaires ultra-orthodoxes qui avaient été incarcérés – plusieurs d’entre eux avaient été placés en détention après leur retour d’Ouman – dans le but de leur permettre de marquer le jeûne chez eux.

Il s’agissait de la deuxième libération anticipée de ce type en l’espace de deux semaines seulement, un autre groupe ayant été renvoyé chez lui avant Rosh HaShana.

Cette décision avait suscité la colère des partisans du service militaire obligatoire universel, le chef du parti Yisrael Beytenu, Avigdor Liberman, écrivant sur le réseau social X qu’il était « scandaleux » que « tandis que nos hommes défendent le pays en première ligne, les déserteurs qui ont été arrêtés bénéficient d’une ‘grâce de Yom Kippour’. »

« La décision de remettre en liberté les réfractaires qui étaient en prison afin de leur faciliter le jeûne est une gifle pour ceux qui servent, pour leurs familles, pour tous les parents et pour tous les enfants qui vont une fois de plus passer ce Yom Kippour sans leurs proches », avait déclaré Uri Keidar, le président d’Israel Hofsheet, un groupe qui défend la liberté religieuse.

« Les commandants de l’armée israélienne responsables de cette décision doivent des excuses directes au public qui sert actuellement, » avait-il ajouté.

Selon l’armée israélienne, la majorité des personnes libérées n’étaient pas des Haredim et la décision de les relâcher a été prise « sans aucune intervention et sans aucune influence de la part des hauts-responsables politiques ».

« Le bureau chargé de faire appliquer la loi, au sein de Tsahal, a le pouvoir nécessaire pour ordonner la libération anticipée des soldats qui sont en détention ou qui sont incarcérés à l’occasion des fêtes, et ce pendant quelques jours, sous réserve que les conditions prévues par la réglementation soient remplies. Ce pouvoir est exercé depuis de nombreuses années de manière égalitaire et uniforme, et l’affirmation qui a pu laisser entendre qu’il s’agissait d’une initiative unique en son genre, avec pour objectif de remettre en liberté des réfractaires ultra-orthodoxes au service militaire, est sans fondement », avait fait savoir l’armée dans un communiqué.

Emanuel Fabian a contribué à cet article.

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