Des textes islamistes et kurdes interdits sous Assad au salon du livre de Damas
"Milestones" de Sayyid Qutb, biographie d'un ex-membre d'Al-Qaïda, est en vente ; selon le coordinateur du salon, aucun livre n'est interdit, hormis ceux qui enfreignent les normes du pays ou glorifient l'ancien régime

DAMAS, Syrie (Reuters) — En Syrie, sous le régime des Assad, posséder un exemplaire de « Milestones » de Sayyid Qutb pouvait vous valoir la prison, voire pire. Mais ce mois-ci, lors d’un salon du livre organisé à Damas, l’ouvrage de cet idéologue islamiste radical était exposé, bien en vue, et se vendait bien.
Cette année, pour sa première édition depuis la destitution de Bachar al-Assad, le Salon international du livre de Damas reflète les profonds changements survenus en Syrie depuis que l’ordre séculaire a été renversé par les rebelles islamistes menés par le président Ahmed al-Sharaa.
Outre les textes islamistes autrefois interdits, le salon propose des ouvrages de critiques laïques du gouvernement renversé ainsi qu’une section consacrée à la culture et à la langue kurdes, qui étaient interdites sous le régime baasiste d’Assad. Le kurde a récemment été reconnu comme langue nationale par Sharaa.
« Ce salon, dans la nouvelle Syrie, n’interdit aucun livre », a déclaré Zuhair al-Barri, coordinateur de l’événement, ajoutant que le pays avait connu une « période d’obscurantisme intellectuel et culturel » sous Assad.
Tous les livres sont autorisés, a-t-il souligné, à l’exception de ceux qui vont à l’encontre de « la paix civile et de la cohésion sociale », qui « violent les valeurs et les coutumes de la société syrienne », ou qui glorifient le régime d’Assad.
Emprisonnés pour avoir possédé un livre
Les ouvrages de Qutb, qui a écrit la plupart de ses textes alors qu’il était emprisonné en Égypte sous le régime du président Gamal Abdel Nasser, dans les années 1960, se vendent très bien, a déclaré Atef Namous, propriétaire d’une maison d’édition qui les a réimprimés.
« La demande est énorme, et pas seulement pour Milestones… les œuvres de Sayyid Qutb sont toutes très prisées », a-t-il indiqué, signalant voir, jusqu’à présent, vendu 150 exemplaires de « Milestones » depuis l’ouverture du salon, le 6 février.
Qutb, qui a été exécuté en 1966, était un critique littéraire et un penseur islamiste dont les idées ont idéologiquement alimenté le militantisme en Égypte et au-delà. Il a même été cité par l’ancien chef d’Al-Qaïda, Ayman al-Zawahiri, comme source d’inspiration. Namous a fait valoir que les écrits de Qutb ont été déformés par ses critiques.
Namous a quitté la Syrie dans les années 1980. Le père de Bachar, Hafez, était alors au pouvoir et réprimait les islamistes.
« Nombre de mes amis, quand leurs maisons ont été fouillées et que ces textes ont été trouvés, ont vu cela comme leur arrêt de mort, comme une condamnation à mort. Beaucoup ont été envoyés à la prison de Tadmur », a-t-il raconté, faisant référence à l’une des prisons les plus tristement célèbres de Syrie sous le régime des Assad.
Un volumineux recueil de fatwas, ou édits religieux, d’Ibn Taymiyyah, dont les œuvres vieilles de 700 ans ont influencé les islamistes modernes, y compris les militants, est par ailleurs exposé.
Les mémoires d’un ancien membre d’Al-Qaïda en vente
Sharaa, qui s’est engagé à défendre les droits et les libertés dans la nouvelle Syrie, était membre d’Al-Qaïda jusqu’en 2016, année où il a rompu ses liens avec l’organisation.
Au salon, les mémoires d’un autre ancien membre de haut rang d’Al-Qaïda, Abu Hafs al-Mauritani, sont également proposées à la vente. C’est en août 2001 que Mauritani a quitté Al-Qaïda, après qu’Oussama ben Laden a informé son Conseil de la Choura, sans en dévoiler les détails, de ses projets d’opérations qui conduiraient les États-Unis à envahir l’Afghanistan, avant les attentats du 11 septembre, a déclaré Mauritani dans une interview accordée à Al Jazeera en 2015, affirmant ensuite que l’islam interdit de tuer des innocents.
Un autre livre lié à Al-Qaïda, contenant des discours audio de l’ancien chef d’Al-Qaïda en Irak, Abu Musab al-Zarqawi, a pour sa part été interdit au salon suite à une demande adressée par l’Irak au gouvernement syrien, a fait savoir Reuters la semaine dernière.
Zarqawi a été tué en 2006.
Barri, le coordinateur, a expliqué que l’éditeur du livre « Have You Heard the Talk of the Rafida? » avait décidé de ne pas l’exposer, invoquant son impact sur la « politique internationale ».
Selon les autorités irakiennes, en effet, ce livre incite à la haine et au sectarisme. Rafida est un terme péjoratif désignant les musulmans chiites.
« Un pas en avant »
Haitham Maleh, militant de longue date pour les droits de l’homme, dont les mémoires étaient en vente, a affirmé que l’État baasiste avait réprimé la pensée et l’écriture, n’autorisant que les livres qui appuyaient son point de vue.
« Ce salon marque le début d’une ouverture aux idées et à la pensée mondiales », a souligné Maleh, qui avait été emprisonné par Assad.
Il s’agit, a-t-il ajouté, d’un « pas en avant ».
Dans le pavillon kurde, une femme et un homme en tenues traditionnelles kurdes ont fait découvrir aux visiteurs des oeuvres de poésie kurde et un exemplaire d’un magazine kurde publié en 1932.
Cette mise en valeur de la culture kurde intervient à un moment délicat pour la Syrie, alors que le gouvernement et les forces kurdes mettent en œuvre un accord de paix visant à intégrer les zones du nord-est contrôlées par les Kurdes à Damas.
Salah Surkji, directeur de la section kurde, a raconté qu’à l’époque d’Assad, les livres kurdes étaient cachés. « On les lisait en secret ; ils circulaient discrètement, sous le manteau, car toute personne surprise en possession de tels livres était soumise à un interrogatoire et faisait l’objet d’une enquête », a-t-il confié.







