Deux films sur le créateur de Maus en tête d’affiche du festival du film juif de Jérusalem
La Cinémathèque accueille, du 13 au 18 décembre, le festival avec une programmation variée, dont deux docus sur Art Spiegelman, qui préfère éviter toute réflexion sur Israël

Art Spiegelman, créateur de Maus, a un jour déclaré qu’il avait passé sa vie à essayer de ne pas penser à Israël. Mais lorsque le Festival annuel du film juif ouvrira ses portes à la Cinémathèque de Jérusalem pendant les fêtes de Hanoukka la semaine prochaine, deux films offriront au public israélien l’occasion de réfléchir à l’œuvre du dessinateur, dont le roman graphique primé sur la Shoah, publié il y a quarante ans, continue de trouver un écho auprès des lecteurs aujourd’hui.
Les deux documentaires, The Hell of Auschwitz: Maus by Art Spiegelman et Art Spiegelman : Disaster is My Muse, explorent la manière dont l’art peut devenir un outil puissant pour traiter et affronter les traumatismes, explique la directrice du festival Daniella Tourgeman.
Ces films font partie d’un événement organisé tous les ans en décembre, qui vise à mieux faire comprendre la diversité de l’identité juive.
Le festival, qui en est à sa 27e édition, se tiendra du 13 au 18 décembre. Il proposera plus de 40 films provenant de 15 pays, ainsi que des discussions, des conférences, des tables rondes et divers événements.
Outre les deux films consacrés à Spiegelman, la programmation inclut un documentaire sur un zoo en Ukraine (Checkpoint Zoo), près de dix films liés à la Shoah, une incursion rare dans le monde des soins infirmiers, ainsi que plusieurs films biographiques, parmi lesquels Billy Joel: And So It Goes et Steven Spielberg : The New Hollywood Prodigy.
L’un des deux documentaires sur Spiegelman relève également du portrait biographique. Ils gravitent toutefois tous deux largement autour de Maus, seul roman graphique à avoir remporté le prix Pulitzer pour sa représentation de la Shoah sous forme de bande dessinée. (Art Spiegelman : Disaster is My Muse a déjà été présenté en Israël lors du DocAviv 2025 et du Festival du film d’été de Jérusalem.)
Spiegelman ne sera pas présent à Jérusalem. Il n’est venu qu’une seule fois en Israël, pour une cérémonie de bar-mitsva en 1961, expérience qu’il avait décrite comme malaisante dans une interview au New York Review of Books en mars dernier.
« Tous les jeunes hommes portaient un fusil », confiait-il alors. « Je suis très reconnaissant à mes parents d’avoir choisi de s’installer en Amérique après la guerre. Je me suis toujours senti plus à l’aise en tentant ma chance dans la diaspora. »
Installé à New York, Spiegelman s’est exprimé peu, mais toujours de manière tranchée, sur la guerre entre Israël et le groupe terroriste palestinien du Hamas. Il a notamment collaboré avec le dessinateur Joe Sacco pour créer la bande dessinée Never Again! (Plus jamais ça !).
Joe Sacco and Art Spiegelman: Drawn into Gaza https://t.co/a4CaJ2J2VY
— The New York Review of Books (@nybooks) February 16, 2025
Dans cet ouvrage, lui et Sacco se représentent eux-mêmes et leurs réactions douloureuses face à la guerre déclenchée par le pogrom terroriste du Hamas en Israël le 7 octobre 2023. Spiegelman qualifie les actions d’Israël à Gaza de « génocidish » [à la limite du génocidaire], tout en soulignant qu’il ne souhaite en aucun cas que Maus devienne une affiche de recrutement pour l’armée israélienne.
Philip Dolin, l’un des réalisateurs de The Hell of Auschwitz: Maus by Art Spiegelman, précise toutefois que les atrocités du Hamas ne sont pas abordées dans son film, estimant « qu’on ne peut pas tout traiter ».
Les deux films, achevés il y a environ deux ans et sortis l’année dernière, retracent la vie professionnelle et personnelle de Spiegelman, ses tourments, et son rapport à la création. Ils reviennent aussi sur le rôle déterminant de Maus dans la vie professionnelle de Spiegelman, quarante ans après sa publication.
Art Spiegelman : Disaster is My Muse, réalisé par Molly Berkowitz et Philip Dolin, est un documentaire biographique autorisé, fruit de plusieurs années de travail menées par deux documentaristes new-yorkais, couple à la ville, qui connaissaient Spiegelman avant d’engager véritablement la production du film.
Spiegelman avait longtemps décliné les propositions de film sur son œuvre, mais il avait discuté avec eux de la possibilité de réaliser un projet consacré aux aspects gravés sur bois de ses bandes dessinées.
Ce n’est qu’après l’interdiction de Maus en 2022 dans un programme scolaire de quatrième dans le Tennessee, controverse qui avait déclenché un débat national, que les réalisateurs ont obtenu un financement de la Public Broadcasting Service et que Spiegelman a accepté d’élargir le sujet.
« Il a changé, et l’histoire a changé, et il fallait inclure Maus », a expliqué Dolin au Times of Israel, « que cela plaise ou non à Art ».
Le film dresse un portrait complet de Spiegelman, en revenant notamment sur son enfance difficile en tant que fils unique de survivants de la Shoah, marquée par la mort de son frère aîné Richeau pendant la Shoah et par le suicide de sa mère.
Il comporte aussi des moments plus légers, comme les premières années de Spiegelman dans la scène underground de la bande dessinée à San Francisco, son travail pour Topps Gum qui lui assurait un revenu stable, ou encore la création de la série devenue culte Garbage Pail Kids, une autre série de Topps.
L’histoire de sa carrière, de ses années à San Francisco à ses bandes dessinées underground, est retracée dans une longue interview filmée autour d’un apéritif, en compagnie des artistes légendaires Robert Crumb et Aline Kominsky-Crumb, ainsi que de Françoise Mouly, épouse de Spiegelman et aujourd’hui directrice artistique du New Yorker.
« Nous voulions montrer comment la bande dessinée est devenue son langage », explique Dolin.
La présence silencieuse de Maus
The Hell of Auschwitz: Maus by Art Spiegelman adopte une approche très différente. Réalisé par la cinéaste française Pauline Horovitz, il étudie la manière dont Maus a influencé plusieurs générations de chercheurs et de dessinateurs travaillant sur la Shoah.
Le film s’appuie sur des entretiens avec des historiens français de la Shoah et des auteurs de bande dessinée qui analysent la place de Maus en tant qu’œuvre littéraire et graphique majeure.
Basée à Paris, Horovitz avait contacté Spiegelman, qui lui a poliment expliqué qu’il ne pouvait pas apparaître dans son film en raison de son engagement dans Disaster is My Muse.
« J’ai dû me passer de lui, mais finalement ce n’était pas si grave. D’abord parce que je ne faisais pas un biopic, et ensuite parce qu’il répète souvent qu’il en a assez de parler de Maus », a confié Horovitz au Times of Israel.
Ce n’est pas le cas des personnes qu’elle interroge. Qu’il s’agisse d’historiens, de dessinateurs, de son propre père ou de son fils adolescent, tous expliquent à quel point ce livre continue de les toucher.
Il n’existe pas, a-t-elle rappelé, d’interdiction de livres en Europe, mais la prudence et l’inquiétude liées à l’antisémitisme font partie de son quotidien à Paris, sujet qu’elle aborde avec ses enfants.
Dans le même temps, Maus reste largement disponible en librairie en France, où la bande dessinée et le roman graphique occupent une place centrale, et où Maus demeure un best-seller.
« Mon fils m’a dit que tous ses amis l’avaient lu et qu’ils l’avaient tous aimé », confie Horovitz.
The Hell of Auschwitz: Maus by Art Spiegelman, 18 décembre, 20h30.
« Art Spiegelman : Distater is my muse », 14 décembre, 17h30.
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