Errer la nuit, s’abriter le jour: « Chasse à l’homme » contre les migrants à Paris
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Errer la nuit, s’abriter le jour: « Chasse à l’homme » contre les migrants à Paris

L'évacuation violente par les forces de l'ordre de quelque 200 personnes place de la République, lundi soir, a suscité une vague d'indignation

Des CRS lors d'un rassemblement contre la discrimination raciste et la violence policière, sur la place de la République à Paris, le 13 juin 2020. (Crédit : Thomas SAMSON / AFP)
Des CRS lors d'un rassemblement contre la discrimination raciste et la violence policière, sur la place de la République à Paris, le 13 juin 2020. (Crédit : Thomas SAMSON / AFP)

Assis contre un mur, Ibrahim somnole. Epuisé par une nuit de marche en lisière de Paris, où la police ne l’a jamais laissé s’endormir, il vient, comme des centaines d’autres exilés, trouver refuge et « bienveillance » dans un accueil de jour parisien.

Survêtement rouge, col roulé, le jeune afghan de 20 ans s’appuie d’un coude sur une table, sous laquelle dort un de ses compatriotes à même le sol, un bras recouvrant ses yeux.

Les quelque 200 personnes qui se trouvent ce mercredi matin dans cet ancien bâtiment du port autonome de Paris font, majoritairement, partie des exilés dont l’évacuation violente par les forces de l’ordre place de la République, lundi soir, a suscité une vague d’indignation.

Pour Ibrahim, qui vient d’engloutir un petit-déjeuner servi par l’association Aurore, gestionnaire du lieu, l’errance forcée a débuté le 17 novembre. Ce jour-là, lors du démantèlement du camp insalubre de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), où il vivait depuis son arrivée en France il y a deux mois, plusieurs centaines d’exilés n’avaient pas bénéficié d’une mise à l’abri.

« Ça fait une semaine qu’on n’a nulle part où aller. J’ai encore marché toute la nuit. Je marche, je marche, je marche. Quand j’essaie de m’allonger dans un square pour dormir, la police me déloge. Je leur dis ‘mais je vais où ?’, ils répondent ‘on s’en fout, va t’en' », raconte-t-il à l’AFP.

Épuisement

De mémoire, sa dernière heure de sommeil, dans la rue, c’était il y a deux nuits, dans le renfoncement d’une entrée de parking.

« On est des humains », tient à rappeler ce demandeur d’asile, qui vient « tous les jours » dans ce centre depuis le 17 novembre, pour « faire des siestes », prendre une douche, bénéficier d’un repas. Bref, « un endroit où (il n’a) pas peur ».

Pour lui, l’errance a pris fin mercredi : Ibrahim a été transféré en fin de matinée vers un hébergement d’urgence.

Face à l’émotion suscitée par l’opération des forces de l’ordre place de la République, qui a fait réagir jusqu’au ministre de l’Intérieur jugeant les images « choquantes », la préfecture de la région Ile-de-France, qui n’a pas répondu aux sollicitations de l’AFP, a en effet repris à bas bruit l’hébergement des exilés en errance.

Dans le seul centre géré par Aurore, 57 personnes ont été transférées mercredi, 89 doivent l’être jeudi, contre 25 lors d’une semaine d’ordinaire.

« Comme quoi c’est vraiment une volonté politique », s’indigne Cloé Chastel, responsable du site, qui a vu affluer plus de 400 exilés à l’issue du démantèlement à Saint-Denis.

« Ils ont les yeux explosés, sont épuisés. La plupart dorment toute la journée. On passe aussi du temps à les écouter parce qu’ils ont besoin de bienveillance, après les violences qu’ils subissent », poursuit-elle.

« Il y a une espèce de chasse à l’homme » la nuit, abonde Marie Cougoureux, responsable d’un autre accueil de jour géré par la Fondation armée du Salut, dans l’ancienne mairie du Ier arrondissement.

Installé dans le réfectoire avant de voir un médecin, Ehsan, un Afghan de 23 ans, explique n’avoir jamais connu une telle violence durant son parcours migratoire pourtant chaotique, de son Bamiyan natal à Paris, en passant par l’Iran, la Turquie ou la Bosnie.

« On nous lance de la lacrymo, on nous tape », déplore-t-il en décrivant la semaine écoulée. Après l’évacuation de la place de la République, qu’il a quittée précipitamment de peur d’être arrêté, car en situation irrégulière, il s’est retrouvé dans un groupe que la police a « chassé vers Saint-Denis ».

La nuit passée, il a encore « marché jusqu’à 5 heures du matin » et fini par s’assoupir deux heures, il ne sait plus de quel côté du périphérique.

« Je voulais venir (en France) pour avoir une vie meilleure et vivre en sécurité », maugrée-t-il avant d’être appelé en consultation.

Sur la même banquette, regard dans le vide devant un gobelet de thé tiède, Ahmed (prénom modifié) accuse le coup. Dans une heure, le centre va fermer et, pour lui aussi, l’errance va reprendre.

« Je perds espoir », dit cet autre Afghan d’une voix qui perce à peine de son masque chirurgical, tout en rassemblant les affaires qu’il vient de récupérer : un matelas fin enroulé et une couverture.

Où va-t-il passer la nuit ? Ahmed hausse les épaules : « Demandez à la police. »

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