Être un prisonnier juif en France
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Interview

Être un prisonnier juif en France

Le responsable Ile-de-France de l’aumônerie israélite décrit - en homme de terrain - la réalité du milieu carcéral pour les membres de la communauté juive

Image d’illustration d'un prisonnier derrière les barreaux (sakhorn38 / iStock via Getty images)
Image d’illustration d'un prisonnier derrière les barreaux (sakhorn38 / iStock via Getty images)

Fouineurs de mauvaise foi s’abstenir, sous peine d’être recadrés vite fait par Avraham Philippe Chelly, l’aumônier régional Paris et Ile-de-France. Le terrain, il connaît. Alors les journalistes, nombreux, qui le sollicitent pour « faire de l’encre » ou « faire monter la mayonnaise » l’agacent, pour dire le moins. Dans Le Bruit des trousseaux (Paris, Stock, 2008), Philippe Claudel notait : « Il me manque quelque chose d’essentiel pour parler de la prison, c’est d’y avoir passé une nuit ». C’est vrai : que savons-nous réellement, pour la plupart, de la prison ? Et, dans le contexte alarmiste décrit par la presse, qu’est-ce qu’être juif en prison ?

Les questions, longuement pesées et prudemment posées, sont souvent retoquées et reformulées, histoire, pour notre interlocuteur, de bien remettre les choses en place et de ne pas laisser s’installer les approximations. Entretien avec un homme sans langue de bois qui, avec ses confrères de l’Aumônerie israélite, met sa foi au service de la réinsertion de certains des siens.

Times of Israël : Permettez un rapide tableau du « parc » carcéral *. La France compte 187 établissements pénitentiaires : 86 maisons d’arrêt, 27 centres de détention, 6 maisons centrales, 50 centres pénitentiaires, 11 centres de semi-liberté, 6 établissements pénitentiaires pour mineurs et 1 établissement public de santé national à Fresnes. L’aumônerie intervient-elle sur tous ces centres ?

L’aumônerie a une capacité d’action sur l’ensemble des établissements, c’est évident. Cela ne veut pas dire qu’on y va obligatoirement car c’est en fonction de la demande et des besoins. Et grâce à D.ieu, nous n’avons pas de personnes de la communauté systématiquement incarcérées dans chacun de ceux que vous avez cités.

Je tiens à souligner la présence, au sein de notre aumônerie, de quatre aumôniers pourvus d’accréditations nationales. Ils sont en charge des
« détenus isolés » et parcourent dans la semaine des centaines, voire des milliers de kilomètres pour se rendre dans les établissements éloignés de toute communauté juive qui n’ont pas d’aumônier référent.

Couverture de « Maton et fier de l’être ! », d’Eric Perez, aux éditions Kero, 2018.

Eric Perez, l’auteur de Maton et fier de l’être !  (Ed. Kero, 2019) décrit son parcours au sein de l’Administration pénitentiaire. Selon lui, les
« parrains » de légende tendent à disparaître, de même que le code d’honneur. Partagez-vous ce constat ?

On va dire que plus on avance, moins le profil est celui qu’on aurait pu rencontrer il y a quelques décennies.

C’est clair.

Les sociétés évoluent, les besoins, les passions et les attentes ne sont plus les mêmes qu’il y a vingt ou trente ans. La voyoucratie a changé à l’aune de la société.

S’agissant de la démographie carcérale juive : quelle est la proportion hommes/femmes ?

Le chiffre est quasi insignifiant pour les femmes, même s’il y en a malheureusement toujours 3 ou 4 présentes dans le milieu carcéral. Certaines périodes peuvent enregistrer une absence totale de femmes incarcérées.

Quels sont, à grands traits, les délits commis ?

La grande majorité des personnes qui se trouvent en milieu carcéral, toutes communautés confondues, l’est pour des délits liés à l’argent. Pour faire de l’argent, vous pouvez vendre de la drogue, faire des braquages, des cambriolages, des escroqueries…

Les deux grands délits de notre société sont l’argent et le sexe. En règle générale, tout se rapporte à l’argent.

La façon dont cela se traduit après dans les actes, c’est une question « d’inspiration »…

À lire les mémoires du surveillant précédemment cité, certaines catégories de personnes incarcérées demandent à être regroupées en cellule ou au même étage. La population carcérale juive formule-t-elle une demande en ce sens ?

C’est, pour nous, davantage lié à une question de sécurité que de
« communautarisme ». Premièrement, mieux vaut être une vingtaine de Juifs dans une promenade que tout seul au milieu de 150 personnes qui se baladent.

Deuxièmement, c’est aussi pour éviter un certain nombre de conflits. Imaginez qu’il y ait une information un peu chaude en provenance du Moyen-Orient et que vous soyez en cellule avec quelqu’un qui ne partage pas vos opinions : ça peut vite partir en vrille.

Le troisième point est lié à la pratique.

Quand arrive Shabbat par exemple, la présence d’un co-détenu non juif qui fume ou laisse la télévision allumée n’est pas très vivable pour un pratiquant. L’Administration pénitentiaire procède d’elle-même à ce genre de regroupement, afin de garantir un caractère paisible au sein de l’espace carcéral.

Après, je peux aussi vous dire que certains juifs préfèrent être avec un co-détenu non juif parce que le gars est bien, qu’il a une bonne mentalité et qu’il est propre, plutôt que d’être avec un toxico juif qui va faire des crises de manque pendant la nuit.

En milieu carcéral, il ne s’agit pas de connaître l’origine ou la philosophie du bonhomme mais de savoir si dans 9 m2 à deux, voire à trois, on va pouvoir cohabiter. C’est ça, le vrai sujet, la priorité : l’hygiène, le respect et la tranquillité.

La loi du 9 décembre 1905 sur la séparation des Eglises et de l’Etat garantit le libre exercice des cultes. L’Administration est tenue de permettre aux personnes détenues de « pouvoir satisfaire aux exigences de la vie religieuse, morale ou spirituelle ». C’est là que vous intervenez…

L’Etat lui-même n’a pas de fonction au niveau cultuel. Il lui revient en revanche de régir ce domaine et de permettre à chaque citoyen d’exercer sa foi ou de faire respecter sa non croyance. À partir de là, il doit permettre à des personnes incarcérées de pratiquer leur culte, quel qu’il soit.

L’Aumônier national est le rabbin Alain Senior, rabbin de Créteil. Vous êtes aumônier régional Paris et Ile-de-France. Les chiffres recensent 76 aumôniers pour le culte israélite…

Ce doit être à peu près cela, sachant que ces données répertorient également les bénévoles. Les aumôniers – et je ne dis pas cela pour moi ! – sont des acteurs communautaires importants, des travailleurs de l’ombre dont le mérite est immense.

L’Aumônier est-il le même pour les femmes et les hommes ?

Nous avons deux femmes qui s’occupent des dames. C’est surtout pour une question de proximité avec l’individu. Une « arrivante » qui subit le choc carcéral a besoin d’un peu d’affection. Il est délicat, pour un homme, de prendre une dame dans ses bras pour la réconforter. Par ailleurs, il y a des problèmes qui touchent à l’intimité et à la féminité qu’il est plus facile d’exposer à une femme. C’est la raison pour laquelle nous avons mis en place un système dans lequel les femmes sont vues par des femmes, ce qui n’empêche pas, parfois, les hommes d’aller voir les dames et réciproquement.

M’autoriserez-vous à parler de vous ? Vous êtes Habad…

Oui, je le suis mais ce n’est pas une question de Habad ou pas Habad ! Des membres de toutes communautés participent à l’Aumônerie qui est une émanation du Grand Rabbinat de France, et plus particulièrement du Consistoire de France.

La philosophie et les coutumes de chacun n’entrent pas en jeu. Celui-là est Habad, celui-ci consistorial, l’autre est Breslev et un quatrième est ashkénaze… C’est un corps entier, l’Aumônerie. Elle travaille avec l’ensemble des composantes de la communauté, sous l’égide du Consistoire de France.

Et très franchement, l’investissement du Président du Consistoire et du Grand Rabbin de France pour les prisons est à saluer. C’est fabuleux. Les détenus constituent des communautés, il ne faut pas l’oublier. Que le Grand Rabbin de France [ancien aumônier] et le Président du Consistoire mettent un point d’honneur à venir visiter les détenus juifs de façon récurrente, notamment à Hanoukka, est un point qu’il est important de souligner.

Cérémonie de Hanouka à Fresnes.
De gauche à droite : le rabbin Alain Attia, Aumônier local, le rabbin Alain Senior, Aumônier national, le Grand Rabbin de France Haïm Korsia, le Président du Consistoire Central Joël Mergui, M. Obligis, ancien directeur du CP de Fresnes et Avraham Philippe Chelly, Aumônier Régional Paris et Ile-de France. (Autorisation)

Comment concevez-vous le rôle de l’Aumônier ?

Il n’est pas question de savoir comment moi, je le considère : encore une fois, l’Aumônerie travaille sous l’égide du Consistoire. Par ailleurs, elle est tenue de respecter le Code de Procédure Pénale qui régit le cadre dans lequel les aumôniers doivent travailler. Il n’y a pas ce que moi je considère ou ce que l’autre considère. Il y a des règles établies par l’Etat et nous nous devons de les respecter. La règle unique de l’aumônier concerne l’assistance spirituelle aux personnes détenues.

Au risque d’agacer l’homme de terrain que vous êtes avec une approche trop livresque du sujet, permettez-moi de faire référence au dernier roman de Laurent Sagalovitsh Le temps des orphelins (Buchet Chastel, 2019). Un jeune rabbin américain, personnage principal de l’histoire, devient aumônier des Armées, et perçoit son rôle comme celui d’un « grand frère » porteur d’une
« bouffée d’oxygène »…

Couverture de « Le temps des orphelins », de Laurent Sagalovitsh, aux éditions Buchet Chastel, 2019.

Le cadre est différent. Un soldat reste un homme
« libre », même s’il évolue dans un cadre strictement réglementé. Là, je vous parle de personnes privées de liberté et qui n’en sont peut-être pas à leur premier coup.

Il y a une certaine limite, une distance à instaurer, tout en maintenant une relation cordiale afin d’établir un rapport de confiance avec l’individu. Le but de cette assistance spirituelle est aussi de pouvoir le réinsérer. Cette mission est en filigrane de nos interventions.

Nous, nous le faisons par conviction religieuse mais il faut garder à l’esprit que tout cela reste dans le cadre de l’emprisonnement. L’emprisonnement n’est pas là spécifiquement pour punir une personne : j’ai presque envie de dire qu’il s’agit d’une réparation qui doit aboutir à une réinsertion dans la société. Certains peuvent se réinsérer par le sport, d’autres par des ateliers artistiques. Nous venons, quant à nous, proposer une autre vision du monde au travers de la Torah et des mitzvot.

Alors, pour faire un bon aumônier, quelles sont les qualités humaines requises : l’empathie, l’écoute, l’absence de jugement, une rhétorique sans ambages ?

Il faut de la rigueur. Je ne sais pas si l’on peut parler d’empathie qui m’évoque une fibre affective. Ça, ça peut vous amener loin. Il faut faire attention et garder la tête froide. Encore une fois, il y a eu décision de justice et nous sommes face à des personnes qui ont commis des délits. En même temps, on ne peut pas se permettre de classifier ou de hiérarchiser les délits : il a volé une vieille dame ou il a dévalisé une banque. Voler, c’est voler.

De toutes les façons, les aumôniers s’interdisent de poser aux personnes détenues des questions concernant leur affaire. On attend qu’elles se confient spontanément sur leur dossier. On n’arrive pas de but en blanc, dans une cellule, en disant « Bonjour, ça va ? T’es là pour quoi ? ».

S’il est là, c’est qu’il y a eu délit ou qu’il est soupçonné d’un délit. Ça aussi, il faut le prendre en considération : l’ensemble des personnes incarcérées n’est pas obligatoirement jugé. Près de 25 % de la population incarcérée est actuellement en instruction ou en attente de jugement. Ces personnes sont pour l’instant présumées innocentes. Donc, peu importe le délit. Le sujet, c’est de comprendre les causes qui y ont conduit. S’arrêter sur les faits eux-mêmes ne va pas aider à faire avancer l’individu. Quand vous arrivez à trouver le nœud qui a mené au délit, vous pouvez commencer à dénouer…

Vous faites-vous parfois « rembarrer » par un détenu qui ne veut pas voir d’aumônier ?

Je vais vous expliquer : s’agissant de la pratique elle-même, on peut se faire rembarrer. C’est-à-dire qu’on va proposer à quelqu’un de mettre les Téfilines et qu’il va les refuser. Ok. Mais tout le monde est ouvert à la discussion. Il faut partir du principe qu’une personne détenue l’est en moyenne 21 heures sur 24, puisqu’il y a en gros trois heures de promenade. Alors quand vous êtes à deux ou à trois dans 9 m2, vous êtes super heureux que quelqu’un vienne vous rendre visite. Là, vous êtes prêt à débattre de tout. De la même façon que l’on peut discuter, vous et moi, de n’importe quel sujet : moi je vais venir avec mon analyse et ma façon de voir les choses inspirées par les Textes et vous, avec la littérature et vos romans…

Vous parliez de l’entrée dans la cellule. Comment se fait-il que vous en ayez les clés ?

Il faut remonter à l’époque où les prisons étaient gérées par les bonnes sœurs et les curés : ils ouvraient les cellules, apportaient les repas, etc… Avec la séparation de l’Eglise et de l’Etat, on peut dire que les gens du culte ont remis les clés aux gardiens. Il y a souvent des gardiens qui grognent parce que les aumôniers ont les clés. Je prends un grand plaisir à leur rappeler qu’en fin de compte, les clés que l’on me confie sont celles que je leur ai données en 1905 !

Pouvez-vous y entrer quand vous le voulez ?

C’est-à-dire qu’on prend quand même la peine de frapper à la porte… On n’est pas chez nous. De toutes façons, pour qu’un aumônier puisse faire une visite, il faut que la personne l’ait demandé. On ne peut pas se permettre de rentrer à l’improviste en disant : « Bonjour, je suis aumônier. Ce serait bien de mettre les Téfilines, de manger casher et d’étudier ».

Ça ne se passe pas comme ça. Un livret est remis à chaque arrivant, l’informant qu’il peut prendre contact avec un aumônier. La majorité des établissements affiche, dans les coursives, les dates de passages et le nom des aumôniers auxquels des courriers peuvent être adressés.

Parfois aussi, c’est le réseau de la prison qui fonctionne pour les personnes de nationalité étrangère qui ne savent pas lire le français. Des surveillants peuvent également nous signaler la présence d’un gars en nous glissant : Tiens, celui-là, il est peut-être « de chez vous ». On se présente et on lui demande s’il veut être inscrit au culte : c’est ainsi que l’on appelle les réunions organisées en milieu carcéral. À la personne de nous dire quels sont ses besoins en matière religieuse : inscription au culte, Téfilines, sidour, etc…

En début d’année, le New York Times présentait la prison d’Otisville, dans l’Etat de New York, quasiment comme une prison juive, permettant aux détenus de participer à des services religieux quotidiens. L’article rappelait que Bernard Madoff, condamné à une peine de 150 ans, n’avait pas été admis dans cette prison accessible aux personnes purgeant une peine de moins de dix ans. Même si une prison à ce point adaptée à la communauté n’existe pas en France, peut-on dire que la pratique du judaïsme est tout à fait possible dans les établissements français ?

Autant que faire se peut. Votre question est très large et différents problèmes se posent. D’abord, a priori, on peut manger casher dans toutes les prisons de France, grâce aux cantines confessionnelles et à un bon de cantine référençant des produits cashers. Cette fiche est distribuée à l’ensemble de la population carcérale et permet de commander de la charcuterie, des gâteaux, des plats cuisinés sous vide, etc…

Depuis le 17 novembre 2018, une note de service signée du Directeur de l’Administration pénitentiaire autorise les aumôniers, dans le cas d’individus mangeant strictement casher, à compléter l’alimentation qui, selon les règlements en vigueur, doit être constituée de repas variés. Les aumôniers juifs ont la possibilité d’apporter un colis une fois par semaine, permettant ainsi un régime plus équilibré et plus varié.

Une note de service stipule par ailleurs que les objets de culte peuvent être conservés en cellule. Un détenu peut donc avoir ses Téfilines, qui, avec la longueur des lanières, nous font souvent passer pour des Martiens aux yeux des surveillants. En ce qui concerne l’étude, les passages d’aumôniers se font au moins deux fois par semaine dans les grands établissements, avec des réunions générales de l’ensemble des personnes inscrites au culte israélite.

S’il y a mynian [le quorum de dix personnes nécessaire à la récitation de certains passages de la prière et à la lecture de la Torah], des offices sont célébrés. Dans tous les cas, un cours est donné, suivi d’un débat et de discussions.

Il y a deux ans a été inauguré au centre pénitentiaire de Fresnes un vrai Beth Hamidrach avec deux cours hebdomadaires et des aumôniers qui donnent des cours particuliers tous les jours. Ce peut être aussi à la demande d’un détenu qui manifeste l’envie d’étudier. Il fut un temps, avant les travaux de réfection de la [prison de la] Santé, où l’on avait « pas mal de monde » sur place avec, malheureusement, plus qu’un mynian permanent. Un Sefer Torah était à l’intérieur de la prison en permanence et tous les lundis et jeudis, un mynian, suivi d’un cours, était organisé. En ce qui concerne les grandes Fêtes, Rosh Hashana, Kippour, Chavouot…, dans certaines prisons, les aumôniers déposent un Sefer Torah en amont afin que soit réuni un mynian pour procéder à un office de fête.

À Fleury-Mérogis, il y a un aumônier extraordinaire qui marche près de cinq heures pour aller sonner le Choffar pour les détenus. Et si vous prenez, par exemple, le cas d’un gars qui serait employé, dans la prison, pour l’entretien : eh bien, le jour de Kippour, on n’a pas à venir le chercher pour qu’il aille bosser. Le fait religieux est donc pris en considération par l’Administration pénitentiaire.

À une certaine époque, on pensait que les Juifs n’existaient que dans la Bible. Aujourd’hui, on a affaire à de jeunes directeurs qui ont fréquenté des Juifs à l’université, qui savent ce qu’est un Shabbat et qui ont découvert, à travers leurs fréquentations, ce qu’est la pratique du judaïsme. Cela facilite le dialogue. Pour en revenir à la prison américaine dont vous parliez dans votre question, je vous dirais que l’ensemble des mesures que je viens d’énumérer vaut pour toutes les prisons de France.

Aux Etats-Unis, il y a peut-être cet établissement « top de chez top » mais si, pour une prison modèle comme celle-ci, il faut se battre pour manger casher dans un autre Etat ou pour avoir, ailleurs, des Téfilines en cellule, je pense pouvoir dire qu’on est « mieux lotis » en France où, dès qu’une note est signée, elle est applicable à l’ensemble du territoire.

Préparation de colis de Pessah pour les détenus. (Autorisation)

La prison est un univers fantasmé dont la littérature, le cinéma et bien sûr, la presse s’emparent à l’envi. Ce qui d’ailleurs semble vous agacer. À cet égard, merci d’accorder ce long entretien à Times of Israel

Ce n’est pas que ça m’agace mais je me méfie en général énormément du côté voyeurisme. Vous voyez ce que je veux dire ? La prison, ce n’est pas un zoo où l’on vient voir des animaux. Parfois, on a l’impression que les gens veulent savoir comment l’éléphant se réveille le matin, comment il fait pour manger ou si le rhinocéros est copain avec le tigre. Forcément, c’est un monde fermé qui attise la curiosité. Et pour pouvoir y pénétrer, il faut commettre un délit, donc c’est compliqué, vous comprenez ? C’est du Facebook grandeur nature.

Pendant quatre ans, la réalisatrice Sophie Bonnet a rendu visite à Illich Ramirez Sanchez, alias Carlos ou Le Chacal. Elle en fait le récit, troublant, dans Salutations révolutionnaires (Grasset, 2018)…

J’ai eu l’occasion de le croiser…

Et ?

Sans plus. Je l’ai croisé.

Le récit de Sophie Bonnet nous apprend que si nombre de jeunes détenus ne connaissaient pas Carlos, le seul fait de savoir qu’il s’était battu contre des Juifs les laissaient pantois d’admiration. Quant à Carlos lui-même, elle rapporte que son obsession quotidienne concerne, si vous me permettez de la citer sans filtre, « les pédés et les Juifs sionistes »…

Ça, c’est la vision de Carlos. On a besoin, en général, de se justifier soi-même. Cette haine est devenue chronique chez lui. Des phrases pareilles ne peuvent que faire rire.

Encore un peu de littérature : dans son roman Prisons (L’antilope, 2018), Ludovic-Hermann Wanda qui a lui-même séjourné à Fleury-Mérogis – c’est donc en l’occurrence du vécu – fait dire à un
détenu : « Un conseil, fais belek, parce qu’ici on est tous antisionistes »…

Couverture de « Prisons », de Ludovic-Hermann Wanda, aux éditions L’antilope, 2018

Vous m’avez contacté en arguant des problèmes de radicalisation.

Je m’égosille à faire comprendre que l’antisémitisme est l’un des ponts les plus utilisés entre les détenus déjà radicalisés pour exercer une influence néfaste sur les personnes potentiellement « radicalisables ».

C’est le dénominateur commun.

Antisémitisme ou anti-sionisme ?

C’est la même chose. Je vous le
dis : la prison n’est rien d’autre que le miroir concentré de la société.

S’agissant des mentalités, il n’y a pas de différence entre le monde de la prison et le monde extérieur. On ne va plus dire à un type : « Sale juif » mais « Sale sioniste ».

Quand j’ai, très innocemment, pris contact avec vous en m’appuyant sur un papier du Point (27/06/2019) faisant état de la mission d’information sur l’Etat face à la radicalisation islamiste avec un focus sur les prisons françaises, votre réaction a été plutôt vive. Je m’attends à être renvoyée dans les cordes si j’y ajoute l’information concernant l’ouverture, toute récente, d’un quartier de prise en charge des détenus radicalisés à la [prison de la] Santé… Certes, il est « totalement étanche » mais tout de même…

Oui, il est étanche. Mais vous avez vu combien il y a de détenus ? Quatre.

Et en France, cinq cents personnes sont incarcérées pour des faits en lien avec le terrorisme islamiste…

C’est sur toute la France. Et combien de fichés S à l’extérieur ? Je ne dis pas qu’il ne faut pas s’occuper des 500. Qui eux, d’ailleurs, sont sous surveillance. On est en train de se focaliser sur la prison. Alors oui, c’est vrai : la prison est aussi un lieu dans lequel il peut y avoir de la radicalisation. Mais pas plus qu’à l’extérieur.

C’est ça qui est agaçant.

J’ai presque l’impression qu’on a envie de focaliser sur la prison pour faire oublier les dangers qui existent en dehors. C’est un sujet majeur qu’il faut évidemment traiter et l’Administration pénitentiaire s’y emploie. Que l’on soit d’accord ou pas avec les mesures mises en place, ça, c’est un autre débat.

Le plus important est de souligner qu’être juif en prison, c’est la même chose qu’être juif à l’extérieur. L’hostilité est la même que celle qui peut prévaloir en dehors de la prison.

Un juif habitué à poser une mezouza à la porte de son domicile et à vivre son judaïsme de façon visible aurait peut-être moins de difficulté à le vivre en milieu carcéral qu’une personne plus frileuse qui accroche sa mezouza à l’intérieur. Je ne suis pas là pour inciter les détenus à se promener dans les coursives en criant « je suis juif et je vous emmerde ». Le sujet est de pouvoir vivre sa religion comme on l’entend. Et si on veut, on peut.

D’ailleurs, les personnes qui ne cachent pas leur judéité sont plus respectées que celles qui essaient de se planquer.

Dans le monde de la prison, laisser paraître une certaine faiblesse est le pire des dangers. Par contre, ce qu’il faut savoir, c’est que nous avons obtenu des résultats. Et ça, c’est une question que vous ne m’avez pas posée.

Vous voulez parler des personnes devenues pratiquantes grâce à votre fréquentation ?!

La prison, c’est fait pour réinsérer les gens. Si on peut les réinsérer et qu’en même temps, ils deviennent pratiquants, alors là, on a tout gagné ! Si, en matière de récidive, les statistiques par communauté sont interdites, on peut tout de même dire que la communauté juive est, dans ce domaine, proche de zéro. Il faut savoir que, toutes proportions gardées, la communauté juive est, en valeur absolue je le répète, la communauté la moins représentée en milieu carcéral.

C’est un point important.

Les détenus en voie de conversion sont-ils suivis ?

Les détenus dont le père est juif et la mère non juive et qui sont en cours de conversion sont suivis par l’aumônerie qui les aide à poursuivre leur cheminement et veille ainsi à ce que l’incarcération n’interrompt pas leur parcours vers la conversion.

Revoyez-vous des personnes que vous avez eu l’occasion de suivre en prison ?

La communauté, c’est très petit. Croiser un gars dans une bar-mitsva ou dans une synagogue, c’est fréquent. Certains nous recontactent quand ils sortent car ils ont besoin que l’on continue à les suivre. Des aumôniers poursuivent leurs cours à l’extérieur. Et puis il y a aussi tout le travail sur les familles. 99 % des incarcérés sont des hommes qui laissent derrière une famille, une épouse qui se retrouve isolée, avec les charges à payer, l’électricité, le loyer, etc… L’aumônerie a dû intervenir sur l’année scolaire passée pour faire admettre huit enfants dans des écoles juives.

Certaines épouses vont au parloir jusqu’à trois fois par semaine pour rendre visite au détenu. Elles en profitent pour récupérer le linge sale et rapporter du linge propre, tout en s’occupant de la maison et des enfants. Certaines sont exténuées. J’étais en ligne tout à l’heure avec une femme qui me disait qu’elle n’en pouvait plus.

Tout ça, ce sont des paramètres à prendre en considération par l’aumônerie. On n’a pas le choix. Certes, des textes de loi récusent le droit d’être en contact avec des familles, alors si on ne le fait plus en tant qu’aumônier, on le fait en tant qu’être humain, face à des personnes en détresse.

Mais je le répète, sur la masse de détenus et les milliers de cas que l’Aumônerie a traités depuis des décennies, nous avons une dizaine de multi-récidivistes. C’est insignifiant. Depuis plusieurs années, nous avons mis un point d’honneur à multiplier les cours, les exposés et les conférences et l’on voit que tout cela a porté ses fruits. On ne gagne pas à tous les coups mais on ne désespère pas. On a confiance en l’homme. Et surtout en D.ieu.

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* sources : « Maton et fier de l’être » Eric Perez, Editions Kero

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