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Archéologie"Puisse cette défense extirper les poux des cheveux et de la barbe"

La plus ancienne inscription cananéenne pourrait être sur un peigne à poux en ivoire

Vu la rareté des spécimens datant de l'âge du bronze, cette inscription de sept mots pourrait être la première phrase complète proto-cananéenne enregistrée en Terre Sainte

Amanda Borschel-Dan édite la rubrique « Le Monde Juif »

  • Une inscription du 17e siècle avant J.-C. en écriture cananéenne précoce provenant de Lachish, incisée sur un peigne à poux en ivoire. (Crédit : Daniel Vanstub)
    Une inscription du 17e siècle avant J.-C. en écriture cananéenne précoce provenant de Lachish, incisée sur un peigne à poux en ivoire. (Crédit : Daniel Vanstub)
  • Inscription du XVIIe siècle avant J.-C. en écriture cananéenne ancienne provenant de Lachish, gravée sur un peigne à poux en ivoire (Crédit : Dafna Gazit, Autorité des antiquités d'Israël)
    Inscription du XVIIe siècle avant J.-C. en écriture cananéenne ancienne provenant de Lachish, gravée sur un peigne à poux en ivoire (Crédit : Dafna Gazit, Autorité des antiquités d'Israël)
  • Vue aérienne de Tel Lachish (Crédit : Emil Aladjem)
    Vue aérienne de Tel Lachish (Crédit : Emil Aladjem)
  • Rendu d'une inscription du 17e siècle avant J.-C. en écriture cananéenne précoce provenant de Lachish, incisée sur un peigne à poux en ivoire (Crédit : Daniel Vainstub)
    Rendu d'une inscription du 17e siècle avant J.-C. en écriture cananéenne précoce provenant de Lachish, incisée sur un peigne à poux en ivoire (Crédit : Daniel Vainstub)
  • Poux de tête humain mâle, Pediculus humanus capitis. (Crédit: Gilles San Martin/CC-BY-SA/wikipedia)
    Poux de tête humain mâle, Pediculus humanus capitis. (Crédit: Gilles San Martin/CC-BY-SA/wikipedia)

La première – et unique – phrase écrite en cananéen précoce a récemment été déchiffrée sur un peigne à poux en ivoire datant de l’âge du bronze moyen, découvert lors d’une fouille en 2016 à Lachish, dans le centre d’Israël. Selon le Dr Daniel Vainstub, épigraphiste, l’inscription daterait du 17e siècle environ avant notre ère, soit environ quatre siècles avant l’installation des Israélites en terre de Canaan.

L’inscription, « Puisse cette défense extirper les poux des cheveux et de la barbe », est un appel des plus banals et toujours d’actualité. Les poux, comme le rappelle Vainstub, originaire d’Argentine, au Times of Israel, sont après tout la troisième des dix plaies d’Égypte.

Selon Vainstub, « l’inscription sur le peigne est écrite dans un style caractéristique du stade le plus précoce du développement de l’alphabet ». Par conséquent, étant donné que les premières inscriptions cananéennes dans le Sinaï sont datées du 19e siècle avant notre ère, Vainstub place le peigne à l’époque de la première implantation à Lachish, soit au 17e siècle avant notre ère.

L’inscription contient 17 lettres pictographiques minuscules mesurant de 1 à 3 mm et qui forment sept mots. Le scribe les a gravées dans l’ivoire, en lignes inversées, tournant le peigne dans sa main à la recherche d’un espace vide. Le résultat est quasi-professionnel, selon Vainstub : Les lettres deviennent progressivement plus petites et plus basses vers la fin de la première ligne. Le graveur semble avoir manqué d’espace pour terminer son mot à la fin de la deuxième ligne et il a donc gravé une lettre en dessous de la ligne.

Qualité de fabrication mise à part, comme l’indique l’article, les mots gravés sur le peigne « fournissent la première phrase complète et fiable dans un dialecte cananéen, inscrite en écriture cananéenne. »

Vainstub, de l’université Ben Gourion, est l’auteur principal de l’article intitulé « A Canaanite’s Wish to Eradicate Lice on an Inscribed Ivory Comb from Lachish » qui a été publié dans la revue en ligne Jerusalem Journal of Archaeology, affiliée à l’université hébraïque.

Cette phrase complète – et à laquelle il est extrêmement facile de s’identifier – aura une incidence sur l’étude du proto-Cananéen. Elle pourrait influencer la façon dont les chercheurs comprennent sa grammaire, sa syntaxe et son vocabulaire. C’est peut-être le seul exemple préservé de la lettre hébraïque sin, aujourd’hui disparue. C’est aussi probablement la première trace du mot « défense » jusqu’à son utilisation dans l’hébreu rabbinique deux mille ans plus tard.

Inscription du XVIIe siècle avant J.-C. en écriture cananéenne ancienne provenant de Lachish, gravée sur un peigne à poux en ivoire (Crédit : Dafna Gazit, Autorité des antiquités d’Israël)

Plus curieux encore, elle indique que l’alphabétisation semble avoir été beaucoup plus répandue dans la Canaan pré-biblique du XVIIe siècle qu’on ne le pensait auparavant. Si des mots sont gravés sur un objet de tous les jours, même s’il s’agit d’une défense d’éléphant importée et coûteuse, sur quoi d’autre écrivait-on ?

Ce qui ne figure pas dans l’article, c’est que le monde doit cette découverte à un voleur d’appareil photo.

« Je rêve ou tu vois aussi des lettres ?

Le peigne avait été déterré à Lachish au milieu d’une véritable décharge remplie de spécimens de périodes mélangées, dont un certain nombre de récipients entiers datant des 7e-6e siècles avant notre ère et d’artefacts plus anciens. Cette fouille de Tel Lachish, qui s’était terminée en 2017, avait été menée par une équipe de l’Université hébraïque de Jérusalem (HU) et de la Southern Adventist University aux États-Unis, sous la direction des professeurs Yosef Garfinkel, Michael Hasel et Martin Klingbeil.

Le Dr Daniel Vainstub indique les différents sites historiques du parc national de Qumran, octobre 2021. (Crédit : Shmuel Bar-Am)

« L’inscription sur le peigne est une preuve directe de l’utilisation de l’alphabet dans les activités quotidiennes il y a environ 3 700 ans. C’est un jalon important dans l’histoire de la capacité des hommes à écrire », a déclaré le directeur des fouilles Garfinkel dans un communiqué de presse.

Mais bien que le peigne soit visiblement rayé, ce qui n’était pas très étonnant après avoir passé des milliers d’années sous terre, l’inscription n’avait pas été immédiatement détectée. Le peigne avait donc été mis de côté, pour être inclus dans une étude portant sur trois autres peignes à poux découverts à Lachish.

Madeleine Mumcuoglu (Crédit : Autorisation de l’Université hébraïque)

Scientifique et archéologue, la docteure Madeleine Mumcuoglu a examiné le peigne au microscope numérique Dino-Lite, à la recherche de restes de poux, et elle y a trouvé d’infimes résidus de poux sur la deuxième dent. Elle aussi avait, dans un premier temps, mis le peigne de côté après avoir constaté qu’il n’y avait aucun espoir de récupérer l’ADN des anciens poux.

L’inscription peu profonde n’aura été découverte que des années plus tard, en 2021, lorsque, terminant son étude, Mumcuoglu a voulu prendre des photos du peigne avec son iPhone. Son « meilleur » appareil photo venait d’être volé, a-t-elle expliqué mardi au Times of Israel. C’est lorsqu’elle a intensifié l’éclairage sur le petit peigne de 3,5 cm x 2,5 cm pour obtenir un meilleur cliché avec son téléphone, qu’elle a remarqué ce qui semblait être des gravures intentionnelles de lettres.

Elle a immédiatement envoyé une image à son ami et collègue Vainstub et elle a demandé à l’épigraphiste : « Je rêve ou tu vois aussi des lettres ? »

Vainstub a confié au Times of Israel qu’il a immédiatement identifié plusieurs lettres proto-cananéennes claires et qu’il a ensuite demandé à examiner le peigne. Il a ajouté qu’il a pu rapidement analyser l’inscription grâce aux résultats de l’imagerie par transformation de la réflectance (ITR) dans les laboratoires de l’Autorité des antiquités d’Israël à Jérusalem, car les photographies de l’ITR ont fait ressortir les sillons invisibles de la gravure du scribe.

Ce qui a été plus difficile pour le chercheur a été d’étayer ses conclusions avec des exemples comparables tirés d’inscriptions contemporaines. Alors qu’une douzaine d’inscriptions ont été découvertes à Lachish, une seule – quatre mots incisés sur un poignard de l’ère du bronze moyen trouvé dans une tombe – pourrait être contemporaine du peigne. Les inscriptions proto-cananéennes les plus proches proviennent de Serabiṭ el-Khadem, dans le sud du Sinaï, et elles ont été datées par des chercheurs, qui ne sont pas en accord sur la période, entre le XIXe siècle et le XIIIe siècle avant notre ère.

Rendu d’une inscription du 17e siècle avant J.-C. en écriture cananéenne précoce provenant de Lachish, incisée sur un peigne à poux en ivoire (Crédit : Daniel Vainstub)

On découvre ici, pour la première fois, des éléments linguistiques inédits dans une inscription cananéenne, a déclaré Vainstub. « J’ai découvert la lettre ‘sin‘ – les Cananéens avaient une lettre spéciale pour cela. Nous retrouvons ici cette lettre ». (En hébreu moderne, elle est désignée par un point sur le côté gauche d’une lettre, par opposition au côté droit, shin).

L’alphabet originel des Cananéens comptait 29 lettres, qui se sont réduites à 22 avec le temps. Mais dans les cultures arabes du sud, l’alphabet complet de 29 lettres a été conservé jusqu’au 7e siècle de notre ère. La lettre sin, dit-il, a été préservée dans le sud de la péninsule arabique, dans l’actuel Yémen, grâce à l’ancien alphabet sud-arabe, dérivé de l’alphabet cananéen.

Toutefois, l’établissement d’un lien entre une lettre « perdue » du 17e siècle avant J.-C. et cet alphabet sud-arabe n’est pas sans poser problème. Les plus anciennes de ces inscriptions ont été datées du 11e siècle avant J.-C., a précisé Vainstub, et sont très rares. On trouve beaucoup plus d’inscriptions à partir du 8e siècle avant notre ère, a-t-il ajouté.

Le dilemme de la datation

Le professeur Christopher Rollston inspecte l’autel gravé de la fin du 9e ou du début du 8e siècle avant J.-C. qui a été découvert dans un sanctuaire moabite sur le site de Khirbat Ataruz, en Jordanie centrale, en 2010. (Crédit : Autorisation)

L’équipe de recherche a eu recours à la datation au carbone de l’ivoire pour obtenir une indication complémentaire de l’âge du peigne. Mais les analyses n’ayant pas abouti par deux fois, l’épigraphie – la forme des lettres – constitue donc la seule base de datation.

Le Times of Israel a contacté trois épigraphistes de renommée mondiale qui ont unanimement soutenu la méthodologie et l’érudition de Vainstub.

« Je suis certain qu’il y a matière à débattre quant à la date précise de cette nouvelle inscription sur le peigne de Lachish, mais je tiens à souligner que cette inscription est certainement écrite dans l’écriture cananéenne (c’est-à-dire l’écriture alphabétique précoce) et qu’elle date de la première période de cette écriture. En d’autres termes, il s’agit d’une inscription alphabétique très ancienne », a déclaré le professeur Christopher A. Rollston, de l’université George Washington, qui faisait également partie du comité de lecture de l’article.

Rollston a ajouté : « Ce peigne gravé à l’âge du bronze rejoint un ensemble d’inscriptions importantes provenant de ce site antique très important, des inscriptions datant de l’âge du bronze et du fer… et ces inscriptions de l’âge du bronze et du fer sont écrites dans une variété de langues et d’écritures différentes. C’est véritablement un site exceptionnel ! »

Le Dr Michael Langlois, polymathe, épigraphe indépendant et historien français, a qualifié la nouvelle inscription de « chaînon manquant dans l’histoire de l’alphabet. » Il a ajouté : « Il est d’autant plus frustrant qu’elle ne puisse être datée avec précision. »

Langlois a continué en fournissant plusieurs scénarios qui pourraient justifier le lieu de sa découverte : Lachish.

« Contrairement à ce à quoi nous aurions pu nous attendre en raison du contexte archéologique dans lequel elle a été trouvée, l’inscription n’utilise pas l’ancienne graphie hébraïque (également appelée paléo-hébraïque), qui était l’écriture standard dans le royaume de Juda », a-t-il déclaré. « Pourtant, le peigne a été trouvé dans un contexte stratigraphique qui correspond au Royaume de Juda. Il y a une sorte d’anachronisme : à notre connaissance, l’écriture figurant sur le peigne n’était plus utilisée à l’époque ».

« Je vois plusieurs explications : (1) contrairement à l’hypothèse la plus courante, cette écriture était encore utilisée un demi-millénaire plus tard que nous le pensions, et coexistait avec l’ancienne écriture hébraïque ; (2) vers la fin du règne de Juda, quelqu’un a décidé, pour une raison indéterminée, de ressusciter ou d’imiter cette ancienne écriture, même si elle n’était plus utilisée depuis des siècles ; (3) le peigne est en fait beaucoup plus ancien et il a été conservé pendant des siècles. C’est l’hypothèse la plus probable : trois autres peignes ont été trouvés à Lachish, et tous datent du deuxième millénaire avant notre ère, ce qui correspond très exactement à la période où l’écriture était utilisée », a déclaré Langlois au Times of Israel.

Vue aérienne de Tel Lachish (Crédit : Emil Aladjem)

L’épigraphiste israélien Haggai Misgav, professeur à l’Université hébraïque, a déclaré au Times of Israel que les inscriptions dans cette écriture sont difficiles à déchiffrer parce qu’il y a relativement peu d’informations disponibles à leur sujet, à un stade aussi précoce où il y avait une grande variabilité chez les scribes.

« Le travail de Daniel Vainstub est minutieux et louable et offre une lecture intéressante… J’imagine qu’il y aura des gens qui ne seront pas d’accord avec l’identification de certaines lettres (mais pas avec le fait qu’il y ait des lettres). Je n’ai pas de meilleure analyse à proposer », a écrit Misgav dans un courriel.

La troisième plaie

L’inscription est un appel, un souhait, ou un désir que le petit peigne puisse venir à bout des poux exaspérants. Ce que ce n’est pas, curieusement, c’est une prière, déclare Vainstub, bien que son langage fasse écho à celui de la bénédiction sacerdotale biblique dans sa structure.

« Le monde antique est un monde croyant, l’athéisme n’existait pas et les gens faisaient appel à leurs divinités dès que possible, mais pas ici. C’est une inscription entièrement laïque. Il n’y a pas de dieu ici. Ce n’est pas une prière », ajoute Vainstub.

« À l’époque, et aujourd’hui encore, la majeure partie de notre vie n’est pas consacrée à l’idéologie, mais aux questions quotidiennes, à l’existence humaine, et une bonne partie de l’expérience humaine consiste à combattre les poux, un véritable fléau – la troisième plaie », explique Vainstub en riant.

Poux de tête humain femelle, Pediculus humanus capitis. (Crédit: Gilles San Martin/CC-BY-SA/wikipedia)

Selon Mumcuoglu, le peigne a sans aucun doute appartenu à un homme important. Elle s’interroge à voix haute sur sa très petite taille : « Je me disais qu’aujourd’hui encore, les gens ont honte d’avoir des poux, même si ça n’a pas de sens. Personne ne devrait avoir honte d’avoir des poux. Nous savons aujourd’hui que les poux préfèrent les cheveux propres – ce n’est pas un signe de mauvaise hygiène, au contraire. Mais peut-être qu’à l’époque, les gens avaient honte d’être infectés et que quand les poux envahissaient leur barbe, ils pouvaient discrètement sortir le [petit] peigne pour ensuite le cacher dans une poche. »

Rollston compatit également avec la détresse de l’ancien propriétaire. « Le fait que cette inscription concerne la vie ordinaire est particulièrement fascinant. Tout au long de l’histoire de l’humanité, les poux ont été un problème constant. Cette inscription révèle joliment que même les « riches et célèbres » de l’Antiquité (ou de l’époque moderne !) n’ont pas été épargnés par ce problème. Nous ne pouvons qu’espérer que ce peigne gravé a rempli la fonction pour laquelle il a été conçu : éliminer ces insectes gênants », écrit-il.

Michael Langlois est titulaire d’un doctorat en sciences historiques et philologiques de la Sorbonne et est aujourd’hui chercheur au Centre de recherche français à Jérusalem. (Crédit : Veikko Somerpuro)

Michael Langlois, facilement reconnaissable par ses boucles flottantes lors des conférences universitaires bondées, partage les sentiments de ses pairs et adopte un point de vue légèrement plus philosophique : « Je trouve assez amusant qu’une inscription aussi importante… porte en fait sur un problème très terre à terre auquel nous sommes encore confrontés aujourd’hui : comment se débarrasser des poux ! Même si le problème est moins présent aujourd’hui, nous, les parents, savons tous quel cauchemar cela peut représenter.

« En tant qu’historien, je me sens privilégié d’étudier la vie quotidienne des anciens. L’histoire nous aide à savoir qui nous sommes en tant qu’êtres humains, à travers le temps et l’espace. Et en sachant qui nous sommes en tant qu’êtres humains, nos variables et nos constantes, nous pouvons déterminer notre parcours et prendre de meilleures décisions pour notre avenir », écrit Langlois.

 

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