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La poignante histoire de l’association funéraire juive qui s’occupe des oubliés de New York

Depuis 1888, la Hebrew Free Burial Association veille à ce que, dans la ville qui ne dort jamais, les pauvres et les opprimés trouvent le repos éternel dans la compassion et la dignité

  • Amy Koplow, directrice générale de la Hebrew Free Burial Association, et Efrem Reis, directeur adjoint, consultant une liste de noms de donateurs au siège de l'association, situé à Maiden Lane, à New York, en juin 2025. (Crédit : Cathryn J. Prince)
    Amy Koplow, directrice générale de la Hebrew Free Burial Association, et Efrem Reis, directeur adjoint, consultant une liste de noms de donateurs au siège de l'association, situé à Maiden Lane, à New York, en juin 2025. (Crédit : Cathryn J. Prince)
  • Le mikve en marbre, ou bain rituel, a été installé en 2014 dans les locaux dédiés à la purification du cimetière Mount Richmond, à New York. (Crédit : Cathryn J. Prince)
    Le mikve en marbre, ou bain rituel, a été installé en 2014 dans les locaux dédiés à la purification du cimetière Mount Richmond, à New York. (Crédit : Cathryn J. Prince)
  • L'entrée du cimetière Mount Richmond, à Staten Island, à New York, en juin 2025. (Crédit : Cathryn J. Prince)
    L'entrée du cimetière Mount Richmond, à Staten Island, à New York, en juin 2025. (Crédit : Cathryn J. Prince)

New York — Née en Autriche, Tillie Kupferschmidt, 17 ans, vivait aux États-Unis depuis trois ans lorsqu’elle a péri dans l’incendie de l’usine Triangle Shirtwaist Factory, le 25 mars 1911.

Deux jours plus tard, ses parents démunis l’avaient enterrée sur une petite butte du cimetière du mont Richmond – ce qui aurait été impossible sans l’aide de la Hebrew Free Burial Association (HFBA), une société funéraire gratuite au service des habitants du Lower East Side de Manhattan.

« Il est triste que quelqu’un puisse mourir seul, ou qu’il n’y ait personne à ses funérailles, ou qu’une famille n’ait pas les moyens de les payer. Mais quelle que soit la situation, notre communauté prend le relais. Nous enterrons la personne en tant que membre de la communauté juive, comme nous le ferions pour l’un de nos frères ou sœurs », explique le rabbin Shmuel Plafker, aumônier de la HFBA, assis dans son bureau situé dans ce cimetière de plus de 9 hectares.

Fondée en 1888 sous le nom de Chevra Agudas Achim Chesed Shel Emeth : The Society of the Brotherhood of True Charity (Société de la confrérie de la vraie charité), la HFBA est la plus grande société funéraire gratuite en dehors d’Israël. Depuis sa création, l’association veille à ce que toute personne, quelle que soit sa situation (qu’elle décède sans famille dans une maison de retraite, en prison à Rikers Island ou chez elle sans les moyens de payer ses funérailles), bénéficie d’un enterrement et de funérailles juifs dignes.

Dix-sept autres jeunes femmes qui avaient également péri dans l’incendie de la Triangle Shirtwaist avaient été inhumées près de Kupferschmidt. Il y avait eu Sarah Brodsky, 21 ans, et sa sœur Ida, 15 ans ; leurs concessions avaient été payées par le fiancé de Sarah. Et derrière les sœurs Brodsky, il y avait eu Jacob Bernstein, 38 ans. L’un des quatre seuls hommes à avoir trouvé la mort dans l’incendie de l’usine. Il était le beau-frère de l’un de ses directeurs.

Bernstein avait perdu la vie en essayant d’ouvrir l’une des portes verrouillées.

« Pour se faire une idée de la vie à New York au fil des ans, il faut se promener dans les cimetières », explique Amy Koplow, directrice générale de la HFBA.

Le rabbin Shmuel Plafker, aumônier de la Hebrew Free Burial Association, dans son bureau, au cimetière du mont Richmond, à New York, en juin 2025. (Crédit : Cathryn J. Prince)

« Les cimetières » désignent les deux cimetières gérés par la HFBA à Staten Island : celui de Silver Lake et celui du mont Richmond. Ouvert en 1892, le Silver Lake avait atteint sa capacité maximale en 1909. Le premier enterrement au mont Richmond avait eu lieu la même année. Koplow estime qu’il y aura suffisamment de place pour les deux ou trois décennies à venir.

Ces deux cimetières servent de dernière demeure tant à de simples New-Yorkais qu’à d’éminents rabbins et à leurs familles. Le rabbin Raphael Reuvain Grozovsky, un rabbin orthodoxe qui avait aidé à sauver des Juifs des nazis, est inhumé dans le cimetière du mont Richmond, tout comme le sont également les grands-parents du comédien Mel Brooks.

À l’origine, la HFBA venait principalement en aide aux immigrants comme Kuperferschmidt, qui vivaient entassés dans des logements insalubres du Lower East Side.

« Le peu qu’ils possédaient s’évaporait pour payer les soins et les médicaments, et ils mettaient même en gage leurs biens pour obtenir les moyens de sauver leur proche du monstre sinistre qu’est la mort », peut-on lire dans un rapport annuel de la HFBA datant de 1900.

Tillie Kupferschmidt, qui a péri dans l’incendie de l’usine Triangle Shirtwaist, est enterrée au cimetière du mont Richmond, à Staten Island, à New York. (Crédit : Cathryn J. Prince)

« Beaucoup de ceux qui sont enterrés ici vivaient en marge de la société. Ils vivaient probablement dans des refuges pour sans-abri ou ils sont passés directement de l’hôpital à la morgue. Certains corps étaient restés à la morgue pendant six mois ou plus », explique Koplow.

Et peu de choses ont changé à New York concernant les corps non réclamés : la plupart sont enterrés dans le cimetière municipal de Hart Island.

Mais avant cela, la dépouille est envoyée au médecin légiste municipal, et si l’identité du défunt est déterminée, qu’elle est connue, elle sera enregistrée dans une base de données nationale.

Le personnel et les bénévoles de la HFBA parcourent régulièrement ces listes à la recherche de noms apparemment juifs. Une fois l’identité juive d’une personne confirmée, la HFBA entame les démarches nécessaires pour lui offrir une sépulture juive.

En plus d’un siècle d’activité, le personnel de la HFBA a retrouvé des centaines de corps non réclamés qui avaient été envoyés à des écoles de médecine, de dentisterie, de chiropraxie, d’ergothérapie ou de kinésithérapie pour être disséqués. Ils ont également fait exhumer des corps du cimetière municipal.

C’est un travail minutieux, selon Koplow.

Des linceuls soigneusement emballés à l’intérieur du centre de purification du cimetière du mont Richmond, à Staten Island, à New York, en juin 2025. (Crédit : Cathryn J. Prince)

« Il faut tenir bon et continuer à faire pression jusqu’à ce que quelqu’un dise : ‘Je vous donne la permission.’ Sinon, le corps est envoyé à Hart Island, où il est enterré dans des fosses communes, recouvert de nombreux autres corps, et sans aucune inscription », explique-t-elle.

Une fois que la HFBA a réclamé le corps d’une personne décédée, l’étape suivante consiste à lui offrir des funérailles juives appropriées. Selon la loi juive orthodoxe – halakha -, une personne doit recevoir une tahara, ou purification rituelle du corps, avant d’être enterrée.

Au cimetière du mont Richmond, la tahara est réalisée sur place. Ouvert en 2014, le centre de la purification est installé dans l’ancien atelier de tailleur de pierre où l’on fabriquait des pierres tombales il y a plusieurs décennies.

Efrem Reis, directeur adjoint de la HFBA, montre la bougie commémorative qui vacille alors qu’il entre dans la pièce.

Le mikve en marbre, ou bain rituel, a été installé en 2014 dans les locaux dédiés à la purification du cimetière Mount Richmond, à New York. (Crédit : Cathryn J. Prince)

« Nous l’allumons pour signaler qu’une personne attend d’être inhumée dans l’établissement, mais aussi pour lui rendre hommage », explique-t-il.

Des piles de linceuls enveloppés dans du papier brun sont disposées sur des étagères en bois à l’extérieur de la pièce où la Hevra Kadisha, la société funéraire juive, prend en charge une personne. À l’intérieur, un mikve, ou bain rituel, en marbre blanc comme une colombe, domine l’espace. Un petit tableau blanc est appuyé contre l’un des comptoirs.

« La Hevra inscrit toujours le nom de la personne à cet endroit. Je suis toujours impressionné par la prévenance et la détermination dont ils font preuve dans tout ce qu’ils font, sans jamais parler », ajoute Reis, faisant référence à la coutume qui consiste à travailler en silence pendant le rituel de purification, par respect pour le défunt et pour la présence divine qui, selon la croyance, est présente là où la tahara est effectuée.

À proximité se trouve un champ de pierres tombales carrées en granit presque identiques. La plupart des personnes dont les noms y sont inscrits sont décédées entre 1916 et 1920.

La Hevra Kadisha inscrit toujours le nom de la personne dont elle s’occupe sur ce tableau blanc au cimetière du mont Richmond, à Staten Island, à New York, en juin 2025. (Crédit : Cathryn J. Prince)

« C’est l’un des endroits les plus tristes du mont Richmond. Un nombre impressionnant de bébés et d’enfants qui ont vécu une très courte vie sont enterrés ici », souligne Koplow, debout devant les tombes de Benjamin et Anna Demschitz. Ces frères et sœurs sont morts à quelques jours d’intervalle, Anna le 29 juin 1916 et Benjamin le 2 juillet.

Ces pierres tombales font partie de la campagne « Leave Your Mark » (« Laissez votre empreinte »), lancée il y a plusieurs décennies, qui vise à collecter des fonds pour doter chaque tombe d’une pierre tombale. À ce jour, plus de 20 000 tombes anonymes des deux cimetières de la HFBA ont désormais une pierre tombale.

Koplow imagine à quoi aurait pu ressembler le cimetière au début des années 1900.

« En temps normal, lorsque nous avons cinq cas par jour, comme en février, c’est une journée chargée. Je ne peux pas imaginer à quoi cela ressemblait ici après l’incendie du Triangle ou la pandémie de grippe de 1918 », fait remarquer Koplow, ajoutant qu’à l’époque, comme il n’existait pas d’équipement moderne, « ils creusaient à la main ».

L’entrée du cimetière du mont Richmond, à Staten Island, à New York, en juin 2025. (Crédit : Cathryn J. Prince)

La période la plus proche de l’expérience du début du XXᵉ siècle s’est produite au plus fort de la pandémie de COVID-19, il y a quelques années.

« Nous avons procédé à 50 % d’inhumations supplémentaires pendant la pandémie de COVID. Plus de 250 victimes ont été enterrées à cette période. Elles ont reçu une tahara et un rabbin était présent. Nous manquions de tallit, notre personnel a travaillé sans relâche », explique-t-elle, faisant référence aux vêtements rituels à franges dans lesquels les Juifs prient et sont finalement enterrés.

Plafker se souvient de cette période difficile.

« Parfois, il n’y avait que moi et les jardiniers. C’était bien vide », raconte Plafker.

Depuis sa création, la Hebrew Free Burial Association conserve un registre de chaque personne enterrée dans l’un de ses cimetières de Staten Island, à New York. (Crédit : Cathryn J. Prince)

Au fil du temps, la démographie des cimetières a changé.

Aujourd’hui, environ un tiers des 55 000 personnes enterrées au mont Richmond appartiennent aux communautés russophones de Brighton Beach et de Sheepshead Bay.

C’est la raison pour laquelle le bulletin trimestriel de la HFBA, Chesed, est rédigé en anglais et en russe, tout comme les panneaux du cimetière.

Aujourd’hui comme hier, la HFBA, dont le budget annuel s’élève à environ 2,5 millions de dollars, dépend principalement des dons et des subventions gouvernementales.

Par exemple, après l’incendie de l’usine Triangle Shirtwaist, la commission d’aide d’urgence de la Croix-Rouge avait fait un don équivalent à 1 000 dollars pour financer les enterrements, comme le montrent les registres élégamment calligraphiés conservés dans les archives de la HFBA, situées à Maiden Lane, à Manhattan.

Le besoin persiste, souligne Koplow, mais « entretenir un cimetière n’est pas une cause très sexy ».

Chaque tahara et chaque enterrement coûtent environ 5 400 dollars. Selon son site web, la HFBA propose également deux types de services de Kaddish, ou prière pour les défunts. Conformément à la coutume, la prière de deuil est récitée quotidiennement pendant la première année suivant le décès, moyennant un don de 360 dollars. Pour 180 dollars, le Kaddish est prononcé chaque année à la date anniversaire du décès, ou yahrzeit.

Aucun autre lieu n’a autant besoin de dons que le cimetière de Silver Lake, qui s’étend sur près de 2 hectares.

Il s’agit du premier cimetière de la HFBA à avoir accueilli les pauvres et les opprimés. Aujourd’hui, environ 13 600 personnes y sont enterrées, dont le Dr. Israel Darmond. Né à Tanger, au Maroc, en 1873, il est décédé en 1927 à l’âge de 54 ans. On y trouve également la tombe de Leon Landau, décédé en 1908 à l’âge de 17 ans.

En 2017, la HFBA a reçu une subvention de 500 000 dollars de l’État de New York pour la préservation du patrimoine historique, qu’elle devait compléter par une somme équivalente provenant de dons antérieurs, ce qu’elle a fait. La clôture autour du cimetière a été remplacée, plus de 180 arbres secondaires ont été déracinés et les pierres tombales renversées ont été redressées. À l’époque, un radar à pénétration de sol a été utilisé pour tenter de déterminer l’emplacement de chaque parcelle afin de pouvoir éventuellement ériger des pierres tombales sur les tombes non identifiées.

Cependant, en raison des mouvements du sol au fil du temps, il est impossible de déterminer où s’arrête une tombe et où commence une autre, explique Reis. Le projet consiste donc à construire un mémorial près de l’entrée afin d’honorer à la fois les morts identifiés et ceux dont on ignore le nom, qui sont enterrés ici.

Dans la lumière déclinante de l’après-midi, Koplow et Reis se penchent et balayent l’herbe séchée, révélant la pierre tombale de Solomon Matz : « Ancien combattant israélien de la guerre hispano-américaine. »

Matz avait été tué au combat à l’âge de 23 ans, le 27 mars 1900, à Manille. Sa famille n’avait pas les moyens de le rapatrier pour l’enterrer. Finalement, grâce à l’aide de la HFBA, le corps de Matz avait été exhumé et rapatrié.

Amy Koplow (de dos) et Efrem Reis nettoyant la tombe de Solomon Matz, tué au combat pendant la guerre hispano-américaine et réinhumé ici, au cimetière de Silver Lake, à New York, en juin 2025. (Crédit : Cathryn J. Prince)

« Vous savez que vous avez accompli quelque chose que personne d’autre n’aurait pu faire, le hessed ultime », souligne Koplow, en utilisant l’euphémisme désignant l’enterrement juif, le hesed shel emet, ou véritable bonté, ainsi nommé parce que le bénéficiaire n’a aucun moyen de rendre la pareille, donc c’est vraiment désintéressé.

« Pour moi, savoir que nous faisons ce qu’il faut, est l’une des choses les plus importantes que l’on puisse faire en tant que juif pour un autre Juif. C’est l’acte ultime d’amour et de bonté », assure-t-elle.

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