Le Danemark envisage d’interdire la circoncision, les Juifs envisagent de partir
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Le Danemark envisage d’interdire la circoncision, les Juifs envisagent de partir

Alors que le Parlement étudie cette nouvelle proposition non-contraignante, les juifs se sentent pris en étau entre l'extrémisme islamiste et la xénophobie que cela déclenche

Des Juifs danois lors d'une cérémonie à Copenhague, le 25 décembre 2016 (Crédit : Habad de Copenhague via JTA)
Des Juifs danois lors d'une cérémonie à Copenhague, le 25 décembre 2016 (Crédit : Habad de Copenhague via JTA)

COPENHAGUE, Danemark (JTA) — En 2015, un jihadiste a tué un gardien juif aux abords de la principale synagogue de cette ville capitale où Hannah Bentow était en train de fêter sa bat mitzvah.

Son sentiment de sécurité, en tant que Juive au Danemark, avait été ébranlé, a-t-elle expliqué à JTA la semaine dernière. Bentow et des douzaines d’adolescents étaient restés à l’intérieur pendant des heures alors que la police prenait en chasse l’homme qui avait abattu par balles le gardien bénévole, Dan Uzan, finissant par le tuer.

Mais Bentow a indiqué que sa décision de partir en Israël dès qu’elle aura terminé le lycée s’est encore plus réaffirmée lors de l’initiative – qui fera jurisprudence – qui a été prise cette année dans ce pays scandinave concernant l’interdiction de la circoncision non-médicale des petits garçons. Le Parlement danois devrait devenir le tout premier pays de l’Union européenne à voter une résolution non-contraignante appelant à l’interdiction de cette pratique.

Les partis au pouvoir ont fait savoir qu’ils s’opposeraient à une interdiction ou à un appel en ce sens, mais le débat sur le sujet « me donne le sentiment que je ne suis pas à ma place ici et que le Danemark ne veut pas non plus que j’y sois », a commenté Bentow.

Ses propos font écho à un sentiment partagé par de nombreux Juifs danois, qui remettent en doute leur avenir dans une nation où ils se sentent de plus en plus pris en otages entre l’extrémisme islamiste et la xénophobie qu’il attise en miroir au sein d’une société laïque.

Un homme tient une pancarte avec les hashtags #Jesuisdanois, #Jesuisjuif, #Jesuisliberté à côté d’une femme brandissant le drapeau danois aux abords de l’ambassade du Danemark à Paris alors que les responsables politiques assistent à un rassemblement en commémoration d’une double fusillade, survenue la veille, qui a tué deux personnes dans un centre culturel et dans une synagogue de Copenhague, le 16 février 2015 (Crédit : AFP/JACQUES DEMARTHON)

Alors que la communauté juive, au Danemark, forte de 9 000 membres est déjà « placée sous tant de pression aujourd’hui, avec la police armée dans nos écoles et des soldats armés à la synagogue, ce débat sur la circoncision retire jusqu’au désir même d’être juif ici », a déclaré Mette Bentow, la mère de Hannah qui a également deux fils. Mette Bentow a ajouté que ses deux garçons sont les premiers depuis trois générations à avoir été circoncis.

Le langage utilisé dans le projet de motion sur la circoncision qui attend de passer au vote du Parlement ne cite que des préoccupations liées au bien-être de l’enfant.

« L’introduction d’un âge minimum de 18 ans pour la circoncision place les intérêts et les droits des enfants en première ligne », établit le texte. Il réclame une peine allant jusqu’à six ans d’emprisonnement pour ceux qui pratiquent une circoncision et tient les parents et les tuteurs pour responsables, que l’acte ait été réalisé au Danemark ou non.

Plus de 50 000 personnes ont signé une pétition sur le site du Parlement danois approuvant le texte, qui crée une équivalence entre la circoncision non-médicale pour les garçons et les mutilations génitales féminines.

Au Danemark et dans d’autres pays européens, des campagnes visant à faire interdire la circoncision non-médicale des garçons – un rite d’initiation religieux appelé « Khitan » par les musulmans et « Milah » par les Juifs – se préparent depuis des années.

Mais les partisans danois de cette interdiction ont fait une percée à la suite d’un amendement adopté cette année qui a stipulé que les pétitions bénéficiant de 50 000 signatures dans les six mois suivant leur publication sur le site du Parlement seraient présentées au vote sous la forme de motion non-contraignante. La proposition sur la circoncision a remporté le nombre nécessaire de signatures en quatre mois.

Des Juifs danois lors d’une cérémonie à Copenhague, le 25 décembre 2016 (Crédit : Habad de Copenhague via JTA)

Pour un grand nombre de Juifs danois, les arguments sur le bien-être des enfants cachent la motivation réelle de l’interdiction : La xénophobie.

En plus des militants des droits de l’enfant, « de nombreux autres utilisent la situation pour montrer qu’ils sont contre les Juifs, les musulmans, et ils peuvent ainsi exprimer leur antisémitisme et leur xénophobie sans l’admettre », a commenté Finn Rudaizky, un ancien chef de la communauté juive du Danemark, auprès de JTA.

Des faits anecdotiques semblent étayer son point de vue.

Au cours de la dernière décennie, le Danemark a élaboré certaines des politiques d’immigration les plus strictes d’Europe, ce que le Washington Post a appelé l’année dernière « une interdiction des musulmans [qui] portait simplement un autre nom ».

Et lors des élections de 2015, le Parti populaire danois, que le New York Times a qualifié d’“extrême droite”, s’est classé au deuxième rang au Parlement. Il soutient maintenant les politiques du parti de centre-droit au pouvoir – y compris l’interdiction, adoptée ce mois-ci, de porter des vêtements couvrant le visage comme ceux que portent certaines femmes musulmanes.

Le Danemark a déjà interdit l’abattage sans étourdissement des animaux, comme l’exigent les lois religieuses juives et musulmanes ; c’était en 2014.

L’année suivante, un cimetière musulman a été profané à Copenhague. Lors d’un autre incident en 2015, un Danois a tenté d’incendier une mosquée dans la capitale danoise alors que des dizaines de fidèles se trouvaient à l’intérieur.

Des femmes portant le niqab sortent du Parlement danois à Copenhague, au Danemark, le 31 mai 2018. (AFP PHOTO / Ritzau Scanpix / Mads Claus Rasmussen)

Dans ce contexte, « le débat sur la circoncision au Danemark fait certainement partie d’un tableau plus large où la xénophobie joue un rôle », a déclaré Hagai Ben-Avraham, un universitaire né en Israël, marié à une Danoise chrétienne et vivant à Copenhague depuis six ans.

Quelles que soient les forces qui militent contre la circoncision, le vote en attente au Parlement amène Ruchama Elisabeth Munch – une mère israélienne de 24 ans vivant avec son mari chrétien dans la ville d’Aarhus – à s’interroger sur son avenir au Danemark.

Lors de la dernière circoncision de leur premier-né, Yoav, Munch a dit qu’elle et son mari n’avaient invité que des proches parents, en partie parce qu’ils ne se sentaient pas à l’aise d’inviter des non-juifs à une cérémonie qui est souvent décrite dans les médias comme de la maltraitance pour les enfants.

« Mais quand nous aurons d’autres enfants, cela influencera bien sûr notre décision de vivre ici, si nous sommes considérés comme des criminels » par rapport à la milah, a-t-elle dit.

Munch a également déclaré qu’elle a été « bien accueillie dans la société danoise » et qu’elle n’a pas ressenti d’attitudes négatives en tant qu’immigrante ou juive pratiquante.

« C’est un pays tolérant malgré tout, a-t-elle ajouté, c’est pourquoi je ne comprends pas vraiment pourquoi tant de gens ici veulent interdire la milah ».

Dans un sondage mené en 2016 auprès de 1 027 Danois adultes, 87 % des personnes interrogées se sont déclarées favorables à l’interdiction de la circoncision non médicale des garçons.

Dans le malaise que ce sentiment cause aux Juifs danois, ceux-ci doivent composer avec la nouvelle réalité qui a suivi l’attaque de la synagogue en 2015.

Le rabbin Jair Melchior (à droite) s’entretient avec un soldat danois qui garde la synagogue juive à Copenhague, au Danemark, le 29 septembre 2017. Les soldats danois ont été déployés dans les rues de Copenhague pour la première fois le vendredi 29 septembre 2017, remplaçant la police dans la protection de la synagogue et de l’ambassade d’Israël qui sont gardés depuis deux attentats meurtriers en 2015. (AFP PHOTO / SCANPIX DENMARK / Nikolai Linares)

A la synagogue Habad, des soldats armés de mitrailleuses portant des gilets pare-balles sur des vêtements de camouflage battent doucement la mesure du pied au son de la mélodie chantée par une trentaine de Juifs à l’intérieur de l’édifice lors d’un récent office religieux du vendredi soir. Ils sourient et plaisantent avec Rochel Loewenthal, l’épouse de Yitzi, le rabbin Habad du lieu, qui leur offre une assiette de poulet casher et du houmous.

La sécurité était au maximum ce mois-ci pendant le Festival annuel de la culture juive, où huit policiers et soldats étaient présents lors d’un événement organisé le samedi soir pour les jeunes Juifs, auquel participaient une quinzaine d’adolescents à l’extérieur de la synagogue principale de la ville. Elle possède deux portes d’entrée et toute personne souhaitant entrer est interrogée dans le sas central alors qu’elle ne peut ni entrer ni sortir.

Mais Hannah Bentow, dont la bat mitzvah a été la cible de l’attaque de 2015, n’estime pas que ces mesures soient excessives. Quelques semaines après l’attaque, quelqu’un a cassé la vitrine du seul magasin casher du Danemark et l’a recouvert de croix gammées. Puis il a été de nouveau attaqué en 2016. L’année dernière, une jeune musulmane de 17 ans a été reconnue coupable d’avoir comploté en vue de faire exploser l’école juive dans laquelle Bentow a récemment obtenu son diplôme.

Pour Bentow et son jeune frère, Elias, 11 ans, l’attaque de 2015 « a introduit la peur dans leur vie », a dit Mette Bentow. Elias a demandé que son père, Klaus, un consultant en sécurité qui a travaillé pour El Al, ne porte plus sa kippa en public.

Profitant des derniers rayons de soleil dans la cour arrière de l’immeuble d’appartements de sa famille près de la synagogue Habad, Mette Bentow a dit qu’elle et son mari disent souvent à Elias de ne pas avoir peur des musulmans qu’il voit dans la rue – jusqu’à présent avec un succès mitigé.

Mette Bentow a dit qu’elle est profondément reconnaissante pour la façon dont la société danoise a « soutenu » ses Juifs à la suite de l’attaque de 2015.

« J’aime le Danemark, j’aime notre maison royale, j’en ai la chair de poule pendant les fêtes nationales », dit-elle en s’asseyant avec sa famille autour d’une table regorgeant de cerises fraîches, de pâtisseries danoises au levain et d’un pichet de jus de sureau.

« Mais ces derniers temps », a-t-elle ajouté, « plus je vis ici, plus j’ai l’impression que ce n’est peut-être pas le bon endroit pour élever une famille juive ».

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