Le premier président d’Israël méprisait les Juifs d’Europe « mais il était prêt à mourir pour eux »
Deux historiens dépeignent dans un livre un portrait intime d'un leader aux nombreuses failles, né il y a 150 ans, avec de nouveaux détails sur les difficultés qu'il avait rencontrées après avoir perdu son fils, pilote de la RAF pendant la Seconde Guerre mondiale

La santé mentale du tout premier président d’Israël, Chaim Weizmann, s’était considérablement dégradée au cours de la dernière décennie de sa vie. Après la perte de son fils Michael pendant la Seconde Guerre mondiale, Weizmann s’était mis à voyager à l’étranger et à entretenir des relations – ou à vivre des amours passionnées – avec de nombreuses femmes, selon ses plus récents biographes.
« Chaim Weizmann : A Biography », un livre qui a été coécrit en hébreu par Jehuda Reinharz et Motti Golani et dont la traduction anglaise est sortie dans les librairies au mois de mai dernier, replace le leader sioniste dans le contexte qui était le sien. Quand Weizmann – connu pour avoir obtenu de Lord Balfour la fameuse déclaration dans laquelle il engageait le Royaume-Uni en faveur d’un « foyer national pour le peuple juif » sur les terres de Palestine – avait pris la présidence symbolique du nouvel État, trois décennies et demie plus tard, son pouvoir politique et sa santé mentale étaient déjà grandement ébranlés.
« Weizmann était prêt à tout sacrifier pour mener à bien sa mission et son projet, que ce soit sa famille, sa santé, sa carrière de chimiste qui était très prometteuse. Et après 1948, [il avait sacrifié] la place qu’il occupait, cette place de leader qui ne pouvait malgré tout plus continuer », explique Reinharz dans une interview accordée au Times of Israel.
Né en Biélorussie, le 27 novembre 1874 – cela a fait tout juste 150 ans ce mois-ci – Weizmann était le troisième enfant d’une fratrie de 15. Après des études de chimie en Allemagne, il s’était installé en Grande-Bretagne où il avait dirigé les laboratoires de l’Amirauté britannique pendant la Première Guerre mondiale.
S’il avait grandi dans un Empire russe en proie aux pogroms, Weizmann se considérait comme un Européen qui avait des racines en Allemagne, en Suisse et en Grande-Bretagne. Le dédain qu’il ressentait à l’égard des Juifs d’Europe de l’Est, selon Reinharz, s’apparente à ce que la psychologie appelle la « projection ».
« Ce mépris que nourrissait Weizmann à l’égard des Juifs polonais et des Juifs d’Europe de l’Est en général était avant tout une rébellion contre cette culture dont il était lui-même issu », explique Reinharz.
« Il avait adopté l’élitisme de la classe supérieure anglaise », dit-il. « Et il en découlait un sentiment de mépris à l’égard des Juifs des villages et des villes d’Europe de l’Est, un mépris de leurs vêtements, de leur mode de vie et de leurs croyances religieuses. Il n’était pas prêt à vivre avec eux – mais il était prêt à mourir pour eux ».
Éclipsé par Théodore Herzl et David Ben-Gurion au panthéon sioniste, Weizmann est surtout comparable au Mahatma Gandhi, indique Reinharz.
« Israël et l’Inde ont tous les deux émergé du retrait de l’Empire britannique – comme Weizmann, Gandhi a conduit son peuple sur un chemin qui a été marqué par des hauts et des bas dans les relations avec la Grande-Bretagne. Comme Weizmann, sa personnalité exceptionnelle a été déterminante dans son leadership« , écrivent les auteurs.
Reinharz est né à Haïfa en 1944, pendant le mandat britannique. Il est l’auteur de plusieurs dizaines d’ouvrages sur l’histoire juive et israélienne et il a été le lauréat de nombreux prix littéraires. Son co-auteur, Golani, est un auteur prolifique de livres consacrés au sionisme et à Israël, et il est le titulaire de la chaire d’histoire juive à l’université de Tel Aviv.
Les contours de la mémoire
Pendant des décennies, les biographes de Weizmann avaient évité d’évoquer les luttes personnelles et la santé mentale de feu le président. Reinharz et Golani ont toutefois dérogé à la règle.
« Nous ne pensons pas qu’une biographie exclusivement politique puisse exister », s’exclame Reinharz. « Ce qui existe, c’est une biographie qui tente de comprendre son sujet à partir de toutes les ressources disponibles et sous tous les aspects. Une personne est ‘un réservoir’ tout entier et sa santé a également une place dans sa politique. C’est particulièrement vrai dans le cas de Weizmann, qui était un hypocondriaque », note Reinharz.
Weizmann ne devait jamais réellement se remettre de la mort de son fils, qui était pilote dans la Royal Air Force. Au mois de février 1942, le lieutenant Michael Oser Weizmann, alors âgé de 25 ans, avait été tué au combat lorsque son avion s’était écrasé au-dessus du golfe de Gascogne. Son corps n’avait jamais été retrouvé.
Après la mort de Michael, Weizmann avait tenté de s’occuper l’esprit, entreprenant des voyages en solitaire et entretenant des liaisons extraconjugales, écrivent les auteurs. (Son fils aîné, Benjamin Weizmann, n’avait jamais immigré en Israël et il avait travaillé en tant qu’agriculteur en Irlande, après sa démobilisation d’une unité d’artillerie dans laquelle il avait servi pendant la Seconde Guerre mondiale).
« Après 1944, [Weizmann] s’était affaibli aux niveaux politique, mental et physique », raconte Reinharz. « Il voyageait seul pendant de longs et nombreux mois. Il se rendait constamment à New York, Londres, Paris, Jérusalem… Il était dans un état de détresse immense après la mort de son fils Michael – et cela avait été pendant ces années qu’il avait eu des relations ou des liaisons passionnées avec de nombreuses femmes », souligne Reinharz.
Dans le dernier chapitre du livre, intitulé « Contours de la mémoire », les deux auteurs examinent en profondeur les dernières années de la vie de Weizmann, et notamment la manière dont Weizmann et son épouse avaient œuvré à façonner son héritage.
Weizmann et son épouse Vera – médecin de formation – étaient désireux, en particulier, de promouvoir l’Institut scientifique qui portait leur nom. Pendant la présidence de Weizmann, le couple avait vécu dans une maison située sur le terrain où se trouve l’institut, à Rehovot. Le nom de Weizman avait été finalement donné à l’institut en 1949 – une sorte de prix de consolation pour une présidence qui ne s’était pas accompagnée d’un réel pouvoir.
Pour éviter que les futurs historiens ne s’intéressent à certains aspects de la vie de son mari, Vera Weizmann, décédée en 1966, avait détruit plus de vingt ans de correspondance personnelle avec lui.
« On peut trouver un indice de ça dans les quelques lettres qui ont survécu à cette période. Elles sont pleines d’optimisme, d’admiration pour son mari et de joie. Nous savons donc clairement ce qu’elle voulait cacher à son mari et à la postérité », dit Reinharz.
Pendant les trois années où il avait été président d’Israël, Weizmann avait régulièrement reçu le premier ministre Ben-Gurion chez lui, à Rehovot, pour des consultations. À la mort de Weizmann en 1952, certains articles l’avaient qualifié de « plus grand émissaire juif dans le monde des Gentils« .
L’impact durable qu’avait eu la mort de Michael sur Vera et Chaim Weizmann est évident sur la tombe du couple à Rehovot. À la demande de Vera, le monument conçu pour son mari ressemble aux pierres tombales qui étaient réalisées pour les sépultures des soldats britanniques disparus.
Chaim Weizmann : A Biography, un livre écrit par Jehuda Reinharz, Motti Golani, Haim Watzman (Traducteur)
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