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Le projet de restauration de la synagogue d’Izmir dévoile un joyau de la diaspora

Neuf lieux de culte juifs seront ouverts au public dans un quartier abritant l'un des plus grands marchés ouverts du monde, avec des touristes du monde entier

  • Une vue de la synagogue Beth Israel à Izmir, en Turquie, en 2010. (Wikimedia Commons)
    Une vue de la synagogue Beth Israel à Izmir, en Turquie, en 2010. (Wikimedia Commons)
  • La restauration de la synagogue Talmud Tora est en cours. (Nesim Bencoya/via JTA)
    La restauration de la synagogue Talmud Tora est en cours. (Nesim Bencoya/via JTA)
  • Une photo de l'intérieur de la synagogue Sinyora à Izmir, en Turquie. (Nesim Bencoya/via JTA)
    Une photo de l'intérieur de la synagogue Sinyora à Izmir, en Turquie. (Nesim Bencoya/via JTA)
  • La synagogue Shalom fait partie du projet Izmir Jewish Heritage. (Nesim Bencoya/via JTA)
    La synagogue Shalom fait partie du projet Izmir Jewish Heritage. (Nesim Bencoya/via JTA)
  • Une photo de l'intérieur de la synagogue Sinyora à Izmir, en Turquie. (Nesim Bencoya/via JTA)
    Une photo de l'intérieur de la synagogue Sinyora à Izmir, en Turquie. (Nesim Bencoya/via JTA)
  • La synagogue Bikur Holim à Izmir, en Turquie. (Nesim Bencoya/via JTA)
    La synagogue Bikur Holim à Izmir, en Turquie. (Nesim Bencoya/via JTA)

ISTANBUL (JTA) – Autrefois véritable bijou de la diaspora, la communauté juive d’Izmir, sur la côte égéenne de la Turquie, comptait il y a 150 ans plus de 30 000 membres. C’était la ville natale de célébrités notoires,  du chanteur ladino Dario Moreno au célèbre rabbin Haim Pallachi en passant par le tristement célèbre faux messie Shabbetai Tzvi. Aujourd’hui, la communauté juive de la ville ne compte plus qu’un millier de membres. Mais les habitants d’Izmir et les touristes pourront bientôt avoir un aperçu de ce qu’a été la ville du temps où elle abritait la troisième plus grande communauté juive de l’empire ottoman.

Grâce au projet du patrimoine juif d’Izmir, neuf synagogues historiques de la vieille ville d’Izmir, connue sous le nom de Kemeralti, ont été restaurées et seront bientôt ouvertes au public sous forme de musées, à partir de juin. Le quartier, qui se trouve non loin de la promenade du Golfe d’Izmir, est l’un des plus grands marchés ouverts du monde et attire des touristes de toute l’Europe et au-delà.

« Vous pouvez y trouver tout ce que vous cherchez, vous pouvez déguster n’importe quel plat, sentir tous les parfums », a déclaré Nesim Bencoya, directeur du projet de patrimoine, à la Jewish Telegraphic Agency. De nos jours, l’horizon est dominé par les minarets des nombreuses mosquées et les flèches des églises appartenant à la communauté grecque orthodoxe, dont les membres étaient autrefois un élément déterminant de la diversité d’Izmir.

Lorsque le projet ouvrira au public, M. Bencoya espère que les synagogues constitueront elles aussi un aspect majeur du caractère de Kemeralti. « Même s’il n’y a plus un seul Juif à Izmir, les gens pourront dire, regardez, il y a eu une civilisation juive ici », a-t-il déclaré.

Six des neuf synagogues se dressent les unes à côté des autres, pratiquement mitoyennes, entourant une cour, tandis que les trois autres sont dispersées dans le quartier. Outre les synagogues, l’ancien bureau du grand rabbin de la ville est également en cours de restauration. À quelques minutes de marche dans le quartier, on trouve la maison d’enfance de Shabbetai Tzvi et un bâtiment qui abritait autrefois une cave à vin casher.

Une fois achevées, les synagogues serviront de musée vivant de l’histoire juive d’Izmir, avec des expositions sur les coutumes locales ainsi que sur l’histoire de chaque synagogue et de ses fidèles – comme la synagogue Algazi, qui porte le nom de la famille de musiciens de son rabbin, ou la synagogue Portekiz, qui a été fondée au XVIe siècle par des Juifs nord-africains d’origine portugaise.

Une photo de l’intérieur de la synagogue Sinyora à Izmir, en Turquie. (Nesim Bencoya/via JTA)

Izmir n’est pas la seule ville de Turquie qui voit ses anciennes synagogues restaurées. Ces dernières années, Edirne, une ville située près de la frontière avec la Bulgarie, et Kilis, une ville de l’est de la Turquie proche de la Syrie, ont toutes deux vu leurs synagogues abandonnées depuis longtemps restaurées grâce à des fonds publics.

Aucun juif ne vit aujourd’hui dans ces deux villes, et certains sceptiques voient dans ces campagnes un moyen pour le président turc Recep Tayyip Erdoğan, un homme fort qui a déjà fait des déclarations controversées sur Israël, d’échapper aux accusations d’antisémitisme. Mais d’autres disent qu’il s’agit d’une véritable appréciation de la communauté juive du pays, aujourd’hui en déclin.

M. Bencoya a déclaré que son projet, qui est principalement financé par l’Union européenne, a été inspiré par la restauration d’autres quartiers juifs historiques, tels que ceux de Prague, dont le quartier juif est désormais une attraction majeure pour les visiteurs de la ville d’Europe centrale. De petites villes d’Espagne cherchent également à rénover (et dans certains cas à déterrer) d’anciennes synagogues.

Nesim Bencoya en décembre 2021. (Capture d’écran)

« Nous avons pris comme exemple le musée juif de Prague », a déclaré Bencoya. « En 2017, ils ont eu 716 000 visiteurs. Si cela nous arrive, nous serons riches. »

En cas de succès, le projet, espère-t-il, permettra d’alléger les dépenses de la communauté en perte de vitesse afin qu’elle puisse avoir les moyens de préserver son patrimoine.

« Cela aidera la communauté, elle aura des revenus pour prendre soin de ces lieux, et pour tout ce dont elle a besoin », a déclaré Bencoya. « Le tourisme d’Izmir en profitera aussi, les hôtels, les restaurants, les taxis, tout ce que les touristes culturels peuvent apporter à la ville. » Comme à Prague, il y a beaucoup à entretenir car la communauté remonte à loin.

Une communauté ancienne

Les Juifs ont vécu à Izmir, autrefois connue en grec sous le nom de Smyrne, depuis l’Antiquité. La ville étant également un centre du christianisme primitif, les Juifs sont mentionnés dans des documents d’église remontant au deuxième siècle de notre ère. La plus ancienne des synagogues restaurées, Etz Hayim, est mentionnée dans des documents remontant aux années 1600, mais la tradition locale veut qu’elle existe depuis l’époque de l’Empire byzantin.

Comme partout ailleurs en Turquie, la ville a connu plusieurs vagues de vie juive, des Juifs romaniotes de langue grecque de l’époque byzantine à la communauté sépharade amenée par les Ottomans après leur expulsion d’Espagne en 1492.

La synagogue Shalom fait partie du projet Izmir Jewish Heritage. (Nesim Bencoya/via JTA)

La tolérance relative accordée par l’Empire ottoman a permis à la communauté de s’épanouir et, au début du 20e siècle, les juifs de langue ladino représentaient 10 % de la ville, le deuxième groupe non turc après les Grecs, qui représentaient environ la moitié de la ville.

« Nous ne sommes pas de nouveaux arrivants ici, nous sommes de très vieux citoyens de cette terre », a souligné M. Bencoya.

M. Bencoya, qui a 66 ans, est né et a grandi à Izmir. Comme de nombreux autres Juifs turcs au cours du siècle dernier, il a émigré en Israël à l’âge de 19 ans, s’attendant à laisser la Turquie derrière lui pour de bon. Il a vécu en Israël pendant 39 ans avant de retourner dans la ville de sa jeunesse en 2010.

« Vous savez, arrivé à l’âge de 40 ou 45 ans, vous commencez à penser à vos origines », a-t-il dit.

En Israël, il a été directeur de la cinémathèque de Haïfa. Après avoir entendu d’autres Juifs d’Izmir dire que la communauté était intéressée par la conservation des sites juifs de la ville, il a été choisi pour diriger le projet.

La synagogue Bikur Holim à Izmir, en Turquie. (Nesim Bencoya/via JTA)

Bencoya a également ses propres objectifs, notamment la lutte contre l’antisémitisme, qu’il concrétise en arborant avec audace les signes religieux et séculaires de sa culture. Lui et toutes les personnes impliquées dans le projet s’attendent à ce que ce dernier attire beaucoup plus de visiteurs non-juifs que juifs, et qu’il offre un espace de dialogue culturel entre Juifs et non-Juifs dans un pays où la rhétorique antisémite est souvent normalisée.

« Comment vais-je combattre l’antisémitisme – pas avec des armes bien sûr, mais en me montrant avec fierté », a déclaré Bencoya. « Les Juifs d’ici ont eu tendance à se cacher et nous avons des proverbes qui disent : ‘Ne vous mêlez pas de politique’, [et] ‘Il vaut mieux que les gens ne nous remarquent pas’. Je veux que les gens nous remarquent. Je veux être pris en compte, je veux participer au processus de décision. C’est l’objectif de ce projet. »

« Les gens viennent et voient, et cela apportera de l’argent à la ville, tout Izmir en profitera, juifs et non-juifs », a-t-il ajouté.

Il espère que ce projet contribuera également à renforcer la fierté de la communauté juive.

« Plus il aura de succès, plus notre communauté sera forte », a déclaré M. Bencoya. « Et peut-être que les gens ne partiront plus pour aller en Israël, mais plutôt que nous serons ici pendant encore 100 ans – au moins 100 ans de plus ».

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