L’espion du Mossad devenu ami avec sa cible terroriste – avant de la faire tuer
Rechercher

L’espion du Mossad devenu ami avec sa cible terroriste – avant de la faire tuer

L'agent D a été chargé de suivre l'architecte du massacre de Munich, sans établir de contact. Il a enfreint cet ordre, et même plus : Salameh "était un ami - et un ennemi mortel"

Le chef des opérations du groupe terroriste Septembre noir, Ali Hassan Salameh, sur une photo non datée. (Autorisation)
Le chef des opérations du groupe terroriste Septembre noir, Ali Hassan Salameh, sur une photo non datée. (Autorisation)

Lorsque le Mossad a envoyé en 1974 un agent solitaire pour vivre sous couverture à Beyrouth et organiser l’assassinat du cerveau du massacre de Munich en 1972, il lui a donné un ordre clair : ne pas entrer en contact avec la cible.

L’espion n’a pas seulement défié cet ordre. Il a fini par devenir l’un des amis les plus proches d’Ali Hassan Salameh, avant de devenir l’un de ses tueurs.

Aujourd’hui, il est une figure célébrée au Mossad telle une sorte de légende, responsable de l’un de ses plus célèbres succès.

Lundi, cet espion, identifié uniquement comme l’agent D, a parlé pour la première fois à la télévision de son travail pour faire tomber le terroriste le plus recherché d’Israël à la suite de la tuerie de Munich.

L’attentat de 1972 aux Jeux olympiques de Munich a vu 11 athlètes israéliens assassinés par le groupe terroriste palestinien Septembre noir. Dans les années qui ont suivi l’attentat, le Mossad a assassiné de nombreuses personnalités à l’origine de l’attaque, comme on a pu le voir dans le film « Munich » de Steven Spielberg, parfois controversé – mais une cible a échappé à l’organisation d’espionnage : Salameh, chef des opérations de Septembre noir.

Salameh, connu sous le nom de « Prince Rouge », était le fils d’un commandant arabe de haut rang tué lors de la guerre de 1948 lors de la création d’Israël. Vivant à Beyrouth, la capitale libanaise, il était un allié clé et le successeur potentiel de Yasser Arafat, chef de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). Et il était connu pour son style de vie somptueux, de playboy. Mais le Mossad ne pouvait pas l’approcher.

Entre en scène l’agent D, qui a été envoyé vivre à Beyrouth et à Damas, la capitale syrienne, sous une fausse identité et qui a passé des années à suivre Salameh et à transmettre au Mossad des informations sur ses déplacements.

L’agent s’est entretenu avec la Treizième chaîne dans le cadre de sa série de documentaires « Hit List ». Il a décrit une vie sous couverture qui était à la fois solitaire et dangereuse.

« Être là à long-terme quand on est seul et solitaire comprend un facteur de stress mental, émotionnel et psychologique », a-t-il expliqué. « Une personne s’use. Il peut soudainement faire une erreur… et se démasquer. »

Un ancien espion du Mossad identifié comme étant l’agent D se confie à la Treizième chaîne d’information, en décembre 2019. (Capture d’écran de la Treizième chaîne)

Une telle erreur entraînerait probablement la mort, comme cela est apparu très clairement après la capture et la pendaison de l’espion Eli Cohen à Damas en 1965.

L’agent D a dit qu’il a dû se plonger complètement dans son identité supposée et l’accepter comme sienne pour pouvoir opérer.

« J’appelle cela de la schizophrénie positive », a-t-il expliqué, en utilisant apparemment le terme impropre courant pour désigner le trouble de la personnalité multiple. « Ma couverture pour la [localisation] de la cible était ma vraie vie. Si je n’y croyais pas, les autres n’y croiraient pas non plus ».

« Mais quand vous recevez une instruction du QG, vous vous rappelez qui vous a envoyé, pourquoi vous êtes ici, et vous accomplissez la mission. »

L’agent D a été envoyé par ses patrons pour vivre dans un hôtel international de Beyrouth. Salameh était connu pour s’entraîner dans la salle de sport de l’hôtel. La mission de D était de s’entraîner au club de gym et de surveiller Salameh. Mais on lui a dit explicitement de ne pas lui parler ni d’établir aucun contact, car cela risquait de l’exposer à des dangers considérables.

Mais c’est Salameh qui a fini par entrer en contact avec lui.

« Certains diraient qu’après environ six mois [à l’hôtel], je m’occupe de mes affaires, je fais des abdominaux au club de gym », a dit l’agent D. « Il n’y avait personne, c’était calme. Soudain, j’entends une voix derrière moi : ‘Tu ne fais pas ça bien, mon ami’. Je me retourne et je vois Ali Hassan Salameh debout derrière moi. »

Salameh lui montre alors comment il doit faire l’exercice et les deux commencent à discuter.

« Il m’a dit : ‘Tu joues au squash ?’ J’ai dit : ‘Non, désolé, je joue au tennis’, » se rappelle l’agent D. Il y avait un instructeur de squash au club de gym, et Salameh a suggéré à D de prendre des leçons car il cherchait un partenaire.

Les terroristes Ali Hassan Salameh, (à gauche), et Yasser Arafat, alors dirigeant de l’Organisation de libération de la Palestine, dans une photo non datée. (Autorisation)

« Alors on a commencé à jouer au squash ensemble », a dit l’agent D à la Treizième chaîne. Les deux sont rapidement devenus amis.

Les responsables de l’agent du Mossad s’inquiétaient pour sa sécurité mais, étant donné les circonstances, ils ont accepté qu’il maintienne la relation.

« Il était brillant, un homme fort, un vrai homme, intelligent. Nous avions beaucoup de points communs », a dit l’agent D à propos de Salameh, admettant ouvertement qu’il appréciait le chef terroriste.

« Mais il a tué 11 athlètes à Munich aux yeux du monde entier, les a massacrés en Allemagne, et il méritait donc de mourir. Je n’avais aucun doute. Il peut être l’homme le plus gentil du monde. Et alors ? »

Finalement, Salameh a invité l’agent D pour prendre des verres et dîner avec sa femme. Refuser aurait été perçu comme très impoli, alors l’espion a accepté.

Salameh, qui a toujours été étroitement protégé par une troupe de gardes du corps armés, a présenté l’agent à sa femme Georgina Rizk, une ancienne Miss Univers. Il lui a montré sa maison, sa chambre, et même son tiroir à préservatifs – autant d’informations que l’agent D a ensuite transmises à ses supérieurs.

Au fil des mois, Salameh a invité l’agent plusieurs fois. Il l’a ensuite emmené faire la fête, lui a acheté des cadeaux et l’a même présenté à la sœur de sa femme.

L’agent D a apprécié le temps passé avec Salameh, mais n’a jamais pu se permettre d’oublier son véritable but.

« Je sais que c’est ma mission. C’est pourquoi je suis ici, et l’amitié est agréable. Je suis son ami, il a fait ce qu’il a fait à Munich – mais quand même, c’est la mission. A la guerre comme à la guerre », comme disent les Français…

« Je le considère à la fois comme un ami et un ennemi mortel. Ce n’est pas facile. Pas facile. Tu sais, au fond de toi, qu’il doit mourir. »

L’agent D a commencé à envisager des moyens d’assassiner Salameh et les a proposés à ses patrons. En octobre 1978, un plan a été convenu.

« Ayant déjà roulé avec lui plusieurs fois, j’ai appris que sa routine était de quitter la maison vers 11h ou 12h et de conduire. La rue, Madame Curie, était à sens unique sur 300 mètres. Puis il y a un carrefour et vous ne pouvez pas continuer tout droit. Vous devez prendre à droite.

« Après le virage, il y a trois places de parking. Si vous pouvez prendre une place de parking le matin et y mettre une voiture avec une bombe de forte puissance, vous avez une opportunité. »

À ce stade, le Mossad a fait intervenir un autre agent, une femme que le monde entier connaîtra plus tard sous le nom d’Erika Chambers. Elle sera celle qui a activé la bombe.

L’espionne Erika Chambers, sur une photo non datée. (Autorisation)

Chambers, qui était d’origine britannique, a été incorporée à l’agence quelques années auparavant. Son nom à consonance chrétienne était considéré comme un grand atout car il lui permettait de voyager en utilisant ses propres documents plutôt qu’une fausse identité, et pouvait lui permettre de se réfugier à l’ambassade britannique pour demander l’asile dans le pire des cas.

L’inconvénient était qu’après l’opération, son identité – sa véritable identité – serait connue du public. Elle devrait changer d’identité et laisser son ancienne vie derrière elle.

« Elle a bien compris ce que cela signifiait », a dit une femme identifiée seulement comme Anna, qui a été autorisée par Chambers – qui a maintenant un nom différent – à parler en son nom. « Être totalement coupée de sa famille, de ses amis et de son identité, ne plus se rendre en Angleterre. Et elle a accepté. Elle pensait que ça valait le coup. »

Chambers a loué un appartement avec vue sur la place de stationnement désignée. En janvier 1979, l’opération a reçu le feu vert.

Lorsque les responsables ont demandé à Mme Chambers ce qu’elle ressentait à propos de l’exécution du meurtre, « elle a dit qu’elle ne savait pas parce qu’elle n’avait jamais tué personne », a déclaré Anna à la Treizième chaîne. « Elle lui dirait après. Mais pour l’instant, elle était prête à le faire ».

L’agent D s’est rendu en Jordanie, apparemment pour des vacances, mais en fait pour rencontrer une équipe du Mossad. Les agents lui ont donné un gros meuble qui contenait les explosifs, et l’agent D a dû le faire traverser deux frontières, Jordanie-Syrie et Syrie-Liban. Les agents des frontières ont posé des questions sur le meuble, mais ne l’ont pas inspecté. On lui a fait signe de passer.

Quelques jours avant l’opération, un troisième agent a placé dans une voiture les explosifs que l’agent D avait fournis et a remis le détonateur à Chambers.

Le jour de l’attentat, le 22 janvier 1979, Salameh a quitté sa maison dans un convoi de deux voitures et s’est rendu au coin de la rue, exactement comme prévu. Chambers, observant depuis son appartement, a activé la bombe, composée de quelque 100 kg d’explosifs.

Les quatre gardes du corps de Salameh ont été tués dans l’explosion. Lui-même a été gravement blessé et est mort à l’hôpital peu de temps après.

Mais l’explosion a également tué quatre passants innocents et en a blessé 16 autres.

Les trois agents israéliens se sont rapidement échappés et sont finalement retournés en Israël.

Anna a dit que Chambers a été longtemps hanté par la mort d’une femme innocente qui passait par là. « Elle a pensé à cette fille presque tous les jours pendant de nombreuses années. »

L’agent D a évoqué les morts innocentes : « Il serait stupide de dire que je n’ai pas pris en compte qu’il y aurait ce que les Américains appellent des ‘dommages collatéraux’. Que des innocents seraient tués. Vous voulez savoir si ça me pose un problème ? J’ai toujours un problème si des innocents sont tués ».

D est rentré en Israël après la tuerie, et a mené une vie plus ordinaire.

Il a dit que rien n’a jamais vraiment égalé les pointes d’adrénaline de ses journées, profondément infiltré dans un État ennemi, jouant – et dans une certaine mesure, étant – le bon ami d’un meurtrier de masse qu’il s’était engagé à éliminer.

Mais au moins, la tromperie et la comédie ont réussi. De sa mission, il a dit : « Vous vivez toujours avec un masque. »

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...