« Livrés à nous-mêmes » : D’anciens otages dénoncent l’abandon de la France
Quelque 80 ex-détenus et leurs proches, réunis au sein de SOS Otages, ont adressé une lettre ouverte à Emmanuel Macron pour demander l'instauration de "droits clairs" et "opposables"

Après les souffrances de la détention, vient l’abandon : d’anciens « otages » ayant passé des mois, voire des années en prison ou en captivité à l’étranger, décrivent un retour douloureux, livrés à eux-mêmes, et réclament un accompagnement plus important de la part de l’État français.
« Le retour, c’est une double peine. Il n’y a aucune aide, aucun accompagnement, rien. Il faut juste serrer les dents », explique Benjamin Brière, emprisonné en Iran de 2020 à 2023, en décrivant l’isolement social, la précarité financière et l’errance administrative qui ont suivi sa libération.
« La seule chose à laquelle j’ai eu droit, comme je faisais moins de 50 kilos à mon retour et que j’étais en fauteuil roulant, c’est une place à l’hôpital militaire de Bégin [à Paris, ndlr] », affirme cet ancien voyageur de 40 ans, arrêté alors qu’il sillonnait l’Iran à bord de son van.
En l’absence de statut juridique spécifique, quelque 80 anciens « otages » et leurs proches, réunis au sein de l’association SOS Otages, ont adressé jeudi une lettre ouverte au président Emmanuel Macron pour demander l’instauration de « droits clairs » et « opposables ».
Parmi les signataires, on trouve également le journaliste et ancien otage en Syrie Nicolas Hénin, l’humanitaire Claire Dubois, ex-otage au Soudan, ainsi que Pierre Legrand, enlevé sur un site minier français au Niger en 2010.
Première nuit sur un canapé
À leur retour, le ministère des Affaires étrangères leur délivre une attestation qui établit ce qu’ils ont vécu, avec des « conséquences déterminantes » sur la reconnaissance du préjudice subi, disent-ils.
Certains se voient qualifiés « d’otage » ou de « victime d’enlèvement », sans qu’ils ne sachent jamais sur quels critères. Brière est considéré comme « détenu arbitraire ».
D’autres, comme Camilo Castro, professeur de yoga libéré en novembre après cinq mois de détention au Venezuela, sont qualifiés de simples « détenus ».
« Comme un vulgaire criminel », dénoncent ses proches.
Le Venezuela l’accusait d’entrée illégale sur le territoire, mais les autorités françaises avaient jugé cette accusation « sans fondement ».
« Il a été emprisonné sans motif, dans des conditions totalement illégales. Certes, la France l’a fait libérer, ce qui est très important, mais la façon dont la France qualifie sa détention est tout aussi arbitraire que la détention elle-même », fustige son beau-père, Yves Guibert.
Selon le ministère, la qualification de détention arbitraire est « une reconnaissance par l’État d’une situation exceptionnelle » qui est « strictement encadrée et réservée à un nombre très limité de situations ».
Après avoir été accueilli à l’aéroport par le ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, « une fois les caméras parties, on s’est retrouvés complètement livrés à nous-mêmes », raconte Guibert.
Aucun bilan médical n’a été effectué et aucune prise en charge financière n’a été proposée. Castro a dormi « sur le canapé d’un cousin » le soir même.
« Nous avons dû contacter et payer nous-mêmes un pneumologue, puisque Camilo a des problèmes pulmonaires, et nous devons payer un avocat pour essayer d’obtenir une indemnisation », dit son beau-père.
Le ministère des Affaires étrangères assure qu’une « attention particulière est portée à la situation des personnes après leur retour en France, notamment sur les plans médical, psychologique et social », citant notamment les dispositifs portés par la Direction interministérielle d’aide aux victimes (DIAV) pour « faciliter leur accompagnement et l’ouverture de certains droits, lorsque la situation le justifie ».
« Case »
Suivi psychologique, emploi, logement, droits à la retraite… Le retour s’apparente pour beaucoup à un véritable « parcours du combattant », notamment face au monde parfois kafkaïen des administrations.
Dans son livre Azadi, publié en octobre, Brière racontait un dialogue absurde avec une employée des impôts qui lui demandait pourquoi il n’avait rien déclaré pendant quatre ans :
– « Parce que j’étais en prison. »
– « Oui, mais même en prison, on peut le faire. »
– « Pas depuis l’Iran. »
« Il fallait qu’elle me mette dans une case, et pour un cas comme le mien, rien n’est prévu », écrit-il.
« Tout est violent » au retour, ajoute-t-il aujourd’hui : « Il faut se refaire une place dans sa famille, se refaire une place avec ses amis, se refaire une place au sein de la société… ».
Depuis Genève, où il tente de faire reconnaître son statut de victime par le Groupe d’experts de l’ONU sur les détentions arbitraires, Castro se dit « épuisé ».
« Je passe mes journées à raconter la torture, celle que j’ai vue et entendue [sur les autres détenus, ndlr], et la torture psychologique à laquelle j’ai été soumis », explique-t-il, au bord des larmes.
« Tout ça est complètement surréaliste. Ce n’est pas ma vie. Ma vie, c’est de donner des cours de yoga. »







