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Pierre Mendès France, sa « foi démocratique », l’antisémitisme et Israël

Le préfet Frédéric Potier publie un ouvrage sur l’ancien ministre français juif, figure de gauche de l’histoire politique française

Journaliste

Pierre Mendès France en 1948. (Crédit : Studio Harcourt)
Pierre Mendès France en 1948. (Crédit : Studio Harcourt)

Combattant acharné de la démocratie, conduit par des valeurs d’une gauche républicaine attachée à la laïcité, Pierre Mendès France (1907-1982) a marqué l’histoire politique française. Aujourd’hui encore, les combats de la gauche restent influencés par sa vision et ses idées politiques.

Dans une biographie publiée cet automne, Pierre Mendès France, la foi démocratique (éditions Bouquins), Frédéric Potier, haut fonctionnaire et ancien Délégué interministériel à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT (DILCRAH), invite « à trouver dans le legs moral et politique de Pierre Mendès France une forme d’inspiration ou même une lueur d’espoir ».

Le préfet, diplômé de l’ENA et de l’IEP de Bordeaux, retrace ainsi son parcours et tente de « restituer la vigueur, la cohérence et la richesse de la pensée de cet homme d’État : exemplarité, audace et réalisme ».

Par ce livre et face au « contexte politique que nous connaissons », l’auteur explique avoir voulu « faire redécouvrir à un large public la puissance de la pensée » de Pierre Mendès France, devenu président du Conseil des ministres français en 1954 après avoir été nommé plusieurs fois ministre. « Mendès France incarne une gauche de la raison, de l’espérance qui cherche des solutions et non pas des boucs émissaires », ajoute-t-il.

« Sa trace est immense même si ses passages au gouvernement furent relativement brefs. Il nous a légué une forme d’éthique de la démocratie et de la République faite de rigueur morale et d’audace. Mendès France, c’est aussi la mauvaise conscience de François Mitterrand : il ne cherchait pas à séduire ou rassembler sur des ambiguïtés, mais bien à bâtir un projet politique dans la clarté. Si la gauche a déçu, c’est parce qu’elle a beaucoup promis sans tenir compte des réalités économiques ni assez réfléchi, avertissait PMF. »

Né dans une famille d’ascendance séfarade judéo-portugaise, celui qui deviendrait militant contre l’extrême-droite à l’université, résistant pendant la guerre puis ministre a été confronté à l’antisémitisme toute sa vie – thème auquel a consacré Frédéric Potier le premier chapitre de son livre.

« Mendès France n’était pas croyant même s’il avait reçu une éducation religieuse. Dès sa première campagne électorale en 1932, en Normandie, il doit subir des attaques antisémites très féroces », explique Frédéric Potier. « Ses adversaires mettent en cause son patriotisme, celui de sa famille… Puis le régime de Vichy fait de lui une cible idéale, parce que Juif, de gauche, franc-maçon et ancien ministre de Léon Blum en 1938. Toute sa vie, il recevra des menaces. Mais cette haine tenace n’a jamais entamé sa foi ardente dans les valeurs et les institutions de la République française. Au fond, pour lui, l’antisémitisme appelle à solidifier les acquis de la Révolution et des Lumières, c’est-à-dire la liberté de conscience, la possibilité d’exercer librement son culte sans pression ni discrimination. Cela l’amènera à soutenir des associations comme la Licra, par exemple. »

En 1976, dans L’Arche, Pierre Mendès France s’était défini comme non-religieux et non-pratiquant et que, s’il se savait Juif, ce n’était « ni un fait religieux ni un fait racial », mais « une sensation », « une sensibilité », « et donc une réalité ».

Shimon Peres, Pierre Mendès France et Christian Fouchet à l’ambassade d’Israël, en 1964. (Crédit : Fritz Cohn / National Photo Collection of Israel, Photography dept. Goverment Press Office)

Autre thème abordé par l’actuel Délégué général à l’éthique et à la conformité au sein du groupe RATP : la relation de PMF avec l’État d’Israël.

« Mendès France a joué un rôle majeur dans la construction d’une armée moderne en Israël », explique-t-il au Times of Israël. « Il avait une profonde admiration pour les pères fondateurs du pays, en particulier David Ben Gourion. En 1954, il soutient un accord d’armement négocié avec Shimon Peres permettant à Tsahal de se doter de véhicules blindés et d’avions de chasse. La collaboration scientifique est aussi encouragée entre les deux pays dans le domaine de la recherche atomique… À l’époque, les États-Unis regardent avec méfiance Israël. C’est De Gaulle qui rompt cette politique en 1958. Le Quai d’Orsay privilégiera par la suite une politique outrageusement pro-arabe que n’a cessé de dénoncer Mendès France. »

Israël représente ainsi pour Mendès France « l’incarnation de la réussite de la volonté politique et étatiste », explique Frédéric Potier.

« Dans les années 1950 et 1960, il revient à chaque fois de plusieurs séjours en Israël, fasciné par la mise en valeur agricole et industrielle du pays. Il y voit une forme de validation de ses propres convictions économiques où l’État joue un grand rôle d’aménageur et d’investisseur. Sur le plan politique, il justifie la création d’Israël par la Shoah, bien sûr, mais aussi par le droit international. »

Pour toutes ces raisons, on peut dire que PMF « était un allié solide mais lucide de l’État hébreu. Mais parce qu’il avait fait la paix en Indochine et amorcé la décolonisation de la Tunisie, il jouissait dans le même temps d’un grand respect dans le monde arabe ».

Le préfet rappelle que, jusqu’à la fin de sa vie en 1982, le dirigeant français a cherché « à faciliter les discussions pour aboutir à une paix globale au Proche-Orient » – l’une de ses dernières initiatives est d’ailleurs un appel pour la paix co-signé avec le président du Congrès juif mondial. « Il accueille secrètement, avec son épouse, des rencontres entre représentants israéliens et palestiniens à son domicile. Sa position est fondée sur un principe d’équilibre : Israël a le droit d’exister dans la paix et la sécurité, mais les Palestiniens ont eux aussi droit à un État. En cela, sa pensée peut encore nous inspirer. »

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