Plus de 80 ans après avoir fui les nazis, une survivante fait enfin son alyah
Pour sa première Journée du souvenir de la Shoah depuis son arrivée en Israël, Penina Zeitchik souhaite être avec ses petits-enfants, qui vivent eux aussi en Israël, pour leur dire ce que ses proches ont vécu pendant la guerre

Penina Zeitchik n’avait que 3 ans lorsque les nazis sont entrés dans la petite ville de Lubieszów, où elle vivait avec les siens.
Avant la Seconde Guerre mondiale, cette ville était en territoire polonais mais en 1939, elle fut occupée par l’Union soviétique dans le cadre du pacte Molotov-Ribbentrop en vertu duquel l’Allemagne et l’URSS s’étaient secrètement réparti le territoire de ce pays.
Forte à l’origine de quelque 1 500 Juifs, sa communauté juive a cru, lors de l’occupation soviétique, à l’arrivée de réfugiés cherchant à fuir la terreur nazie. Mais en 1941, Adolf Hitler est revenu sur son accord avec Josef Staline et, en l’espace de quelques semaines, les nazis étaient à la porte de Lubieszów.
La plupart des gens pensèrent que l’Armée rouge ne tarderait pas à reconquérir la ville, au final, ce qui n’empêcha pas les parents de Zeitchik de juger plus prudent de partir en direction de l’Est avant l’invasion allemande, en compagnie de la jeune sœur de sa mère, encore adolescente.
« Nous vivions avec ma grand-mère, qui est restée », se rappelle Zeitchik, née Penina Falchuk. « Quand nous sommes partis, il y avait un canard au four, et ma mère n’arrêtait pas de dire à ma grand-mère de veiller à ce qu’il ne brûle pas. C’est dire à quel point nous pensions revenir rapidement. »
Mais les Falchuk ne reverront jamais leur maison, pas plus que la grand-mère, un oncle, une tante et deux enfants qui vivaient à côté. De retour à Lubieszów, après la guerre, dans ce qui est aujourd’hui l’Ukraine, les Falchuk découvrent que tout, y compris leur maison, a été détruit.
Aujourd’hui, quatre-vingts ans plus tard, après avoir vécu en Ouzbékistan, à Berlin, Munich et New York, Zeitchik est arrivée là où elle rêvait de vivre, enfant.
Le 18 février dernier, à l’âge de 86 ans, elle a réalisé son rêve d’immigrer en Israël, avec l’aide de l’association à but non lucratif Nefesh B’Nefesh.
Zeitchik s’est entretenue avec le Times of Israel lors d’un appel vidéo à la veille de Yom HaShoah, la Journée du souvenir de la Shoah en Israël, qui a commencé lundi soir. Elle a prévu de passer cette journée en compagnie de ses petits-enfants, qui vivent eux aussi en Israël, pour leur dire ce qu’elle a vécu tout au long de ces sombres années.
Après avoir quitté Lubieszów, les Falchuk ont progressé en territoire soviétique jusqu’à la République socialiste soviétique ouzbèke.
« Les nazis étaient sur nos talons : nous avons erré un bon moment, jusqu’à arriver en Ouzbékistan », explique Zeitchik.
En Ouzbékistan, la famille n’est plus stigmatisée en raison de son judaïsme mais elle connait la difficulté de la vie en Union soviétique, à l’époque, à savoir la faim et la maladie.
« Les gens du coin savaient comment trouver de la nourriture, mais pour les réfugiés comme nous, il y avait très peu de choses », ajoute Zeitchik. « Ma mère et sa sœur se relayaient pour faire la queue toute la nuit pour acheter du pain. Mais il arrivait souvent, qu’une fois leur tour venu, il ne reste plus rien. »
Zeitchik raconte qu’un jour, sa mère a trouvé un peu de farine, dont elle a fait un carré de pâte, qu’elle a percé de trous avec une fourchette.
« Elle l’a fait cuire et m’a dit que c’était de la matzah, parce que c’était Pessah », explique-t-elle.
Zeitchik se rappelle que les gens « mouraient de ci de là, de faim mais aussi de paludisme et de typhus. »
Malgré tout, ses proches parviennent à trouver le moyen de survivre. La jeune tante ingénieuse de Zeitchik se présente devant les autorités locales en se faisant passer pour la veuve d’un soldat, ce qui lui permet de décrocher un emploi à la gare. En faisant passer Penina pour sa fille, elle réussit à obtenir un peu plus à manger (entre-temps, sa mère avait eu un autre bébé).
À la fin de la guerre, les Soviétiques autorisent les réfugiés originaires de Pologne et d’autres pays à rentrer chez eux.
Mais à Lubieszów, il ne reste plus rien.
Pendant la guerre, un ghetto a été établi dans la ville, avec près de 2 000 Juifs originaires de Lubieszów et des environs.
En 1942, la quasi-totalité des habitants du ghetto – il n’en restera que 300 – sont abattus, et la même année, le reste du ghetto est liquidé. Selon le US Holocaust Memorial Museum, qui cite un livre commémoratif communautaire, seuls une dizaine de Juifs de ce ghetto auront la vie sauve.
Zeitchik ignore de quelle manière sa grand-mère, son oncle et le reste de sa famille sont morts.
« Il ne restait plus rien de la ville. Plus rien pour nous retenir, alors nous sommes partis », dit-elle.
Cette fois, les Falchuk mettent le cap à l’ouest, traversent la Pologne puis l’Allemagne avec l’aide de jeunes bénévoles venus de la Palestine mandataire pour aider les survivants d’Europe.
La famille passe deux ans dans un camp pour personnes déplacées en zone américaine de Berlin, alors occupée, et deux de plus dans un autre camp près de Munich.
Pendant leur séjour en Allemagne, les Falchuk parlent de partir s’installer dans ce qui allait bientôt devenir Israël, comme le font des milliers d’immigrants illégaux dans la Palestine alors sous mandat britannique.
« Nous aurions fini sur l’Exodus, mais ma sœur était si jeune qu’on ne nous a pas laissés embarquer », souligne-t-elle en évoquant le célèbre navire avec à son bord des milliers de survivants de la Shoah que les Britanniques ont empêché de débarquer et renvoyés en Europe.
Suite à la création de l’État d’Israël, c’est la lettre d’un parent installé là-bas qui les convainc de changer d’idée.
« Il y écrivait que, de son point de vue, mon père était trop fragile pour la vie en Israël et que ce n’était pas un endroit pour nous », glisse Zeitchik.
À ce moment-là, elle a appris l’hébreu et beaucoup de choses sur le sionisme, grâce aux enseignements de jeunes émissaires israéliens envoyés dans des camps pour personnes déplacées pour aider les survivants et éduquer les enfants.
« Une fois, j’ai demandé à ma meilleure amie, Rachel, si elle allait venir en Palestine avec moi, ce à quoi elle a répondu qu’elle devait demander l’autorisation à sa mère », confie Zeitchik. « Je lui ai dit que dans ce cas, je ne voulais plus jouer avec elle. »
En 1951, les Falchuk s’installent à New York. Zeitchik apprend très rapidement l’anglais, obtient son diplôme de fin d’études et entre à l’université, suite à quoi elle devient professeure, se marie et fonde une famille.
Pendant plusieurs dizaines d’années, elle enseigne les études judaïques en quatrième et cinquième année à la célèbre Yeshivah de Flatbush à Brooklyn, une école modern-orthodoxe, sans jamais abandonner son rêve de s’installer en Israël.
Au moment de la retraite, en 2008, Zeitchik et son mari envisagent d’immigrer. Mais ce dernier tombe alors malade et souffre d’un déclin cognitif sévère. Déménager est impossible, estiment-ils.
« Mon mari est décédé il y a de cela un an, ce qui m’a décidée. Il était temps », confie Zeitchik.
Depuis qu’elle a fait de son rêve une réalité, elle vit avec son fils à Hashmonaim, une implantation de Cisjordanie située près de Modiin, dans le centre d’Israël.
Jusque-là, elle a passé le plus clair de son temps dans un abri anti-aérien en raison de la guerre contre l’Iran, qui a éclaté dix jours après son arrivée. Mais elle reste impassible.
« Je suis ici avec mes enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants. Je suis très heureuse », dit-elle. « Je n’aime pas être réveillée par des sirènes, mais tout va bien. »
À quelques heures de sa toute première Journée du souvenir de la Shoah en qualité de ressortissante israélienne, Zeitchik a une pensée pour le frère aîné de sa mère, Shaya, qui a lui aussi survécu à la guerre en rejoignant les partisans qui ont combattu en se cachant dans la forêt.
« Avant, il était dans un ghetto », explique-t-elle. « Quand les nazis ont séparé les familles, et ont envoyé sa femme et ses deux enfants dans une direction, et lui dans une autre, avec les autres hommes, elle lui a dit ‘Shayale, nekama’, vengeance. »
Son oncle « a fait ce qu’il devait faire », avec d’autres combattants, lorsqu’il sont tombés sur des Allemands, ajoute-t-elle.
Mais Zeitchik voit aussi une forme de vengeance dans la résilience de sa famille et du pays qui est désormais le sien.
« Quand je regarde autour de moi, que je vois mes proches et ce pays, je me dis, n’est-ce pas la plus grande des vengeances possibles ? », questionne-t-elle.
« C’est notre victoire, notre vengeance. »







