Protéger les corps et élever l’esprit : les objectifs d’un cabinet d’architectes près de Gaza
Lancé un an après la prise du pouvoir par le Hamas à Gaza, Zarta Studio a la réputation de construire de belles structures qui sont, en fait, de véritables forteresses

Lorsqu’Aviva Freedman et Yishai Baider ont ouvert un cabinet d’architectes en 2008 à Netiv HaAsara, une communauté agricole proche de la frontière de Gaza, ils espéraient s’implanter dans une région périphérique manquant d’architectes, où ils pourraient se concentrer sur les besoins de la zone rurale.
Il ne leur a toutefois pas fallu longtemps pour comprendre l’importance d’acquérir un autre domaine d’expertise : la conception de bâtiments alliant sécurité et esthétique. L’année précédant l’ouverture du Zarta Studio par le duo, le Hamas avait pris le pouvoir dans la bande de Gaza, et avait entamé une série de près de deux décennies d’attaques à la roquette contre Israël – ciblant en grande partie la zone dans laquelle se trouve Netiv HaAsara – au cours de guerres successives.
Désormais, dans le sillage de l’invasion du groupe terroriste le 7 octobre 2023 et de la récente guerre de 12 jours avec l’Iran, Zarta travaille sur un certain nombre de projets locaux – et répond aux demandes de clients potentiels de tout le pays – faisant appel à eux en raison de leur spécialité : construire des bâtiments très sécurisés, mais n’en ayant pas l’apparence .
« L’intégration d’éléments de sécurité n’est pas quelque chose de ‘sexy' », a déclaré Freedman, qui, comme Baider, est diplômée de la prestigieuse École des beaux-arts Bezalel de Jérusalem. « Nous n’avons pas choisi cette partie du pays à cause de cette spécificité de la sécurité. C’est arrivé avec les années. Nous voudrions simplement concevoir de beaux bâtiments, avec beaucoup de verre pour profiter du paysage. Mais nous avons conscience que la sécurité est une composante essentielle. »
La réhabilitation des infrastructures locales fait également partie du travail du studio. Sa liste de projets comprend des conceptions de structures dans des endroits durement touchés par l’attaque du 7 octobre, de la ville de Sderot aux communautés rurales, notamment Nahal Oz, Holit, Ein Hashlosha, Magen et Yad Mordechai.
Les contrats concernent les principaux plans et la construction, ainsi que la modernisation des bâtiments publics et privés et des espaces extérieurs.
L’agence fonctionne tout en assumant son propre déménagement après le 7 octobre. Le jour de l’attaque, le studio, désormais composé de quatre associés et de 16 employés, était basé dans le kibboutz Nir Am, une communauté frontalière de Gaza, où les soldats de la Brigade Golani ont combattu les terroristes du Hamas.
Après que ses employés se sont dispersés dans tout le pays, Zarta a déménagé dans la zone industrielle de Beer Tuvia, à environ 30 kilomètres de là, près de la ville méridionale de Kiryat Malachi. Des clients et des amis du personnel du studio figuraient parmi les personnes assassinées et enlevées lors de l’attaque. Certains employés ne sont jamais revenus travailler.
Ceux qui travaillent encore à l’agence vivent également dans ou près de la zone frontalière de Gaza. Plusieurs n’ont pas encore retrouvé leurs foyers.
« Le 7 octobre a frappé très durement nos collaborateurs et nos clients », a indiqué Freedman. « Nous nous réadaptons ensemble. »
Créer pour garantir la sécurité physique et psychologique
Israël exige déjà la mise en place d’une longue liste de normes de sécurité dans les bâtiments à la frontière de Gaza – qualifiée de « région de première ligne » par le gouvernement en 2018 -, mais Zarta recommande d’aller plus loin encore.
Le studio conseille en particulier l’utilisation de coffrages isolants en béton, des blocs de mousse creux utilisés pour les murs extérieurs renforcés d’acier puis remplis de béton. Les coffrages isolants en béton permettent non seulement une force et une résistance accrues en cas d’incendie ou de fissure causée par les ondes de choc, mais, surtout, offre une isolation qui aide à bloquer les bruits de la guerre.
Cette fonctionnalité est à l’image de l’objectif primordial de Zarta : créer des bâtiments qui conservent leur beauté et leur habitabilité, tout en assurant la sécurité des habitants, à la fois physiquement et mentalement.
« Une structure de protection sans réel design peut avoir un aspect menaçant, et donc avoir un impact psychologique », a expliqué Baider. « Après le 7 octobre – et en général -, alors que le ministère de la Défense prend de nombreuses mesures et définit des priorités, l’aménagement du territoire devrait être davantage pris en compte dès le départ. »
Baider a comparé l’approche du gouvernement à la façon dont Tsahal continue de déposer des murs de ciment protecteurs, des bancs de sable, des avant-postes de l’armée et d’autres installations militaires dans et autour des villages frontaliers de Gaza, sans coordination avec les civils ni réflexion sur la manière dont ces dispositifs pourraient être intégrés dans l’architecture locale afin d’avoir l’air moins inquiétant.
L’une des façons choisie par l’agence pour contrer cette tendance est l’utilisation la topographie. Par exemple, lors de la conception d’un nouveau mikveh, ou bain rituel, et d’un complexe thermal dans la ville frontalière de Gaza de Sderot, Zarta a placé les douches et les zones de bain dans une zone partiellement souterraine. Le studio a ensuite protégé ces espaces en ajoutant de petites fenêtres et un surplomb en béton, permettant aux baigneurs de rester sur place si une sirène retentissait.
Le niveau supérieur, quant à lui, accueille les visiteurs dans une ambiance presque opposée : il est entouré d’une structure aérée, en bambou, et inclut des salles de soins, des espaces de réunion, une kitchenette et un patio intérieur couvert.
Protéger les enfants
Dans les zones frontalières comme l’enveloppe de Gaza et la frontière nord d’Israël avec le Liban, les réglementations en matière de construction sont, depuis longtemps, extrêmement strictes en ce qui concerne les écoles.
En 2008, l’État a imposé un espace protégé pour tous les établissements d’enseignement situés à moins de sept kilomètres de la frontière de Gaza, une règle qui, selon Baider, a entraîné la construction d’une multitude de structures caractérisées par leur laideur, avec notamment des écoles couvertes de « coffres » en béton, ou des toits en béton suspendus au-dessus de bâtiments entiers.
Dix ans plus tard, avec la désignation de la frontière de Gaza comme ligne de front, des bâtiments scolaires entiers ont du être renforcés pour résister aux roquettes, aux éclats d’obus et aux tirs. Cela impliquait la construction de murs extérieurs et de plafonds en béton armé de 40 centimètres.
Cela signifiait également de placer des fenêtres en verre épais et protégé à 1,30 mètre au-dessus du sol, une hauteur ne permettant pas aux petits enfants de voir à travers. Les surplombs en béton dépassant de 2,50 mètres au-dessus des fenêtres limitent également la capacité d’un enfant à voir le ciel. Et les portes extérieures doivent être dissimulées à 1,10 mètre derrière un mur de béton, qui bloque également toute vue sur l’extérieur.
« Même si nous comprenons parfaitement la logique qui motive ces règlements, ils peuvent rendre sombre, voire oppressant un espace dédié à l’éducation », a confié Freedman. « Nous développons des méthodes pour leur insuffler une impression plus légère et plus humaine. »
Pour parvenir à cet objectif, le studio utilise des éléments comme des puits de lumière (situés sous un toit en béton, mais à une distance suffisante pour permettre à la lumière d’entrer), incorporant des ouvertures vers le ciel dans les passages et encadrant les pièces intérieures avec des baies vitrées.
À l’école primaire protégée Reishit, à Sderot, ouverte en septembre 2024, les fenêtres sont surmontées d’un surplomb en béton dont la forme ondulée se reflète dans les lignes naturelles et tournoyantes de la passerelle reliant les bâtiments. La passerelle sert également d’abri pour les enfants et le personnel en route vers des espaces plus protégés. Des rayons de lumière percent à travers une ouverture pratiquée dans la passerelle, sous laquelle un arbre a été planté.
Une autre réalisation du studio à Sderot est un grand complexe de bâtiments publics perchés sur une colline, où la topographie a permis des installations plus ouvertes et accessibles au public, notamment un centre communautaire et une synagogue. Ces bâtiments plus publics sont installés au sommet et les plus protégés – un bloc renforcé abritant une garderie et des classes de maternelle – sont construits dans la pente.
Tout comme à l’école Reishit, une passerelle piétonne fortifiée relie les deux niveaux. Elle sert également de toiture protectrice pour les enfants qui jouent dans la cour. Le parc et les toits verts créent une unité entre les différents éléments.
À l’intérieur du bloc renforcé destiné aux enfants se trouvent plusieurs espaces offrant différents degrés de protection, d’un parc public à une cour en passant par une zone d’activités fermée, des couloirs protégés et, enfin, des salles de classe, qui sont les plus sécurisées.
Par ailleurs, dans un espace accueillant deux jardins d’enfants au kibboutz Nahal Oz, à seulement 850 mètres de la frontière de Gaza, Zarta conçoit un patio intérieur, et espère intégrer la structure de protection en béton réglementaire dans le jardin, en l’encastrant dans une petite colline.
« Nous nous efforçons constamment de répondre aux exigences de sécurité en respectant les besoins des enfants, dans un esprit ludique », a expliqué Freedman.
« Tout est une question de gestion des risques. »
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