Rechercher

Retrait d’une exposition sur les soldats noirs pendant la 2e Guerre mondiale par peur de la « colère » de Trump

Les musées de la Shoah et les associations d'anciens combattants juifs s'opposent à cette décision, non expliquée auparavant, estimant qu'elle déforme la mémoire historique

Un soldat effectue les derniers préparatifs avant la commémoration annuelle du Memorial Day au cimetière américain de Margraten, le 29 mai 2022. (Crédit : Robin van Lonkhuijsen/ANP/AFP)
Un soldat effectue les derniers préparatifs avant la commémoration annuelle du Memorial Day au cimetière américain de Margraten, le 29 mai 2022. (Crédit : Robin van Lonkhuijsen/ANP/AFP)

JTA — Lorsqu’au début du mois dernier, aux Pays-Bas, des visiteurs et des chercheurs néerlandais ont réalisé que deux panneaux rendant hommage aux soldats afro-américains qui ont contribué à libérer l’Europe du nazisme avaient disparu du cimetière militaire américain de Margraten, la réaction a été immédiate.

Les autorités locales ont exigé des explications, les historiens ont fait part de leurs inquiétudes, et l’histoire s’est rapidement répandue dans les médias, tant néerlandais qu’internationaux. Les principaux musées consacrés à la Shoah et les centres commémoratifs de la Seconde Guerre mondiale du pays ont publié une lettre commune dans laquelle ils exhortaient les États-Unis à réintégrer ces panneaux. Plus de 30 membres du Congrès américain ont en outre envoyé leur propre lettre, afin d’obtenir des réponses.

Mais ils n’ont obtenu que des explications partielles au public. L’American Battle Monuments Commission, qui gère Margraten et tous les cimetières militaires américains à l’étranger, a déclaré que les panneaux étaient exposés selon une rotation régulière, compte tenu de l’espace limité du centre d’accueil des visiteurs. Les responsables n’ont pas directement expliqué pourquoi l’un des panneaux, celui qui mentionnait la ségrégation qui régnait dans l’armée américaine pendant la Seconde Guerre mondiale et décrivait le racisme auquel les soldats noirs étaient confrontés chez eux, avait été retiré.

Aujourd’hui, des courriels internes, obtenus par la Jewish Telegraphic Agency via une demande effectuée en vertu de la loi sur la liberté d’information, révèlent pour la première fois comment cette décision a été prise au sein de l’agence. Ils montrent que le directeur de la commission des monuments de l’époque, Charles Djou, suivait de près la série des décrets pris par le président américain Donald Trump après son retour à la Maison Blanche.

Les documents indiquent que Djou espérait maintenir sa petite agence hors de la ligne de mire de Trump, choisissant d’agir rapidement pour éviter d’attirer l’attention – négative – de la nouvelle administration.

Le 19 mars, jour où Trump a signé un décret interdisant aux agences à vocation internationale de promouvoir ce qu’il a appelé une « idéologie discriminatoire en matière d’équité », Djou a demandé à son personnel de s’assurer que la commission des monuments était en pleine conformité, même si, a-t-il noté, l’ordre ne s’appliquait pas spécifiquement à l’agence.

Sous l’objet « Foreign DEI », Djou a demandé si les bases de données internes de l’agence répertoriant les soldats afro-américains et amérindiens tombés au combat pouvaient désormais poser problème, et si certaines expositions dans les centres d’accueil des visiteurs à l’étranger pouvaient « nous causer des ennuis ».

Une exposition en particulier a attiré son attention. Il s’agissait d’un panneau présenté au cimetière américain et mémorial des Pays-Bas, où sont enterrés plus de 8 000 Américains qui ont contribué à libérer l’Europe du nazisme. Installé l’année précédente, ce panneau faisait état de l’existence d’une ségrégation dans l’armée américaine pendant la Seconde Guerre mondiale, et mettait en avant les soldats noirs qui ont combattu à la fois les Allemands à l’étranger et le racisme chez eux.

Un haut responsable a répondu avoir déjà supprimé du site Internet de l’agence tout contenu potentiellement non conforme, confirmant en outre que le panneau de Margraten posait effectivement « un problème ». Robert Dalessandro, l’adjoint de Djou, est allé plus loin : « Je suis d’accord pour les Pays-Bas. Ce panneau doit disparaître. Franchement, il n’aurait même jamais dû être installé. »

Djou a donc ordonné le retrait du panneau, « afin d’éviter de provoquer la colère de l’administration ». Dans un courriel de suivi, il a toutefois suggéré de le conserver dans le stock, au moins jusqu’à « une nouvelle administration en 2029 ».

L’ancien représentant américain Charles Djou, à gauche, participe à une fausse cérémonie de prestation de serment avec la présidente de la Chambre des représentants de l’époque, Nancy Pelosi, à droite, aux côtés de sa femme et de ses filles, le 25 mai 2010 à Washington, DC. (Crédit : Alex Wong/Getty Images via JTA)

Cette manœuvre proactive était à l’image de l’atmosphère du moment, alors que les superviseurs mis en place par Trump s’affairaient à remplacer les directeurs d’agence et à purger les instances fédérales de toute « loyauté idéologique défaillante ». Djou se sentait peut-être particulièrement vulnérable. Il n’était pas seulement un vestige de l’administration précédente : ancien républicain, il avait publiquement critiqué Trump pendant des années, et finalement choisi de soutenir Joe Biden en 2020.

Mais les efforts de Djou pour se conformer au programme de l’administration ne l’ont pas sauvé. Quelques semaines seulement après le retrait du panneau, Djou a dû quitter son poste.

« Nous avions un secrétaire qui avait été nommé par Biden et qui craignait de perdre son travail. Alors il se sur-conformait à chaque fois qu’il le pouvait, pour ne pas attirer l’attention, c’est un fait, et c’était un problème », a déclaré Dalessandro, devenu chef par intérim de l’agence après le départ de Djou, dans une interview.

Djou n’a pas répondu à nos demandes de commentaires.

L’American Battle Monuments Commission, pour sa part, a publié un communiqué dans laquelle elle reconnaissait le motif du retrait du panneau, qui ressortait des e-mails internes.

« Le cimetière américain des Pays-Bas, dont la mission unique est d’honorer ceux qui sont tombés au combat et qui y sont enterrés et commémorés, n’est pas un lieu approprié pour interpréter ou débattre de questions sociétales plus larges, aussi réelles et importantes que ces questions aient été et soient encore », a écrit l’agence dans un communiqué.

« Cette décision ne minimise en rien le rôle essentiel que les soldats afro-américains ont joué dans l’effort de guerre, ni n’ignore les difficultés qu’ils ont endurées chez eux », a ajouté ce communiqué.

Illustration : Les aviateurs Tuskegee du 332e groupe de chasseurs de l’armée de l’air américaine (USAAF) assistent à un briefing à l’aérodrome de Ramitelli, en Italie, en mars 1945. (Crédit : Domaine public)

Dalessandro a demandé à pouvoir apporter du contexte à l’e-mail dans lequel il semblait approuver Djou au sujet du retrait du panneau. Son opposition, a-t-il précisé, ne portait pas sur le message du panneau, mais sur le fait qu’il représentait Jefferson Wiggins, un militaire qui n’était pas enterré dans ce cimetière. En effet, si Wiggins est lié au site, c’est parce qu’il a aidé à creuser les tombes.

« Dix mille militaires sont enterrés ou commémorés dans ce cimetière, et Wiggins n’en fait pas partie », a indiqué Dalessandro. « Il a survécu à la guerre. »

Et Dalessandro d’ajouter : « Je ne minimise pas le fait qu’il ait servi. Je le salue. Mais ce qui me pose problème, c’est que notre mission essentielle est de raconter l’histoire de ceux qui sont commémorés ou enterrés dans le cimetière. Et là, avec Wiggins, nous nous éloignons de cette mission. Cela n’a rien à voir avec les Afro-Américains. La race, la couleur de peau ou les croyances de cet homme m’importent peu. »

Pour Janice Wiggins, la veuve du fossoyeur présenté dans l’exposition, la décision de l’agence est une forme d’effacement. Elle a souligné que les panneaux n’avaient été créés qu’après des mois de lobbying, et qu’ils avaient toujours été prévus comme une commémoration permanente – et non comme une exposition temporaire.

« Le retrait de ces panneaux et de toute référence aux soldats noirs est plus qu’irrespectueux », a-t-elle affirmé dans un communiqué. « C’est une insulte aux libérateurs noirs qui ont servi dans l’armée, et à l’héritage que leurs familles chérissent. »

Pour les critiques de cette décision, il était évident que la suppression de ce panneau allait bien au-delà d’une simple mise à jour de routine.

Ken Greenberg, directeur exécutif national de l’association des Jewish War Veterans of the United States of America, a fait valoir que cette décision créait un dangereux précédent.

« C’est une erreur que d’effacer l’histoire », a-t-il déclaré lors d’une interview. « Est-ce que vous essayez d’effacer, de cacher ou de bannir ce qu’ont accompli ces militaires noirs ? C’est tout simplement inacceptable. »

Le cimetière de Margraten revêt en outre une importance particulière pour les vétérans juifs. C’est là que repose le major général Maurice Rose, le plus haut gradé juif américain tué pendant la Seconde Guerre mondiale, et l’un des commandants de blindés les plus respectés de l’armée américaine. Fils d’un rabbin né à Denver, Rose se serait, selon les historiens, fait passer pour un protestant pendant son service militaire afin d’échapper à la discrimination antisémite alors très courante. Un monument situé devant le Capitole de l’État du Colorado et le Rose Medical Center de Denver lui rendent hommage.

Un portrait du major général Maurice Rose, ainsi que deux copies du nouveau monument, sont placés sur une table lors d’une cérémonie commémorative organisée à History Colorado le 16 avril 2023 à Denver, dans le Colorado. (Crédit : Helen H. Richardson/MediaNews Group/The Denver Post via Getty Images, via JTA)

Une coalition de musées néerlandais consacrés à la Seconde Guerre mondiale, parmi lesquels la Maison d’Anne Frank, a adressé un courrier à l’ambassadeur américain, dans lequel ils lui demandaient d’intervenir après avoir appris que les panneaux avaient été retirés, arguant que le fait d’effacer le rôle des Afro-Américains dans le récit de la libération constituait une grave omission.

« Nous, musées et centres commémoratifs des Pays-Bas, accordons une grande importance à une représentation inclusive de la libération. Nous nous opposons fermement à toute ingérence politique dans la manière dont la Seconde Guerre mondiale est représentée », a fait savoir Liesbeth Bijvoet, responsable du Jewish Cultural Quarter, un complexe muséal situé à Amsterdam et consacré à l’histoire et à la culture juives ainsi qu’à la Shoah.

Selon Kees Ribbens, chercheur senior à l’Institut NIOD des études sur la guerre, l’Holocauste et le génocide, une raison existe pour laquelle ce retrait a suscité une telle inquiétude parmi les institutions consacrées à la mémoire de la Shoah. Ces dernières décennies, les musées et les centres commémoratifs des Pays-Bas se sont efforcés de dépasser ce que Kees appelle les récits « en noir et blanc » qui ont dominé les années de l’immédiat après-guerre, en proposant des expositions dans lesquelles sont abordées les questions de la collaboration et de la passivité des Néerlandais, ainsi que toutes les dimensions multiculturelles de la guerre, notamment la présence longtemps négligée des soldats noirs américains à Margraten.

D’après Ribbens, effacer ces soldats de l’histoire est une régression, un retour à une conception plus ancienne et simplifiée de la Seconde Guerre mondiale.

« Beaucoup de gens ont été déçus, voire indignés. Cette décision donne véritablement l’impression d’une réécriture de l’histoire, mais pas de façon à permettre une meilleure compréhension », a indiqué Ribbens, ajoutant que ce retrait des panneaux était le signe d’un « retour à une période antérieure », comme si le rôle des soldats afro-américains redevenait un élément à nier ou à oublier.

Et même parmi ceux qui partagent les préoccupations de l’administration Trump concernant le cadre de diversité, d’équité et d’inclusion (DEI), certains ont critiqué la suppression des panneaux.

David Bernstein est le fondateur du North American Values Institute, l’un des plus éminents critiques juifs de la DEI et l’auteur d’un livre intitulé « Woke Antisemitism: How a Progressive Ideology Harms Jews ».

« Les initiatives qui visent à supprimer la reconnaissance de la participation militaire des Noirs n’ont pas grand chose à voir avec la fin de la DEI, même si c’est ainsi que les responsables du gouvernement présentent la situation », a déclaré Bernstein.

Pour lui, cette décision reflète une tendance malencontreuse à l’indifférence à la couleur, qui efface des vérités essentielles. S’il affirme que la DEI impose souvent un prisme idéologique qui alimente les divisions, Bernstein estime toutefois que les institutions peuvent rejeter ces pratiques sans pour autant renoncer à une vision plus complète de la Seconde Guerre mondiale, notamment en ce qui concerne le racisme dans les rangs de l’armée et les contributions des soldats noirs.

« Le peuple juif a un devoir particulier : celui de se souvenir, et de relayer les histoires d’oppression, la nôtre et celle des autres », a-t-il affirmé. « Nous connaissons les dangers liés à l’effacement des souvenirs gênants et au nettoyage de l’histoire. »

Andrew Lapin a contribué à cet article.

En savoir plus sur :
S'inscrire ou se connecter
Veuillez utiliser le format suivant : example@domain.com
Se connecter avec
En vous inscrivant, vous acceptez les conditions d'utilisation
S'inscrire pour continuer
Se connecter avec
Se connecter pour continuer
S'inscrire ou se connecter
Se connecter avec
check your email
Consultez vos mails
Nous vous avons envoyé un email à gal@rgbmedia.org.
Il contient un lien qui vous permettra de vous connecter.
image
Inscrivez-vous gratuitement
et continuez votre lecture
L'inscription vous permet également de commenter les articles et nous aide à améliorer votre expérience. Cela ne prend que quelques secondes.
Déjà inscrit ? Entrez votre email pour vous connecter.
Veuillez utiliser le format suivant : example@domain.com
SE CONNECTER AVEC
En vous inscrivant, vous acceptez les conditions d'utilisation. Une fois inscrit, vous recevrez gratuitement notre Une du Jour.
Register to continue
SE CONNECTER AVEC
Log in to continue
Connectez-vous ou inscrivez-vous
SE CONNECTER AVEC
check your email
Consultez vos mails
Nous vous avons envoyé un e-mail à .
Il contient un lien qui vous permettra de vous connecter.