« Shoshana » ou l’histoire vraie d’un amour impossible dans la Palestine mandataire
Dans les salles de cinéma américaines, le film raconte l'amour d'une femme membre de la Haganah et d'un officier britannique - un récit prémonitoire des complexités politiques

À Tel Aviv, à la fin des années 1930, une histoire d’amour peu habituelle s’était développée au milieu des bâtiments de style Bauhaus. Shoshana Borochov, immigrante juive en Palestine mandataire, journaliste et membre de la Haganah était tombée amoureuse de Tom Wilkin, un policier britannique, de confession chrétienne, qui était précisément chargé de réprimer les groupes militants clandestins juifs – avec parmi eux la Haganah et ses rivaux plus extrémistes comme l’Irgoun et le Lehi.
Cette histoire vraie, qui s’était déroulée sur fond de tensions sociétales croissantes entre les Juifs, les Arabes et les Britanniques en Palestine, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, est portée à l’écran dans un nouveau long métrage, « Shoshana ».
Réalisé par le cinéaste britannique Michael Winterbottom (« 24 Hour Party People », « Un cœur invaincu »), l’idée de ce long-métrage de plus de deux heures était née il y a plus de 15 ans, lors d’une visite au festival du film de Jérusalem. Avec Irina Starshenbaum dans le rôle-titre, Douglas Booth dans le rôle de Tom et Harry Melling dans celui de son supérieur, Geoffrey Morton, « Shoshana » avait été présenté pour la toute première fois au public au Festival international du film de Toronto en 2023.
Il est sorti dans les salles de cinéma américaines le 25 juillet.
Si le film évoque l’époque révolue qui avait précédé l’indépendance d’Israël, certains éléments semblent plus récents, avec notamment une scène inquiétante qui montre des Arabes détenus derrière les barbelés d’un camp d’internement, où Morton mène un interrogatoire sournois.
« Quand j’ai commencé à réfléchir au film », dit Winterbottom, « et en remontant dans le temps, il y avait beaucoup de parallèles » avec des événements récents, mais ils concernaient « davantage la situation en Afghanistan et en Irak ».
Quand les Américains et les Britanniques étaient entrés en Afghanistan, dit-il, et quand les Américains s’étaient aventurés en Irak, « ils étaient entrés et avaient reconnu qu’ils avaient pris le contrôle d’un pays, sans pour autant avoir de politique cohérente à mettre en place, ignorant ce qu’il fallait faire ».
« Et puis, bien sûr », ajoute-t-il, il y a des liens avec la situation actuelle en Israël et à Gaza.
Mais pour Winterbottom, il y a un précédent littéraire bien plus ancien pour évoquer la relation entre Shoshana et Tom.
« J’avais le sentiment qu’il s’agissait d’une histoire très simple, une histoire d’amour – celle de Roméo et Juliette, qui permet de voir l’impact des tensions et des conflits, l’impact de la société et de la politique sur les individus », confie-t-il au Times of Israel dans le cadre d’un entretien via Zoom. « Cela a été un regard intéressant à poser sur l’histoire, sur le lieu où elle se déroule, au moment où elle se déroule ».
Shoshana et Tom avaient tous les deux été capables d’appréhender les complexités du présent, tout en nourrissant une vision idéaliste de l’avenir. En tant que journaliste, Shoshana savait très bien quelles étaient les tensions politiques de l’époque entre le gouvernement colonial britannique, la population arabe autochtone et les Juifs sionistes immigrés comme elle. Toutefois, fidèle au modèle défendu par feu son père, Ber Borochov, érudit yiddish d’origine russe qui avait été l’un des fondateurs du mouvement sioniste socialiste, elle avait toujours rêvé d’une Palestine où Juifs et Arabes pourraient coexister. Et, en tant que féministe, elle avait imaginé une société égalitaire en Palestine pour les hommes et les femmes.
Tom, de son côté, obéit aux ordres de Morton qui lui demande de sévir contre les groupes juifs clandestins – mais il estime que certains groupes représentent une menace moins importante que d’autres. Contrairement à ses supérieurs, Tom fait la distinction entre la Haganah, qui représente selon lui l’opinion juive majoritaire en Palestine, et l’Irgoun, qui, sous la houlette d’Avraham Stern, lance des attaques terroristes qui prennent pour cible les Arabes et les Britanniques.
Et puis, il y a sa vie amoureuse : malgré ses différences d’origine et ses supérieurs qui doutent du bien-fondé, pour un policier, d’entretenir une relation avec une femme originaire d’une colonie qui, de surcroît, est liée à des groupes clandestins, Tom envisage un avenir pour sa romance, proposant même à Shoshana de l’épouser.
Mais est-il vrai que, comme l’ont laissé entendre certaines informations, le couple aurait été marié dans la vraie vie ?… A cette question, Winterbottom répond : « Je ne suis pas sûr que ce soit vrai, même si cela fait longtemps que nous avons fait les recherches pour les besoins du film. Nous l’avons tourné et, après l’avoir réalisé, nous l’avons montré aux familles de Shoshana et Geoffrey Morton et d’Avraham Stern. Tous ont estimé qu’il s’agissait d’une représentation juste du membre de leur famille ».
Sans vouloir en dévoiler trop, le destin tragique et prématuré de Tom dans la Palestine mandataire est un fait historique, et il est évoqué de manière poignante dans le film. Shoshana, en ce qui la concerne, avait vécu beaucoup plus longtemps. Pendant ses recherches, Winterbottom a eu l’occasion de regarder une vidéo d’elle, filmée dans ses vieux jours.
Le film débute à une époque particulièrement conflictuelle pour la région : la fin des années 1930, une période qui avait été marquée par la grande révolte arabe de 1936 à 1939 et par le Livre blanc qui avait été publié par le Royaume-Uni en 1939.
Le Livre blanc limitait l’immigration juive en Palestine, malgré le désir des Juifs de trouver un moyen de fuir vers le Moyen-Orient en raison de la menace croissante que faisait planer le nazisme en Europe. Dans cette atmosphère, Stern avait continué de diriger les attaques de l’Irgoun contre les civils arabes et les autorités britanniques, malgré le dégoût que cela suscitait chez ses compatriotes juifs. Il est interprété par l’acteur israélien Aury Alby.
« D’après ce que nous avons lu, la plupart des gens considéraient Stern et l’Irgoun dans les années 1930 comme des extrémistes », a déclaré Winterbottom. « La majorité des Juifs n’étaient pas d’accord avec l’idée de Stern selon laquelle recours à la violence était nécessaire pour créer Israël. »
Les méthodes de Stern font de lui un homme recherché par Morton. Leurs chemins finissent par se croiser, avec des conséquences fatales : une scène relate la mort controversée du chef de l’Irgoun alors qu’il se trouvait sous la garde de Morton.
Selon Winterbottom, la mort de Stern ressemble à une « exécution extrajudiciaire », mais les circonstances exactes de cette mort sont « sujettes à controverse ».
Quant au Morton historique, il est décrit avec nuances par le réalisateur, qui souligne que le policier avait à la fois poursuivi les mouvements clandestins juifs et arabes, même si ses méthodes étaient moralement discutables, tant à l’époque qu’aujourd’hui.
« Je voulais donner l’impression que Geoffrey Morton considérait comme logique de traiter tout le monde de la même manière », a expliqué Winterbottom. « Il incarnait de surcroît l’esprit colonial classique, selon lequel ‘nous avons le droit d’utiliser la violence pour protéger notre pouvoir’. Pour moi, c’est illégal. »
Malgré toutes les tensions de l’époque, le film laisse le temps à Shoshana et Tom de profiter de conversations animées dans les cafés de Tel Aviv, et de moments intimes dans l’appartement de Tom. Les scènes ont été tournées dans le sud de l’Italie, où Winterbottom a trouvé un décor méditerranéen contemporain à l’image du Tel Aviv des années 1930. Winterbottom a également su capturer l’ambiance sonore de l’époque, ainsi qu’en témoigne la bande originale avec ses morceaux de jazz comme le classique de Gershwin « The Man I Love ».
De nombreux films de Winterbottom traitent de la manière dont la violence politique affecte les individus. C’est notamment le cas de plusieurs de ses documentaires sur la guerre contre le terrorisme. « The Road to Guantanamo », sorti en 2006, raconte l’histoire de trois jeunes Britanniques incarcérés à Guantanamo Bay. Pour ce film, Winterbottom et son co-réalisateur Mat Whitecross ont remporté le prix du meilleur réalisateur à la Berlinale. Un an plus tard, en 2007, pour son film « A Mighty Heart », avec Angelina Jolie, Winterbottom a adapté le livre de la journaliste française Mariane Pearl sur son mari, le journaliste américain d’origine juive Daniel Pearl, assassiné alors qu’il couvrait la guerre contre le terrorisme au Pakistan.
Plus récemment, Winterbottom a travaillé avec le réalisateur palestinien Mohammed Sawwaf, sur des projets comme le documentaire « Eleven Days in May » (2022), qui traite des plus de 60 enfants palestiniens tués à Gaza lors de la dernière guerre entre Israël et le Hamas. Leur projet à venir, « Gaza Année Zéro », a rencontré des difficultés en raison de son thème très sensible : les nombreux conflits qui ravagent cette enclave déchirée par la guerre.
« C’est l’histoire, à Gaza, d’un garçon et de sa famille, qui tentent de survivre », précise Winterbottom. « Nous avons tourné un tiers du film, mais depuis la fin du cessez-le-feu [au début de l’année], nous n’avons plus pu filmer. Pour l’instant, nous attendons de voir si un nouveau cessez-le-feu est mis en place. »
Quant à « Shoshana », une fois le film terminé, les spectateurs pourraient se demander dans quelle mesure le personnage principal peut rester fidèle à ses idéaux d’une coexistence pacifique entre Juifs et Arabes en Palestine.
« On en arrive à un point où tous les membres de la Haganah combattent aux côtés de l’Irgoun et du Lehi », indique Winterbottom, « aux côtés de ceux qui étaient leurs ennemis politiques, d’abord contre les Britanniques, puis contre la population arabe. Cela la contraint finalement à agir à l’encontre des principes qu’elle défendait au départ. »
« On peut avoir l’impression qu’elle a changé d’avis… Pour moi, ce n’est pas le cas. Les idées, les convictions et les principes de Shoshana sont toujours les mêmes qu’au début du film, mais la situation a changé. S’il y a une guerre, elle doit se battre dans le camp où elle se trouve. Les événements poussent les gens à faire des choses qu’ils n’auraient jamais voulu faire au départ », a-t-il conclu.
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