Un film revient sur les hauts et les bas d’une manifestation de Juifs et d’afro-américains contre la ségrégation
Projeté au Festival du film juif de New York, le documentaire « Ain't No Back to a Merry-Go-Round » montre comment une manifestation de quartier, dans le Maryland de 1960, a fait évoluer les droits civiques

NEW YORK – Enfant de la banlieue du Maryland, la réalisatrice Ilana Trachtman a toujours été fascinée par un parc d’attractions désaffecté non loin de chez elle.
Ce parc d’attractions, le Glen Echo, avait des montagnes russes, des publicités pour du pop-corn et des autos tamponneuses, le tout imprimé dans des caractères et des couleurs Art déco typiques des années 1920.
Trachtman se plaisait à imaginer les amateurs de sensations fortes dans le parc, à son apogée : ses voisins les plus âgés lui ont livré leurs « bons souvenirs » des lieux, confie-t-elle.
Quelques années plus tard, c’est un chapitre nettement plus sombre de l’histoire du parc qu’elle découvre : les Afro-américains étaient en effet interdits d’accès. Elle s’aperçoit alors que les photos qu’elle avait « regardées avec envie » ne montraient que des Blancs.
« Je n’y avais tout simplement pas pensé », dit Trachtman lors d’une interview.
« Si toutes ces personnes étaient blanches, cela signifiait qu’il y avait des communautés entières qui étaient laissées à la porte. »
Trachtman a également pris connaissance des efforts d’intégration du parc lors d’une première manifestation qui a rassemblé des Juifs de la région et des étudiants noirs lors de la première manifestation interraciale pour les droits civiques organisée par la communauté.
Cette manifestation a également déclenché la première manifestation publique d’après-guerre du Parti nazi américain. Trachtman est devenu obsédée par cette histoire et a passé 10 ans à produire un documentaire de 89 minutes sur la manifestation.
Ce film, intitulé « Ain’t No Back to a Merry-Go-Round », est sorti plus tôt cette année et a été présenté lors du Festival du film juif de New York à la fin du mois.
Le festival, une collaboration entre le Musée juif et l’association à but non lucratif Film at Lincoln Center, se tiendra au Lincoln Center à Manhattan du 15 au 29 janvier. La 34e édition du festival présentera près d’une vingtaine de longs métrages, documentaires et courts métrages. Le film d’ouverture, Midas Man, est un biopic sur Brian Epstein, le manager juif des Beatles dans les années 1960. Le film phare, « Of Dogs and Men », raconte l’histoire d’une adolescente à la recherche de son chien dans un kibboutz au lendemain des atrocités commises par le Hamas le 7 octobre 2023.
La directrice du festival, Aviva Weintraub, a souligné que le film, en particulier ses images d’archives, transmettait au public d’aujourd’hui un message sur l’époque des droits civiques.
« Entre les images, la musique et les interviews, le film évoque très bien cette époque », a déclaré Aviva Weintraub lors d’une interview. « Il s’agit de faire découvrir l’histoire qu’il couvre, mais je dirais que c’est aussi un film très optimiste, ce qui est important en ce moment. »
Pendant la manifestation de l’été 1960, cinq étudiants noirs de l’université Howard avaient été arrêtés pour s’être assis sur le carrousel du parc, suscitant le soutien d’une communauté voisine, principalement juive. Les deux groupes ont manifesté devant le parc tout l’été. La manifestation a fait les gros titres, attiré l’attention du Congrès et donné lieu à un litige qui a atteint la Cour suprême.
Beaucoup de partisans blancs étaient des Juifs de deuxième génération qui avaient déménagé dans la région de Washington, DC, pour travailler dans le cadre du New Deal. Ils ont été confrontés à une législation antisémite en matière de logement à leur arrivée dans la région et ont créé en 1946 une communauté progressiste, majoritairement juive, appelée Bannockburn, lourdement influencée par la guerre et le fait que de nombreux résidents avaient perdu leurs parents pendant la Shoah.
Helene Wilson, l’une des militantes juives, raconte dans le film qu’elle s’était liée d’amitié avec la première fille noire de son école dans le nord de l’État de New York en raison de la discrimination antisémite en Europe.
« Les enfants juifs étaient rejetés, ils n’étaient pas autorisés à aller dans les écoles ordinaires », explique Wilson. « La Seconde Guerre mondiale m’a radicalisée, et ce qui est arrivé aux personnes qui n’avaient pas de pouvoir. »
« Ils savaient ce que l’on ressentait quand on subit de la discrimination », a déclaré Trachtman.
En réponse à la manifestation, George Lincoln Rockwell, le chef du Parti nazi américain, a lancé la première manifestation publique du groupe depuis la guerre, en marchant en face des manifestants pour les droits civiques. Le film montre des contre-manifestants blancs munis de pancartes sur lesquelles on peut lire « Le chef de la NAACP est juif » et arborant des brassards à croix gammée.
Trachtman a retrouvé les manifestants survivants et leurs proches pour le film, qui s’articule autour de quelques-uns des militants survivants. La plupart des personnes interrogées n’avaient jamais parlé publiquement de la manifestation. Les réalisateurs ont également passé au crible des images d’archives pour en extraire des séquences qui n’avaient jamais été diffusées publiquement.
« Vous êtes maintenant en situation d’infraction. Puis-je vous demander votre race ? », demande un agent de sécurité blanc à un homme noir dans une séquence d’archives au début du film.
« Ma race ? J’appartiens à la race humaine », répond-il. « Vous me dites que parce que ma peau est noire, je ne peux pas entrer dans votre parc ? »
Cet échange discordant est mis en contraste avec des jingles utilisés dans les publicités pour le parc et des images montrant des visiteurs blancs profitant des montagnes russes, de la piscine et du « Palais du rire » du parc.
Les images sont accompagnées d’animations graphiques et de musique qui reflètent l’esthétique des années 1960. Il n’y a pas de narrateur ; des acteurs, dont Jeffrey Wright, Mandy Patinkin et Peter Gallagher, assurent la voix off pour lire des textes comme les titres de presse.
Le titre du film est tiré du poème de Langston Hughes « Merry-Go-Round ». Dans le poème, un enfant cherche à descendre du manège, mais il est dérouté par les lois qui disent qu’il doit s’asseoir à l’arrière du bus, mais qu’il « n’y a pas d’arrière dans un manège ».
Cette saga n’est pas celle d’un héroïsme sans faille. Les propriétaires du parc et cibles de la manifestation étaient deux frères juifs, Samuel et Abram Baker, ce qui donnait un caractère personnel à la lutte des militants juifs et signifiait également que les nazis protestaient aux côtés des propriétaires juifs. Certains membres de la communauté noire s’opposèrent aux étudiants noirs, les considérant comme des étrangers présomptueux qui se concentraient sur la discrimination dans les parcs au lieu de s’intéresser à des questions plus urgentes comme l’emploi et le logement.
La manifestation a eu un impact durable sur le mouvement des droits civiques. Dix des personnes impliquées sont devenues des Freedom Riders l’année suivante, et certaines sont devenues des leaders du mouvement, dont Stokely Carmichael.
Malgré son importance, l’événement est tombé dans l’oubli, probablement parce que les activités de protestation sont restées localisées et parce qu’elles ont eu lieu tôt, avant la chronologie établie du mouvement des droits civiques, a commenté Trachtman, regrettant que cette manifestation soit une « histoire perdue ».
« Les histoires qui sont devenues célèbres sont celles qui ont fait la une des journaux nationaux : le boycott des bus de Montgomery, Birmingham, Selma », a-t-elle déclaré. « L’histoire que nous racontons est l’histoire qui a été canonisée, et les autres histoires sont laissées de côté. »
Trachtman estime que cette saga a « une réelle importance pour l’histoire des droits civiques » et qu’elle complète de manière significative les grandes histoires et personnalités de l’histoire du mouvement, telles que Martin Luther King Jr., et pour les Juifs, le rabbin Abraham Joshua Heschel, pionnier des droits civiques. Les parcours de milliers de militants inconnus sont pour la plupart oubliés.
« Si vous ne l’apprenez pas, vous n’avez pas de point d’entrée pour voir qui vous êtes », a déclaré Trachtman, ajoutant que, pour les personnages de son film, « c’est une personne à qui vous dites : ‘Oh, je pourrais être comme ça. Je peux jouer un rôle sur la scène de l’histoire. Je peux faire quelque chose pour lutter contre l’injustice’ ».
L’histoire contraste également avec la polarisation actuelle de la société américaine, a-t-elle déclaré. Si les États-Unis d’aujourd’hui sont divisés, dans les années 1960, les murs étaient plus hauts, mais les manifestants noirs et blancs ont pu tisser des liens durables grâce à leur activisme. Les manifestants noirs se méfiaient des militants blancs au début, mais les deux camps ont appris à se connaître au fil de conversations sur les piquets de grève, formant leurs premières amitiés interraciales et participant plus tard à des soirées dansantes chez l’un ou l’autre.
« Pour moi, c’est la leçon à retenir. C’est quelque chose dont nous pouvons tirer des enseignements. Il ne s’agit pas de législation. Il s’agit d’individus qui marchent ensemble », a déclaré Trachtman.
Le paysage politique américain a changé au cours de la décennie qu’il a fallu à Trachtman pour réaliser le film. Lorsqu’elle a commencé la production, Barack Obama était président, a-t-elle noté. Les années qui ont suivi ont été marquées par la première présidence de Trump, le mouvement de protestation George Floyd et l’attaque du 7 octobre 2023 contre Israël qui a brouillé certaines relations entre Noirs et Juifs et en a renforcé d’autres.
Les tensions politiques ont fait surface lors de la sortie du film. Trachtman s’inquiétait de savoir si un film réalisé par une femme juive serait bien accueilli par le public noir, dont une petite minorité hésitait à assister à des projections dans des lieux juifs en raison du contexte politique tendu.
Certains Juifs se sont également montrés réticents : « Voilà une histoire au sujet du soutien que nous leur apportons – mais que sont-ils devenus aujourd’hui ? », explique Trachtman. D’autres Juifs ont considéré que le film « est une œuvre où nous nous auto-congratulons, mais que faisons-nous pour la communauté noire actuellement ? »
Malgré les réticences, une fois que les spectateurs ont vu le film, les réactions ont été extrêmement positives, a-t-elle dit, ajoutant que le film a servi de point de rencontre entre les deux communautés. Sorti au mois de mai, il s’est depuis introduit dans le circuit des festivals et il a remporté des prix lors d’événements afro-américains et Juifs.
Weintraub, la directrice du festival, une passionnée de cinéma, a ajouté que les projections au Lincoln Center donnaient au public « l’occasion de vivre une expérience communautaire ».
« J’adore tout simplement le fait d’être dans une salle de cinéma plongée dans l’obscurité et de savoir que les gens, tout autour de vous, voient le même film. Je pense que c’est quelque chose de très puissant », dit-elle.
Trachtman est une femme juive qui appartient au mouvement conservateur. Elle a de la famille en Israël et elle s’y rend chaque été. Elle s’est déjà penchée sur des questions juives auparavant – son film le plus important, « Praying with Lior », qui est sorti en 2008, raconte l’histoire d’un jeune adolescent trisomique qui prépare sa bar mitzvah.
Son identité juive influence son travail parce que le fait d’être « à la fois à l’extérieur et à l’intérieur, en Amérique, alimente mon désir de témoigner », a-t-elle expliqué, ajoutant que l’ordre du jour de ses films, au niveau social, est sa façon bien à elle de contribuer au tikkun olam, ce qui signifie en hébreu « réparer le monde ».
« Tout le monde a quelque chose à faire, qu’il s’agisse d’écrire, de donner de l’argent ou de construire des maisons, peu importe. Raconter des histoires et lier les gens les uns aux autres, c’est ce que je peux faire », a-t-elle dit.
Le parc a été intégré avant la saison estivale de 1961. Il a fermé ses portes en 1968 et a rouvert quelques années plus tard sous la forme d’un centre artistique et culturel qui a accueilli les cinéastes. Le manège est toujours en activité.
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