Un nouveau podcast lie des témoignages sur la Shoah aux questions contemporaines
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"LE TEMOIGNAGE A UNE VIE APRÈS AVOIR ÉTÉ DONNÉ"

Un nouveau podcast lie des témoignages sur la Shoah aux questions contemporaines

Puisant dans ses archives, la Shoah Foundation “élargit la portée de la mémoire” en donnant aux voix des survivants une pertinence contemporaine dans “The Memory Generation”

Illustration : Tova Friedman, survivante de la Shoah de 82 ans, née en Pologne, tient une photo d'elle enfant avec sa mère, qui a également survécu au camp d'extermination nazi d'Auschwitz, à New York, le 13 décembre 2019. (Crédit : World Jewish Congrès via AP)
Illustration : Tova Friedman, survivante de la Shoah de 82 ans, née en Pologne, tient une photo d'elle enfant avec sa mère, qui a également survécu au camp d'extermination nazi d'Auschwitz, à New York, le 13 décembre 2019. (Crédit : World Jewish Congrès via AP)

Lorsque des informations déformées sur le conflit entre Israël et le Hamas ont commencé à envahir les ondes internationales, Rachael Cerrotti a fait le lien avec la potentialité d’une future utilisation abusive des témoignages sur la Shoah.

« Cette semaine, j’ai vu Internet devenir une mine d’informations, de désinformation, de d’information fautive, de colère, de tristesse, de peur, de frustration, de blâme et de toute autre émotion concernant ce qui se passe au Moyen-Orient », a écrit Cerrotti sur Facebook.

En tant que première conteuse en résidence de la USC Shoah Foundation, Cerrotti s’est récemment associée au directeur exécutif de l’organisation Stephen Smith pour créer un podcast intitulé « The Memory Generation ». Cette série, lancée en avril, exploite les 55 000 témoignages audiovisuels des archives tout en « donnant la primauté à la strate contemporaine », a expliqué Cerrotti.

« Notre deuxième épisode, qui explore les moyens de trouver des informations véridiques à l’ère du numérique, semble plus pertinente que jamais », a déclaré Cerrotti au cours du conflit au début du mois entre Israël et le Hamas.

Rachael Cerrotti avec le rabbin Bent Melchior au Danemark, 2019. (Autorisation)

Appelé « Authentic Evidence », l’épisode s’inspire du témoignage de Benjamin Ferencz, 101 ans. À 27 ans, Ferencz a été recruté pour devenir le plus jeune des procureurs aux procès de Nuremberg, dans lesquels 199 Nazis allemands ont été jugés pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité, notamment la Shoah.

« Nuremberg était censé placer l’histoire sur une voie complètement nouvelle pour la justice », a déclaré Jonathan Dotan, qui intervient également dans l’épisode. Un élément clé des procès, selon Dotan, était la projection de séquences filmées dans lesquelles les forces alliées ont découvert les atrocités commises dans les camps allemands.

A titre d’illustration : Des criminels nazis sont présents au procès de Nuremberg où ils ont dû répondre de leurs crimes pendant la Seconde Guerre mondiale devant un tribunal formé par la Grande-Bretagne, les États-Unis, la Russie et la France, le 1er janvier 1946. (STRINGER/AFP)

« [Les images filmées du camp] ont montré un crime qui a dépassé la réalité que nous connaissions », a expliqué Dotan, expert en technologies blockchain et ancien auteur et producteur de la « Silicon Valley » de HBO.

Selon Dotan, les experts doivent travailler à l’établissement de normes juridiques et techniques pour authentifier les preuves visuelles. Avec la prolifération de la technologie « deep fake » et autres développements, a ajouté Dotan, les tribunaux doivent être capables d’authentifier, par exemple, des vidéos prises par des smartphones ou des caméras circulaires.

Par exemple, a expliqué Dotan, la véracité des vidéos du meurtre de George Floyd a été mise en cause par un candidat au Congrès américain, qui a déclaré que les images avaient été manipulées. L’allégation était liée à une théorie du complot dans laquelle Floyd serait mort bien avant le 25 mai 2020.

Sur cette capture d’écran d’une vidéo de surveillance de la ville de Minneapolis, la police de Minneapolis tente de mettre George Floyd en garde à vue, le 25 mai 2020, à Minneapolis, Minnesota. (Court TV via AP, pool)

« Je ne pense pas que ce sera aussi facile à l’avenir », a déclaré Dotan, en référence à la facilité avec laquelle les accusations de « manipulation vidéo » ont été dissipées l’année dernière. « Pour obtenir justice avec nos téléphones portables, il faudra plus d’outils pour prouver la validité des preuves », a déclaré Dotan.

En juxtaposant les témoignages sur la Shoah aux problèmes contemporains, Cerrotti espère que « The Memory Generation » élargira la portée des archives. Le projet est la deuxième expérience de Cerrotti dans le podcast, après sa série de 2019 « We Share the Same Sky », basée sur la vie de sa grand-mère décédée.

« Nous voulons que la série s’adresse à la fois à des experts et à des gens qui n’ont jamais écouté de témoignage », a déclaré Cerrotti au Times of Israel. « Et nous devons également nous assurer que les gens voient ces témoignages comme faisant partie de notre héritage collectif. Nous avons hérité d’un monde en proie à la guerre, et la sincérité de l’histoire orale nous aide à comprendre cela. »

« Raconter l’histoire et se l’approprier »

Salle des documents américains aux procès de Nuremberg, 1945-196, en Allemagne. (Domaine public)

Stephen Smith travaille sur les témoignages des survivants de la Shoah depuis 30 ans. Au cours de cette période, l’historien d’origine britannique a assisté à la disparition de milliers de survivants qui ont témoigné pour les archives dans les années 1990.

« Nous avons une génération qui disparaît, maintenant », a déclaré Smith au Times of Israel. « Au fur et à mesure que la génération des survivants disparaît, j’observe un passage progressif de la mémoire d’une génération à l’autre comme un passage de flambeau. C’est un héritage dont personne ne veut, et il est réel dans la vie de ceux qui le reçoivent », a déclaré Smith.

Des milliers d’enfants arméniens ont été assassinés par les forces turques-ottomanes pendant le génocide commis en marge de la Première guerre mondiale. (Crédit : Domaine public)

En plus des témoignages sur la Shoah, les archives ont rassemblé des témoignages audiovisuels liés aux génocides en Arménie, au Rwanda, au Myanmar et ailleurs. Smith, qui a visité les sites de plusieurs génocides, estime que les témoignages de ces atrocités doivent pouvoir s’éclairer les uns les autres.

« Avec le podcast, nous nous intéressons à la manière dont ces expériences se parleront, ou se référeront les unes aux autres à l’avenir », a expliqué Smith, qui a publié un livre sur les témoignages de génocide. « Ce qui se passe avant la Shoah et ce qui se passe après font partie de la trajectoire du témoignage », a-t-il ajouté, « Cela est vrai pour toutes les communautés qui subissent un génocide ».

Selon Smith, au moins un million de petits-enfants et d’arrière-petits-enfants sont nés de survivants qui ont témoigné pour ces archives. La USC Shoah Foundation a été créée par Stephen Spielberg à la suite du succès de son film de 1993, La Liste de Schindler.

Betty Grebenshikoff (à gauche) et Ana Maria Wahrenberg se retrouvent sur Zoom après 82 ans passés sans savoir ce qui leur est arrivé après la Nuit de Cristal dans l’Allemagne nazie, en novembre 2020. (Autorisation de la Fondation USC Shoah)

Dans ce que Smith appelle « la pyramide de la mémoire », on peut dire que les descendants immédiats des survivants forment la base de la pyramide. Au fur et à mesure que les témoignages atteignent de nouveaux publics, a expliqué Smith, la pyramide s’élargit et les gens sont de plus en plus éloignés de la base.

« Nous voyons des jeunes d’aujourd’hui raconter l’histoire et se l’approprier. Le témoignage lui-même a une vie après avoir été donné », a déclaré Smith. « Les témoignages sont figés, et pourtant ils vivent et respirent comme un document du passé. Le témoignage est un produit du temps, du fil du temps. »

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