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Un rabbin cherche à faciliter la vie des réfugiés juifs ukrainiens en Moldavie

« Nous essayons de créer l’environnement de vie le plus normal possible », dit Shimshon Izakson, soulignant son engagement pour relier les jeunes Juifs russophones à la religion

Le rabbin Shimshon Izakson s'entretient avec un travailleur humanitaire dans une salle de sport au centre-ville de Chisinau, en Moldavie. (Crédit : Jacob Judah via la JTA)
Le rabbin Shimshon Izakson s'entretient avec un travailleur humanitaire dans une salle de sport au centre-ville de Chisinau, en Moldavie. (Crédit : Jacob Judah via la JTA)

CHISINAU, Moldavie (JTA) – MacBook sous le bras et les derniers AirPods aux oreilles, Shimshon Izakson pourrait tout-à-fait – avec une autre tenue – sortir d’un café hipster, dans un quartier branché de Moscou ou de Bucarest.

Mais il se trouve dans la salle de sport d’un centre juif du centre-ville de Chisinau, pour aider les réfugiés juifs qui viennent d’arriver en Moldavie, en provenance de Nikolayev, ville portuaire stratégique sur la route entre la Crimée et Odessa qui a fait l’objet d’attaques répétées de missiles depuis que les troupes russes ont envahi l’Ukraine, le 24 février dernier. Calmement, un groupe d’enfants joue dans un coin d’une pièce parsemée de tapis d’exercice et de palettes en bois recyclées en autant de lits.

Izakson, chapeau noir, costume et barbe soigneusement taillée, plaisante, dans un russe à l’accent biélorusse, et rit avec des enfants surexcités. Un bambin passe devant Izakson dans une voiture en plastique colorée.

« La plupart des petits sont excités parce qu’ils pensent qu’ils partent en vacances », explique Izakson, avec un sourire triste.

Rabbin orthodoxe né dans une famille laïque de l’est de la Biélorussie, Izakson a vécu pendant des années à Moscou et a un lien évident avec les Juifs récemment arrivés en Moldavie. Ancien rabbin à Vitebsk dans le nord de la Biélorussie et à Vilnius en Lituanie, il aide à superviser les programmes d’assistance locaux diligentés par la Communauté Juive de Moldavie, une organisation orthodoxe.

Très peu de Juifs ukrainiens parlent hébreu, et beaucoup ont du mal à communiquer avec les bénévoles juifs israéliens ou américains venus en Moldavie pour aider, mais qui ont peu de connaissances de l’Ukraine.

Alors que la langue officielle de la Moldavie est le roumain (faisons abstraction du débat vieux de plusieurs dizaines d’années sur la question de savoir s’il faut l’appeler moldave), de nombreux Moldaves parlent russe, ce qui a été utile aux réfugiés juifs, en particulier ceux d’Odessa, qui parlent souvent le russe. Ils peuvent ainsi envisager de s’installer et trouver du travail. En Roumanie voisine, par exemple, où beaucoup s’installent, peu de gens parlent russe.

Shimshon Izakson, dans un centre juif à Chisinau. (Crédit : Communauté Juive de Moldavie par l’intermédiaire de la JTA)

Autour d’Izakson, passent une demi-douzaine d’Israéliens venus organiser l’aide aux réfugiés. Parmi eux se trouve Zaza, « clown médical », qui s’attire des regards réprobateurs de la part de quelques Ukrainiens âgés lorsqu’ils comprennent qu’elle n’est pas médecin.

Pour de nombreux réfugiés, la barrière linguistique reste importante et certains pays [d’accueil] offrent une formation linguistique intensive aux nouveaux arrivants.

« Nous essayons de recréer l’environnement le plus normal qui soit », confie Izakson, tandis qu’un enfant en bas âge court partout en parlant à tout le monde de sa peluche en forme d’orang-outan.

« Dès que c’est possible, nous faisons en sorte d’aider les réfugiés à rallier leur destination, que ce soit en Allemagne, en Israël ou en Roumanie. Nous devons agir rapidement parce que nous ne savons pas combien d’autres réfugiés viendront encore », ajoute-t-il.

Coincée entre la Roumanie et l’Ukraine, la Moldavie est un des pays les plus pauvres d’Europe mais elle a jusqu’à présent accueilli plus de 400 000 réfugiés Ukrainiens. En règle générale, les réfugiés n’y restent pas longtemps : selon les autorités moldaves, moins de 100 000 réfugiés seraient encore dans le pays.

Des réfugiés ukrainiens dans un refuge d’urgence à Chisinau, en Moldavie, le 5 mars 2022. (Crédit : Nati Shohat/Flash90)

Izakson est naturellement doué pour se rapprocher des Juifs russophones d’Europe occidentale, comme des jeunes Juifs éloignés de la religion, deux groupes qui se recouvrent souvent. Il avait le projet de déménager à Londres, cet été, pour devenir rabbin de la communauté juive russophone – importante car estimée à plus de 10 000 personnes en Grande-Bretagne, mais souvent oubliée.

« Je ne pense pas avoir besoin d’une synagogue », précise-t-il. « Personne ne veut aller dans une synagogue russe. Aucun Russe – aucun – ne veut être perçu comme russe à l’étranger. Je pense plutôt à une sorte de lieu propice au réseautage, avec des espaces de co-working et un soupçon de judaïsme, distillé par moi. »

Il s’est également taillé une place de choix dans un autre espace que celui de la synagogue: sur TikTok, il a plus de 40 000 followers et publie des vidéos sur la vie juive et la pratique religieuse, sur les dernières musiques à la mode.

« J’aime vraiment TikTok », s’esclaffe-t-il. « J’ai aussi des comptes Telegram et Instagram : plus personne n’en a en Grande-Bretagne, mais il y a beaucoup de rabbins russophones actifs sur ces plateformes. »

« C’est le seul moyen d’aller chercher les jeunes qui n’ont pas grandi avec le judaïsme », ajoute-t-il. « Je tends la main. Tout le monde ici pense que la tradition juive, c’est juste… » Il rit en faisant un signe de prière et en s’inclinant. « ‘Pourquoi ?’ »

Des réfugiés juifs ukrainiens dans un refuge d’urgence parrainé par l’International Fellowship of Christians and Jews et le JDC, à Chisinau, en Moldavie, le 5 mars 2022. (Crédit : Nati Shohat/Flash90)

Principale communauté orthodoxe du pays, la Communauté Juive de Moldavie partage un bâtiment avec une demi-douzaine d’autres organisations juives, dont l’American Jewish Joint Distribution Committee. Il est installé dans un centre communautaire récemment reconstruit, dans l’une des principales rues piétonnes du centre de Chisinau.

Les deux autres synagogues de Chisinau – l’une affiliée au mouvement hassidique Habad-Loubavitch, l’autre dirigée par un rabbin hassidique affilié à la secte hassidique Belz – ont également fourni de l’aide aux réfugiés juifs ukrainiens.

Izakson dit qu’il ne s’attendait pas à une telle mobilisation des organisations juives de par le monde en faveur des réfugiés ukrainiens.

« Quand tout va bien, vous cherchez une petite chose et vous ne le trouvez pas toujours. Aujourd’hui, alors que les besoins sont immenses, l’aide arrive de toutes parts », a-t-il déclaré. « J’espère que nous en tirerons des enseignements. »

Il y a également eu un certain soutien financier de la part de juifs fortunés en Moldavie et dans d’autres anciens États soviétiques, mais il en faudrait davantage. Pour de nombreuses communautés juives en première ligne de l’aide aux réfugiés, les conséquences financières seront très lourdes, prévient Izakson.

« Nous avons besoin d’argent », indique-t-il. « Nous nourrissons chaque jour 450 Juifs qui se trouvent dans nos centres. Nous payons toutes les factures. Lorsque nous ferons les comptes, nous serons débiteurs d’au moins 100 000 euros. Dans quelques semaines, encore bien davantage. »

Izakson, qui a encore une grande partie de sa famille en Biélorussie, n’a pas pu s’entretenir avec eux de la situation et de la question de savoir si l’autocratie fidèle à Poutine pourrait s’unir aux combats en Ukraine. « Nous ne pouvons pas parler de ces choses au téléphone », s’esclaffe-t-il avec chaleur. « En Biélorussie, tout le monde sait que les lignes téléphoniques ne sont pas sûres. »

De retour dans la salle de sport, Irina Marmuta jette un oeil sur son fils de deux ans, Artyom. Ils souhaitent se rendre en Allemagne, où un ami de Nikolayev leur a trouvé une famille prête à les accueillir. Jusqu’à ce qu’elle trouve le meilleur moyen de s’y rendre, Irina séjourne dans l’un des cinq refuges gérés par la Communauté Juive de Moldavie.

« Il ne l’extériorise pas, mais je peux vous assurer qu’il a peur », confie-t-elle d’un ton qui trahit une certaine panique. « Il se réveille la nuit en se couvrant les oreilles et en criant ‘maman, maman, il y a des sirènes’. Je le rassure en lui disant qu’il a fait un cauchemar, mais il se rendort quand même les mains sur les oreilles. »

Izakson a commencé à publier du contenu depuis Chisinau pour montrer ce que les Juifs de Moldavie font pour aider, mais il n’est pas toujours satisfait des médias sociaux.

« Je pense qu’ils n’aident pas à promouvoir les contenus liés à l’Ukraine », conclut-il à propos de TikTok. « Ils ne les mettent pas en avant. »

Il pointe du doigt son téléphone, montrant l’une de ses dernières vidéos. « Elle n’a obtenu que 350 likes », regrette-t-il.

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