Un triangle amoureux à l’origine de l’adoption de la déclaration Balfour
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Un triangle amoureux à l’origine de l’adoption de la déclaration Balfour

En 1917, le ministre juif E. Montagu refusait la déclaration faisant de la Palestine un foyer juif, mais son mariage avec la maîtresse d'un ancien Premier ministre changea la donne

Edwin Montagu et le bureau de Lord Balfour, au Beit Hatefutsoth, Musée de la Diaspora, Tel Aviv. (Ziko/Wikipedia)
Edwin Montagu et le bureau de Lord Balfour, au Beit Hatefutsoth, Musée de la Diaspora, Tel Aviv. (Ziko/Wikipedia)

LONDRES – Il n’y avait qu’un seul Juif au sein du Cabinet britannique lors du débat sur la demande de Chaim Weizmann de soutenir la création d’un foyer juif en Palestine durant l’été et l’automne 1917.

Mais Edwin Montagu, né il y a 140 ans, n’était pas, comme on aurait pu s’y attendre, le plus ardent défenseur de ce que l’on a rapidement appelé la Déclaration Balfour. Il s’agissait en réalité de son adversaire le plus acharné.

Il s’insurgeait contre le « credo politique malfaisant » du sionisme, attaquait l’idée même que les Juifs étaient une nation et ridiculisait celle selon laquelle, dans un tel Etat, des Juifs « venus de tous les coins du globe » seraient même capables de communiquer entre eux.

Dans une note de service adressée à ses collègues du Cabinet en août 1917, il est allé jusqu’à déclarer que la proposition du gouvernement aurait « des conséquences antisémites et constituerait un terrain de ralliement pour les antisémites dans tous les pays du monde ».

Comme l’historien Jonathan Schneer l’a écrit : « Ironiquement, un Juif représentait le plus grand obstacle final à l’acceptation de la déclaration Balfour par le Cabinet ».

Involontairement, cependant, Montagu allait jouer un rôle peut-être crucial dans la réalisation du rêve sioniste. Ce rôle n’avait rien à voir avec la haute politique ou les grands principes. Il résultait plutôt d’une étrange histoire d’amour entre le mentor politique de Montagu, le Premier ministre Henry Herbert Asquith, et sa future épouse, Venetia Stanley.

Fils d’un riche banquier devenu homme politique libéral, Montagu était un étudiant moyen et peu impressionnant. Toutefois, il ressortit de l’université de Cambridge avec un lien politique puissant qui changea sa vie, le fruit de son amitié avec le fils d’Asquith, Raymond. Figure de proue du parti libéral, Asquith prit Montagu sous son aile. Quatre ans plus tard, le jeune homme était élu au Parlement.

L’ancien Premier ministre britannique Henry Herbert Asquith. (Wikimedia Commons)

Asquith donna aussitôt à Montagu un autre poids sur la scène politique en le choisissant comme assistant parlementaire.

Avec Asquith comme chancelier de l’Échiquier (ministre des Finances) dans le gouvernement libéral nouvellement élu, il s’agissait une nomination politique de choix.

Le meilleur était à venir : après sa nomination au poste de Premier ministre en 1908, Asquith emmena Montagu avec lui à Downing Street, le promouvant deux ans plus tard comme plus jeune ministre du gouvernement. En 1915, à l’âge de 36 ans seulement, il était membre du Cabinet. La jeunesse de Montagu, sa politique radicale et sa proximité avec le Premier ministre ont ainsi fait de lui une étoile montante de la scène politique britannique.

Les deux hommes étaient également d’accord sur la question du sionisme. La communauté juive de Grande-Bretagne était divisée sur la question – parfois même au sein des familles. Ainsi, lorsqu’au printemps 1915, Herbert Samuel, un ministre juif du Cabinet, commença à faire pression au sein du gouvernement pour la cause sioniste, sans le soutien de son cousin, Montagu.

Weizmann, qui avait rencontré Samuel et David Lloyd George, le puissant remplaçant d’Asquith en tant que ministre des Finances quelques mois auparavant, fut agréablement surpris de voir les deux hommes se montrer « favorables » à ses arguments.

Lloyd George a exhorté Weizmann à prendre contact avec le Premier ministre ainsi qu’avec Arthur Balfour, ancien Premier ministre et chef du parti conservateur de l’opposition. Le conseil de Lloyd George fut un coup de chance : quelques mois plus tard, Balfour revenait au Cabinet lorsqu’une coalition par temps de guerre fut formée et était nommé ministre des Affaires étrangères à un moment critique, en décembre 1916.

Asquith, cependant, s’est avéré un opposant intransigeant à toute idée de foyer juif en Palestine. Lorsque Samuel lui a présenté un document sur le sujet en janvier 1915, le Premier ministre l’a rapidement rejeté.

Quelques semaines plus tard, cependant, Asquith permit à Samuel de présenter au Cabinet une proposition très édulcorée. Le Premier ministre, cependant, faisait preuve en privé d’un manque total de sympathie pour le sionisme.

Le « mémorandum dithyrambique » de Samuel, note-t-il en privé, préconisait que « les Juifs dispersés reviendraient en masse de tous les coins du monde et obtiendraient le moment venu le pouvoir dans leur pays ». Au Cabinet, seul Lloyd George soutenait Samuel avec force.

Edwin Montagu (à gauche). (Wikimedia Commons)

La position d’Asquith, d’ailleurs, fut sans doute renforcée par la véhémence avec laquelle son plus proche collègue juif, Montagu, s’y opposa.

« Je ne vois aucun Juif que je connaisse qui s’occupe d’oliviers ou qui garde des moutons », écrivit Montagu au Premier ministre. Il n’y avait « pas de race juive en tant qu’ensemble homogène », et une patrie juive constituerait simplement « un ensemble polyglotte, multicolore et hétérogène de personnes de civilisations différentes, de règles et traditions différentes », poursuivit-il.

Sa plus grande crainte, cependant, était que la création d’un État juif en Palestine ne conduise les Juifs à être chassés de leur pays d’origine.

Les sionistes ont peut-être perdu ce round, mais, comme l’a suggéré Schneer, le mémorandum de Samuel « et son rejet par son propre cousin ont démontré de manière indiscutable aux ministres du Cabinet que la communauté juive britannique était divisée ».

En outre, bien qu’ils l’ignoraient totalement et n’y étaient pour rien, Weizmann et ses compagnons sionistes profitèrent significativement de l’action de Montagu.

En 1912, deux ans avant que l’Europe ne soit plongée dans le conflit sanglant de 14-18, la famille d’Asquith avait passé ses vacances en Sicile. Montagu, pratiquement un membre de la famille, avait suivi. La fille du Premier ministre, Violet, avait invité son amie âgée de 25 ans, Venetia Stanley.

Stanley, la fille d’un collègue libéral, faisait déjà partie de ce que l’épouse du Premier ministre, Margot, appelait le « petit harem » de son mari. Mais après les vacances, le Premier ministre écrivit à Venetia, « j’ai enfin ouvert les yeux … et j’ai senti que j’étais arrivé à un tournant dans ma vie ».

Asquith et son protégé développèrent tous deux une attirance dévastatrice pour Venetia. Bien qu’Asquith – un grand coureur de jupons – n’ait pas pris Venetia comme maîtresse, il devint complètement obsédé par elle.

Venetia Stanley. (Domaine public)

Dans sa biographie d’Asquith, l’ancien ministre du Cabinet travailliste Roy Jenkins, calcule qu’au cours des trois premiers mois de 1915, le Premier ministre épris avait écrit à Stanley à 141 occasions différentes. Un jour de mars 1915, il avait rédigé quatre lettres, d’une longueur de 3 000 mots.

Le contenu de ce qui a été décrit comme une « histoire d’amour épistolaire » était tout à fait indiscret, car Asquith partageait avec la jeune femme, entre autres choses, ses réflexions sur le risque de guerre en 1914 ; les manœuvres inhérentes à la formation de la coalition gouvernementale un an après et, comme il lui écrivait pendant ses séances au Cabinet, son faible respect pour certains de ses ministres. Venetia, lui dit Asquith en mai 1915, était devenue « l’étoile polaire et l’étoile filante de ma vie ».

Mais Montagu aussi était tombé amoureux de Venetia en Sicile. Son amour n’était pas réciproque. Elle accepta, puis refusa, sa demande en mariage quelques mois plus tard, notamment parce que l’héritage de Montagu dépendait du fait qu’il ne ferait pas de mariage mixte, et que par conséquent, elle aurait du se convertir au judaïsme.

Asquith, au courant du rejet de Montagu par Venetia, fut donc surpris d’apprendre en mai 1915 qu’elle avait finalement accepté d’épouser le jeune ministre du Cabinet. Trois mois plus tard, peu après la fin de sa conversion, le couple se maria. Le mariage ne fut pas heureux, Montagu devait, en effet, faire face aux innombrables infidélités de sa femme, à ses dépenses élevées. Il dut également se résoudre au fait qu’elle ne l’avait jamais vraiment aimé et que leur enfant n’était probablement pas le sien.

La réaction de la famille du Premier ministre à la nouvelle fut marquée par des sous-entendus antisémites désagréables. Violet évoqua sa « répulsion physique » : « Il n’est pas seulement très différent d’un Anglais – ou même d’un Européen – mais aussi extraordinairement différent d’un homme… Il n’a aucune robustesse, virilité, courage, compétence physique. »

Elle admettait cependant que Montagu avait « de l’ambition, le feu au ventre (ma qualité préférée !) et une vraie générosité et un réel savoir-vivre. Meilleur ami qu’amant, dirais-je. »

Asquith partageait l’incompréhension manifeste de sa fille quant au fait que Venetia avait pu choisir Montagu, faisant ainsi allusion au fait qu’il était juif.

Je ne dirai rien sur la race et la religion bien que ce ne soient pas des facteurs négligeables

« Tout sauf ça ! » écrivit-il à la sœur de Venetia. « Ce n’est pas seulement le côté physique rédhibitoire (aussi mauvais que cela soit) – je ne dirai rien au sujet de la race et de la religion bien que ce ne soit pas des facteurs tout à fait négligeables. Mais ce n’est pas un homme : un chaos de mots, de nerfs et de symptômes, intensément absorbé par lui-même, et – mais je ne continuerai pas avec ce triste catalogue. »

La nouvelle, admit Asquith, fut « un coup mortel pour moi », alors que Jenkins qualifia l’impact de cette nouvelle sur le Premier ministre de « presque indescriptible ».

Néanmoins, Asquith resta en fonction pendant encore 18 mois. Sa chute en décembre 1916 n’était en aucun cas le simple résultat de sa dévastation provoquée par son mariage avec Venetia. Ce sont la faiblesse politique, la mort de son fils Raymond à la guerre et la conspiration de ses ennemis au sein du gouvernement et de la presse qui le poussèrent à la démission et à son remplacement par Lloyd George. Mais il est également indéniable que la perte de Venetia le priva d’un soutien vital.

L’impact sur le sort des aspirations sionistes se fit rapidement sentir. Comme l’écrivit Harold Wilson, Premier ministre de l’après-guerre et fervent défenseur d’Israël, dans son histoire du rôle de la Grande-Bretagne dans la création de l’État juif : « Par son opposition [Montagu] a certainement réussi à retarder la Déclaration. Son mariage avec Venetia Stanley a eu l’effet contraire. Asquith n’était plus capable d’agir comme Premier ministre en temps de guerre. S’il était resté, on peut soutenir qu’aucun groupe de pouvoir du Cabinet n’aurait pu adopter la Déclaration Balfour. La combinaison de Lloyd George et Balfour a réussi ».

De gauche à droite, Lord Edmund Allenby, Lord Arthur Balfour et Sir Herbert Samuel, à l’université hébraïque de Jérusalem, en 1925. (Crédit : Library of Congress)

Montagu, qui a quitté le Cabinet avec la démission d’Asquith, mais qui a rapidement accepté l’offre de Lloyd George de réintégrer le gouvernement, a certainement résisté.

Comme Schneer l’a décrit, le gouvernement avait déjà réduit à néant le projet de déclaration que les sionistes avaient préparé à la demande de Balfour. Par exemple, les références à la Palestine comme « le foyer national du peuple juif » ont été remplacées par « un foyer national pour le peuple juif ». Des clauses protégeant les « droits civiques et religieux des communautés non juives existantes en Palestine » ont également été ajoutées.

Mais rien de tout cela n’apaisa Montagu, désormais seul membre juif du Cabinet depuis le départ de Samuel en 1916.

Il se lança dans la lutte contre les projets émergents du gouvernement. Fin août, Montagu, récemment promu au poste de secrétaire d’État pour l’Inde, prépara un long mémorandum passionné – « L’antisémitisme du gouvernement actuel » – qui exposait ses arguments à ses collègues. Il les considérait à la fois comme des principes et des pratiques.

Il décriait le sionisme comme « un credo politique malfaisant, insoutenable pour tout citoyen patriote du Royaume-Uni ». Et, malgré son libéralisme professé, il suggéra d’adopter une approche autoritaire à l’égard de ses partisans. « Je priverais volontiers tous les sionistes de leurs droits. Je serais presque tenté d’interdire l’organisation sioniste comme illégale et contraire à l’intérêt national », écrivit-il.

Montagu niait également l’existence d’une nation juive soudée. « Il n’est pas plus vrai de dire qu’un Anglais juif et un Maure juif appartiennent à la même nation qu’un Anglais chrétien et qu’un Français chrétien appartiennent à la même nation », a-t-il dit, tout en niant l’idée que la Palestine était plus liée au judaïsme sur le plan religieux ou historique que l’islam ou le christianisme.

Chaim Weizmann, premier président d’Israël, photographié en 1949. (Photo : Hugo Mendelson / Wikipedia)

La préoccupation primordiale de Montagu, cependant, était que « lorsqu’on dira aux Juifs que la Palestine est leur foyer national, chaque pays voudra immédiatement se débarrasser de ses citoyens juifs ».

« La Palestine », a-t-il affirmé, « deviendra le ghetto du monde… Pourquoi la Russie devrait-elle donner aux Juifs une égalité de
droits ? Leur foyer national est la Palestine. »

Montagu laissait également entendre que les sionistes étaient devenus les outils involontaires des antisémites chez eux.

Cette préoccupation impliquait des considérations pratiques. « Il y a trois fois plus de Juifs dans le monde qu’il ne serait possible d’accueillir en Palestine si l’on chassait toute la population qui y vit encore aujourd’hui », a-t-il prévenu. « De sorte qu’un tiers seulement rentrera au maximum, et qu’arrivera-t-il aux autres. »

Montagu fit également valoir son point de vue directement auprès du Premier ministre en lançant un appel très personnel. Il appréciait, écrit Montagu à Lloyd George, « sa générosité et son désir de prendre la défense des opprimés à bras le corps ».

Mais, affirma-t-il, « si vous faites une déclaration sur la Palestine en tant que foyer national des Juifs, toutes les organisations antisémites et tous les journaux se demanderont de quel droit un Anglais juif, ayant le statut, au mieux, d’étranger naturalisé, est censé occuper une place importante dans le Gouvernement de l’Empire britannique ».

« Le pays pour lequel je travaille depuis que j’ai quitté l’université – l’Angleterre – le pays pour lequel ma famille s’est battue, me dira que ma patrie nationale, si je veux y aller… est la Palestine », conclua-t-il.

Mais la relation de Montagu avec Lloyd George était loin d’être aussi proche que celle qu’il entretenait avec Asquith, ses opinions avaient ainsi beaucoup moins d’influence là où il le fallait.

Pourtant, au début du mois de septembre, Montagu fut autorisé à assister au Cabinet de guerre pour plaider sa cause. Son opposition permit de reporter la prise de décision, ce qui poussa Weizmann à faire appel à ses partisans en Amérique pour persuader le président Woodrow Wilson de plaider leur cause auprès du gouvernement britannique. Montagu parvînt à faire patienter le Cabinet de guerre lors de la deuxième réunion un mois plus tard.

Mais il n’y parviendra pas une troisième fois. En effet, lorsque le Cabinet de guerre prit la décision historique de publier la Déclaration Balfour le 31 octobre, Montagu était déjà parti pour l’Inde. Peut-être pour apaiser leur collègue absent, une autre mention – soutenant les « droits et le statut politique dont jouissent les Juifs » au-delà de la Palestine – fut ajoutée.

Aussi malencontreuse qu’elle ait pu paraître, la peine ressentie par Montagu en raison du comportement du Cabinet était tout à fait sincère.

« Il me semble étrange d’être membre d’un gouvernement qui se donne du mal, comme je le pense, à des fins inimaginables, pour porter ce coup à un collègue qui fait de son mieux pour leur être loyal malgré son opposition », écrit-il dans son journal. « Le gouvernement a porté un coup irréparable aux Britanniques juifs, et ils ont essayé de faire naître un peuple qui n’existe pas. »

S’il était resté en fonction, les impératifs perçus de la guerre et la croyance apparente du Cabinet dans le « pouvoir et l’unité du judaïsme » mondial potentiel pour l’aider à la gagner auraient peut-être contraint Asquith à abandonner son opposition au sionisme.

De plus, étant donné les trahisons de la Grande-Bretagne dans le cadre du mandat, la déclaration Balfour ne régla guère la question d’un État juif sur la terre d’Israël. Cependant, si Montagu et Asquith avaient fait ce qu’ils voulaient, l’obligation morale qui incomba à la Grande-Bretagne à partir de l’automne 1917 n’aurait peut-être jamais été respectée.

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