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‘JE NE SUIS PAS JUIF, JE SUIS UN ESPION'

Une série sur les attentats en Argentine mêle espionnage et terrorisme

"Yosi, the Regretful Spy" parle d'un policier qui, pendant des années, s'est fait passer pour un Juif, et aurait contribué, sans le savoir, aux attentats contre la communauté juive

Gustavo Bassani dans le rôle de Yosi dans la nouvelle série Amazon Prime Video, "Yosi, the Regretful Spy", marche dans les décombres après l'attaque de l’Argentine Israelite Mutual Association. (Crédit : Autorisation de Daniel Burman/Amazon)
Gustavo Bassani dans le rôle de Yosi dans la nouvelle série Amazon Prime Video, "Yosi, the Regretful Spy", marche dans les décombres après l'attaque de l’Argentine Israelite Mutual Association. (Crédit : Autorisation de Daniel Burman/Amazon)

BERLIN – Le premier plan de la nouvelle série s du réalisateur argentin juif Daniel Burman, « Yosi, the Regretful Spy », sur Amazon Prime Video, est un énorme tas de débris, des policiers portant des corps et des survivants en sang appelant à l’aide. Ce sont des images de l’attaque terroriste contre l’ambassade d’Israël à Buenos Aires en 1992, dont Burman se souvient bien.

« Je connaissais des gens qui travaillaient là-bas. Heureusement, ils ont survécu », raconte Burman au Times of Israel dans une interview à Berlin, où les trois premiers épisodes de sa série en huit parties ont récemment été présentés en première mondiale à la Berlinale. La série en espagnol est sortie dans le monde entier avec des sous-titres anglais le 29 avril.

Le 17 mars 1992, Burman se dirigeait vers la maison de ses parents à Once, le quartier juif de la ville de Buenos Aires.

« Soudain, j’ai entendu le hurlement des sirènes. Mes parents étaient en voyage, leur appartement était donc vide. Quand je suis arrivé, j’ai allumé la télévision et j’ai été totalement choqué par ce que j’ai vu », raconte-t-il.

Cet après-midi-là, une camionnette chargée d’explosifs a foncé sur l’ambassade d’Israël et a explosé. Vingt-neuf personnes ont été tuées dans cet attentat suicide et le bâtiment de l’ambassade a été détruit.

Moins de deux ans plus tard, le 18 juillet 1994, une voiture a explosé devant le Agentine Israelite Mutual Association (AMIA), un centre juif de Buenos Aires, faisant 85 morts. Cet attentat reste à ce jour l’attaque terroriste la plus meurtrière en Argentine. Cette jour-là, Daniel Burman était encore plus près du lieu de l’attentat.

Gustavo Bassani dans le rôle de Yosi dans la nouvelle série Amazon Prime Video, « Yosi, the Regretful Spy », marche dans les décombres après l’attaque de l’Argentine Israelite Mutual Association. (Crédit : Autorisation de Daniel Burman/Amazon)

« Je vis à seulement cinq pâtés de maisons de l’AMIA », dit-il. « J’arrivais d’Uruguay ce jour-là et j’étais en route pour rentrer chez moi en taxi à peine 20 minutes après l’attentat. Soudain, les rues étaient si encombrées que je suis sorti de la voiture et j’ai continué à pied. J’ai vu des gens marcher en plein chaos ; toutes les lumières étaient éteintes dans le quartier ».

Les deux attentats ont été liés à l’Iran et au groupe terroriste du Hezbollah qu’il finance, mais leurs auteurs n’ont jamais été traduits en justice. Certains responsables de Buenos Aires ont été accusés de chercher à couvrir l’implication de l’Iran dans les attentats.

Burman, âgé de 48 ans, a grandi dans la communauté juive de Buenos Aires, qui est le sujet phare de quelques-uns de ses derniers films. Il a été profondément marqué par les attentats.

Le film de Burman « The Tenth Man », dont la première a eu lieu à Berlin en 2016, se déroule à Once. Dans une des scènes, le personnage principal, qui est juif, passe devant un mémorial pour les 85 victimes, devant le nouveau bâtiment de l’AMIA.

Daniel Burman (deuxième à partir de la droite) avec les membres de la distribution de « The 10th Man », Usher, Julieta Zylberberg et Alan Sabbagh (Crédit : Autorisation).

« Au cours des dix dernières années, on m’a proposé à deux reprises de réaliser une série sur les attentats de l’AMIA », explique Burman. « Mais j’ai refusé parce que je ne me sentais pas prêt ».

L’inspiration lui est venue dans une librairie un jour de 2017.

« Je suis tombé sur le livre ‘Yosi, the Regretful Spy, qui était sorti le jour même », raconte-t-il. « J’ai lu la couverture et j’ai été stupéfait de découvrir que c’était la vraie histoire d’un espion qui a infiltré la communauté juive. J’ai appelé les auteurs et leur ai dit que j’avais besoin de leur histoire car elle m’attendait. Une fois que j’ai commencé à filmer, j’ai réalisé que c’était le projet de ma vie. »

Gustavo Bassani dans le rôle de Yosi dans la nouvelle série Amazon Prime Video, « Yosi, the Regretful Spy ». (Crédit : Autorisation de Daniel Burman/Amazon)

Le véritable « Yosi » a été recruté comme agent de renseignement par les forces de l’ordre fédérales argentines pour espionner la communauté juive. Pendant une vingtaine d’années, il a maintenu son identité secrète. Connu uniquement sous son pseudonyme, il se faisait passer pour un juif et était un membre actif de la communauté. Les informations qu’il a fournies, bien qu’il ne le sût pas à l’époque, ont très probablement contribué à ouvrir la voie aux deux attaques terroristes.

S’adressant au Times of Israel depuis Buenos Aires par courrier électronique, les coauteurs du livre, les journalistes argentins Miriam Lewin et Horacio Lutzky, disent avoir beaucoup appris sur l’espion au cours de leurs recherches.

« Au cours de sa mission, Yosi a fourni diverses informations, des déplacements, des identités, des listes de noms, des horaires, des réunions et des croquis de l’intérieur de bâtiments communautaires, à la police fédérale par l’intermédiaire de sa patronne, sa responsable, Laura », explique Miriam Lewin.

Miriam Lewin, journaliste argentine et co-auteur du livre « Yosi, the Regretful Spy ». (Crédit : Autorisation)

Yosi n’était pas conscient de la façon dont ces données étaient utilisées à l’époque, dit Lewin, mais il a commencé à avoir des doutes après les attentats à la bombe contre l’ambassade et l’AMIA à cause de l’attitude de ses supérieurs, qui semblaient plus préoccupés par les soupçons de la communauté juive que par les arrestations.

Lutzky a rencontré Yosi pour la première fois en 2000. Il m’a dit : « Je ne suis pas celui que vous pensez. Je ne suis pas juif, je suis un espion, un agent spécial infiltré dans la communauté », raconte Lutzky. « Comme preuve, il m’a donné une copie d’un rapport des services de renseignement, mais j’avais tellement peur que je l’ai jeté dans les toilettes ».

« Yosi me connaissait parce que son ex-femme était mon assistante à Nueva Sion [Nouvelle Sion], un journal juif progressiste dont j’avais été le directeur », poursuit-il. « Je le connaissais juste comme le partenaire [romantique] de mon assistante Eli. Elle était le lien entre nous ».

Lutzky dit avoir vu Yosi à plusieurs reprises dans les locaux du journal, mais qu’ils ne s’étaient jamais parlé. Yosi a fondé et dirigé un groupe de jeunes sionistes, puis a rejoint l’Organisation sioniste argentine (OSA) affiliée au parti politique israélien Mapam, aujourd’hui disparu, où il a participé à des rassemblements et des réunions.

Lewin affirme avoir rencontré Yosi à Buenos Aires en 2002, et que c’est lui qui l’a présentée à Lutzky.

Horacio Lutzky, journaliste argentin et co-auteur du livre « Yosi, the Regretful Spy ». (Crédit : Autorisation)

« J’étais une journaliste d’investigation connue à la télévision, et en tant que telle, je recevais beaucoup de bêtises dans mon courrier », dit-elle. « Des énergumènes m’envoyaient des messages disant qu’ils avaient des informations qui pouvaient résoudre les crimes les plus infâmes de l’histoire de l’Argentine. En l’occurrence, Yosi m’avait adressé un courriel disant qu’il avait des informations qui pouvaient résoudre les attentats de l’AMIA. Je ne l’ai pas cru, bien sûr, mais il était si persistant que j’ai fini par accepter de le rencontrer. »

À l’époque, l’antisémitisme était très répandu dans certains secteurs de l’armée et de la police fédérale argentines. Yosi lui-même avait été recruté pour «pour empêcher le plan Andinia » – une théorie conspirationniste antisémite selon laquelle les Juifs tentaient de créer un État indépendant en Patagonie, une région comprenant des parties de l’Argentine et du Chili, expliquent Lewin et Lutzky.

« La [conspiration sur le] plan Andinia est basée sur le [texte antisémite] des ‘Protocoles des Sages de Sion’. Il a été élaboré par des professeurs de droit fascistes et propagé par des antisémites au sein de l’armée et de la police fédérale où Yosi était employé », disent-ils.

Pendant la dictature militaire argentine, entre 1976 et 1983, l’armée a torturé des prisonniers juifs pour tenter de leur soutirer des informations sur le plan Andinia, explique Lutzky. Il ajoute que lorsque Yosi s’est rendu compte que le plan était un canular et que la communauté juive était en danger, il a accepté de se compromettre dans un effort pour protéger les organisations, écoles et clubs juifs.

« Aujourd’hui encore, lorsque d’anciens soldats israéliens voyagent en Patagonie avec leur sac à dos, il reste encore des individus qui pensent qu’ils sont venus pour lancer le fameux plan Andinia », dit Lutzky.

Dans la série, Burman remonte le temps jusqu’en 1985, année où Yosi suit une formation de policier. « Il est très important pour moi que notre histoire commence pendant la démocratie », dit Burman.

Dans une scène, les collègues de Yosi à l’académie de police voient le président de l’époque, Raul Alfonsin, à la télévision et se plaignent de la façon dont il a nommé plusieurs ministres juifs. En 1983, Alfonsin a été le premier président argentin élu démocratiquement après plus de sept ans de dictature militaire.

Qu’est-ce qui a poussé Yosi à dévoiler son secret après toutes ces années ? Lewin et Lutzky sont convaincus qu’il a ressenti le besoin de se repentir et de voir la justice rendue.

« Trop de sang a été versé dans ces attentats et il n’arrivait pas à dormir la nuit quand il pensait avoir une responsabilité, même si ce n’était pas intentionnel », disent les auteurs.  » Mais il est évident que c’est son amour profond pour Eli, une jeune professeure d’hébreu, qui a été la raison principale de son engagement et de son désir de se convertir. Il voulait devenir juif, partir avec elle en Israël et fonder une famille. »

L’homme en mesure d’aider Yosi à réaliser ses rêves était le procureur fédéral Alberto Nisman, l’enquêteur principal de l’attentat à la voiture piégée de 1994 contre le centre juif de Buenos Aires. En 2006, Nisman a accusé l’Iran d’avoir dirigé l’attentat et l’organisation terroriste Hezbollah de l’avoir exécuté.

Le procureur argentin Alberto Nisman. (Crédit : Natacha Pisarenko/AP)

« Nisman n’a jamais rencontré Yosi », affirment les auteurs. « Il n’était pas présent dans son bureau lorsque Yosi s’y est rendu pour dire la vérité. Nisman n’a jamais prêté attention à ce que Yosi avait à dire, si ce n’est pour l’envoyer au loin dans le cadre du programme national de protection des témoins. »

Cette décision a probablement sauvé la vie de Yosi. Quelques mois plus tard, le 18 janvier 2015, Nisman a été retrouvé mort à son domicile à Buenos Aires, juste un jour avant qu’il ne présente son rapport sur les conclusions d’une enquête conjointe argentine et iranienne sur l’attentat de l’AMIA. Le rapport de Nisman aurait contenu des preuves à charge contre l’ancienne présidente argentine Cristina Kirchner.

Des femmes tiennent des pancartes sur lesquelles on peut lire « Justice » et « Je suis Nisman » lors d’un rassemblement devant le siège du mémorial de l’AMIA pour protester contre la mort du procureur argentin Alberto Nisman. Buenos Aires, le 21 janvier 2015. (Crédit : Alejandro PAGNI/AFP)

Lewin et Lutzky ont publié leur livre Yosi, the Regretful Spy en 2017. Les coauteurs voulaient dénoncer l’absence de justice en Argentine et la protection des coupables en raison de ce qu’ils appellent des « intérêts géopolitiques ou économiques. »

« Le livre a suscité beaucoup d’intérêt dans le public, mais il n’a pas généré d’enquête sérieuse sur ce que Yosi avait à dire, sur les connexions locales, la complicité ou la participation de la police fédérale dans l’attentat », indiquent les auteurs.

Lewin et Lutzky espèrent que la vérité sur l’implication des fonctionnaires argentins dans la dissimulation finira par éclater.

« Yosi pourrait être la clé », disent-ils. « Mais il faut un engagement politique, que nous n’avons pas vu ».

Burman partage ce point de vue. « Il est temps d’en parler », dit-il. « Le pire problème en Argentine est l’impunité des peines. Plusieurs forces puissantes qui ont coopéré pendant plus de 20 ans en sont responsables. Mon protagoniste Yosi est le meilleur instrument pour [mettre fin à] ce manque de justice. »

Sa crainte, dit-il, est que la série ne déclenche pas de réaction.

La série de Burman comporte des éléments de fiction. Le réalisateur n’a jamais eu de contact avec le véritable espion. Selon Lewin, le vrai Yosi est aujourd’hui un « paria » qui partage son temps entre un pays étranger dont l’identité n’a pas été révélée et un endroit éloigné en Argentine, sous l’œil vigilant du programme de protection des témoins.

« Nous ne savons pas où il se trouve, nous savons seulement qu’il est en sécurité. Mais sa vie est détruite », dit Lewin. « Il se sent seul et déçu – et il continue à vouloir aider à rendre justice aux familles des morts. »

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