C’est « Julian Wellington » qui a tué Fred Turbide le mois dernier. Et ce, aussi sûrement que s’il avait lui-même appuyé sur la gâchette.

« Julian Wellington » est le faux nom du truand vivant en Israël qui, il y a quelques semaines, se faisant passer pour un courtier expérimenté, a arnaqué un père de quatre enfants en s’emparant de toutes ses économies – une somme à six chiffres.

« Julian Wellington » n’a montré aucune émotion lorsque Turbide, le 21 décembre, lui a dit, plongé dans un atroce désespoir, qu’il était sur le point de se donner la mort.

Comble de l’horreur, selon les autorités policières canadiennes, 23Traders, la frauduleuse société d’options binaires pour laquelle travaillait « Wellington », aurait prélevé davantage d’argent encore grâce à la carte de crédit de Trubide après son suicide. (23Traders a déclaré pour sa part que ces affirmations sont « absolument mensongères »).

Les retranscriptions écrites des conversations de Fred Turbide, via Skype, avec « Wellington », qui ont été transmises par Maria, sa veuve désespérée, brisent le cœur.

En seulement l’espace de trois semaines, depuis la fin du mois de novembre, nous découvrons comment « Wellington » a gagné la confiance de sa victime, qu’il appelle son « cher frère » et « mon bon monsieur ».

Nous voyons comment il lui a arraché jusqu’au dernier centime avant de totalement l’abandonner. Turbide, alors qu’il n’a plus que quelques heures à vivre, lui dit, le 21 décembre : « Je ne peux plus respirer correctement. Je vous en supplie, sauvez-moi ». Puis il ajoute : « Mon ange, appelez-moi, je vous en prie ». Et enfin : « C’est terminé pour moi, Julian ».

Turbide s’est donné la mort par arme à feu dans son garage d’Edmonton après avoir passé un dernier appel à « Wellington », resté sans réponse le même jour à 15h59.

« Julian Wellington » a été l’agent du suicide de Fred Turbide. Mais, il faut le dire, les autorités policières et chargées du respect et de l’application de la loi en Israël, par leur inaction, lui ont hélas partiellement facilité la tâche.

Pendant presque une décennie, on a permis à ce fléau des arnaques aux opinions binaires de briser la vie d’un nombre infini de victimes à travers le monde. Une peste née sur la terre de Sion a été volontairement autorisée à se répandre.

‘Depuis quand la police ne passe-t-elle pas à l’action contre les entreprises financières malhonnêtes qui refusent de permettre aux clients de retirer leur argent ? Depuis 2008 et l’ascension jamais jugulée de l’escroquerie représentée par les options binaires’

Certains aspects de cette escroquerie sont, il est vrai, complexes.

L’arnaque fait intervenir des plate-formes de trading truquées, avec des disparités entre les prix donnés aux opérateurs et ceux du marché, et d’autres manipulations qui exigent d’être prouvées par une enquête minutieuse, voire même proscrites par une législation qui reste à créer.

Le Times of Israel a pris conscience de cette vaste arnaque au mois de mars dernier, lorsque notre journaliste Simona Weinglass a publié le premier des quatre reportages que le journal a consacré à ce sujet, intitulé « Les loups de Tel Aviv ».

A ce moment-là, les entreprises frauduleuses – elles sont plus de 100 en Israël qui engrangent des milliards de dollars et emploient des milliers de jeunes israéliens en faisant des centaines de milliers de victimes dans le monde — menaient leurs opérations sans contrainte aucune et dans l’indifférence générale depuis huit ans déjà.

‘Les entreprises d’options binaires ont entraîné une contagion exceptionnelle qui mêle fausse représentation et duplicité, trompant des gens confiants, des gens moraux’

D’autres médias israéliens ont traité ce fléau de manière intermittente, mais aucun d’entre eux n’est parvenu à saisir l’ampleur de ses dimensions.

Ils n’ont pas non plus compris qu’il ne s’agissait pas d’une industrie répondant aux besoins de ‘joueurs’, dans le sens pathologique du terme – pour lesquels on peut n’avoir que peu de sympathie. Ce phénomène des entreprises d’options binaires a entraîné une contagion exceptionnelle qui mêle fausse représentation et duplicité.

Les entreprises trompent des gens confiants, des gens moraux. Elle embobine ses victimes via des publicités ciblées, des campagnes de référencement manipulées et des vidéos convaincantes. Pas besoin d’être spécialement avare ou imprudent pour céder à des argumentaires bien rodés, et le résultat en est souvent la ruine financière.

Le mois dernier, les informations de la Dixième chaîne israélienne ont diffusé un court sujet via Skype offrant le témoignage de deux victimes dans le monde arabe.

Entretiens pour le moins piquants : les deux témoins arabes ont compris qu’ils ont bien été arnaqués par des escrocs de l’Etat juif, et ils racontent que leurs pays sont en train de réaliser que c’est depuis Israël que s’opère cette fraude systématique.

Alors que je suis en train d’écrire cela, je regarde la liste des clients de seulement deux des 100 entreprises israéliennes au bas mot impliquées dans le commerce des options binaires.

Sur l’une des listes, les noms d’environ 700 déposants du monde arabe – Arabie Saoudite, Koweït, territoires palestiniens, Irak, Jordanie, Emirats Arabes Unis, Bahreïn…

L’autre liste révèle les identités de 300 clients dans le monde, classés selon le montant de leur dépôt. Là aussi, les pays arabes sont majoritaires. Les sommes s’échelonnent de 600 000 à 1 000 dollars. Et, je le souligne, il ne s’agit que de listes partielles de consommateurs en relation avec deux entreprises d’options binaires seulement.

Le professeur Shmuel Hauser, président de l'Autorité des titres israélienne, à une commission des Finances de la Knesset. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Le professeur Shmuel Hauser, président de l’Autorité des titres israélienne, à une commission des Finances de la Knesset. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Sans être le moins du monde dérangées, comme nous l’a dit une source, ces sociétés frauduleuses pourraient bien appeler tous les habitants de la terre et tenter de nous amener à leur faire suffisamment confiance pour nous prendre tout notre argent.

Au point où en sont les choses, nous a-t-on dit, ces entreprises ont déjà commencé à établir des partenariats avec des centres d’appel en Europe de l’Est, où les opérateurs font littéralement défiler l’annuaire en appelant tous les numéros, avec l’espoir de réussir à tromper la clientèle.

L’été dernier, nous étions allés interviewer Shmuel Hauser, le chef de l’Autorité des Titres israélienne. Il avait publiquement exprimé son dégoût face à cette fraude, et averti des dangers qui planent sur la réputation d’Israël : « [Les entreprises d’options binaires] offrent leurs produits aux gens à l’étranger, et la réputation d’Israël est outrageusement salie. Elle est ternie. Nous le savons », avait-il déclaré.

Il a – tardivement – commencé à travailler sur une législation interdisant aux entreprises d’options binaires de cibler les clients, où qu’ils puissent se trouver.

Cette législation – construite sur une autre, adoptée l’année dernière, qui interdit à ce type de sociétés de démarcher des Israéliens – est en cours d’élaboration. Mais les avancées sont lentes.

Le chef de l’Agence juive Natan Sharansky a imploré les nouveaux immigrants — largement recherchés par les fraudeurs aux options binaires en raison de leurs compétences à parler d’autres langues sans accent – de rester à l’écart de ce secteur immoral.

Après que nos articles ont attiré l’attention du Premier ministre Benjamin Netanyahu, son bureau avait émis au mois d’octobre un communiqué appelant l’industrie entière, avec ses pratiques « sans scrupules », à être mise hors la loi dans le monde entier.
Mais lorsqu’on en vient aux autorités chargées de l’application de la loi en Israël – la police et diverses autorités de l’Etat en termes d’enquête ou de poursuites judiciaires – l’histoire est très différente.

Alors que nous avons cherché à comprendre auprès de la police israélienne la profondeur de l’enquête qu’elle a pu mener sur ce fléau criminel, ce qu’elle a établi et ce qu’elle fait pour lutter contre, nous nous sommes trouvés face à un mur de silence. Les porte-paroles ne nous ont pas aidés, ils ne nous ont pas répondu.

Les demandes d’entretien ont été systématiquement rejetées. La même chose s’est produite lorsque nous avons tenté d’entrer en contact avec la hiérarchie du ministère public.

‘La plus grande affaire de corruption, la plus ruineuse aussi, jamais mise en place par des citoyens israéliens’

L’impossibilité d’accéder à la police ne s’est pas limitée au Times of Israel.

La police a rejeté de façon scandaleuse une demande émanant de la présidente du Comité du contrôle de l’Etat de la Knesset, Karin Elharar, qui avait convoqué les agents pour témoigner lors de la session consacrée le mois dernier aux options binaires. Les policiers ne s’y sont pas rendus. Tout simplement.

Le mois dernier encore, le FBI et d’autres autorités américaines ont rejoint les régulateurs et les enquêteurs financiers d’une vingtaine d’Etats-membres de l’Union européenne pour un sommet sans précédent consacré à la fraude aux options binaires.

La police israélienne n’y a pas assisté – même s’il n’est pas certain qu’elle y ait été conviée.

La députée Karin Elharar (Yesh Atid), présidente de la commission du contrôle de l'État à la Knesset, préside une réunion de la commission, le 8 juin 2015. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

La députée Karin Elharar (Yesh Atid), présidente de la commission du contrôle de l’État à la Knesset, préside une réunion de la commission, le 8 juin 2015. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Ce texte n’a pas pour but de laisser entendre qu’il y aurait une couverture sinistre et large de ce qu’il se passe ici.

Il veut plus largement attester du fait que les forces chargées de l’application de la loi en Israël ont échoué, et qu’elles continuent d’échouer, lorsqu’il s’agit de s’attaquer à la plus grande affaire de corruption, la plus ruineuse aussi, jamais mise en place par des citoyens israéliens, un crime qui implique des milliers d’Israéliens qui vont chaque jour travailler et qui, chaque jour, volent de l’argent à des clients confiants dans le monde entier.

Cet échec constant à éliminer la fraude aux options binaires – en menant tout simplement des opérations dans les entreprises de Tel Aviv, de Ramat Gan, de Herzliya, de Césarée et au-delà, en arrêtant les responsables et en les traduisant devant la justice – pourrait être une conséquence d’une incompétence abjecte de la police.

Cela pourrait signifier qu’il y a des directives venant de plus haut et qui demandent de ne pas nuire aux revenus fiscaux ou aux chiffres du chômage. Redouterait-on, en traitant ce problème à la racine, de voir émerger certaines défaillances ou impacts économiques préjudiciables à terme ?

Peut-être est-on aussi indifférent face à l’effet dévastateur de cette fraude sur tous ces individus confiants dans le monde qui en ont été les victimes. Ou peut-être que la police redoute certains des criminels impliqués dans l’affaire.

Il peut y avoir également des conflits d’intérêts. Nous avons entendu parler de propriétaires d’entreprises d’options binaires qui pourraient entretenir des liens avec des officiers de police, en place ou retraités, avec des chefs religieux, des responsables gouvernementaux, des militants politiques et des politiciens. Je ne le sais sincèrement pas.

Ce que je sais, toutefois, c’est qu’il n’a pas fallu beaucoup de temps au Times of Israel pour trouver les noms et les adresses des centres d’appel dans le pays auquel 23Traders a eu recours pour mener ses affaires.

Et si nous avons pu les trouver après le suicide de Fred Turbide, la policer aurait pu le faire avant que Fred Turbide ne se donne la mort. Elle aurait pu arrêter « Julian Wellington ». Et elle aurait pu ainsi sauver la vie du Canadien.

Fidèle au silence pour lequel elle a opté, la police israélienne n’a apporté aucune réponse à la nouvelle que Fred Turbide avait été poussé au suicide par les pratiques pleines de duplicité d’une entreprise d’options binaires israélienne.

Et, d’après ce que nous savons, 23Traders continue gaiement ses affaires.

Et, devrais-je ajouter, le suicide de Fred Turbide n’est pas le premier dont nous ayons entendu parler, même si c’est le premier sur lequel nous avons eu des détails.

Il n’est pas la première vie à s’être éteinte en conséquence directe des fraudeurs des options binaires israéliennes, qui ont été autorisées à continuer leur méprisable dessein à cause de l’échec déraisonnable des autorités chargées de l’application de la loi. C’est épouvantable, mais il n’y a aucune raison que Turbide soit le dernier.