En janvier 2016, après la fin d’une interdiction de 70 ans, « Mein Kampf » d’Hitler a été republié en Allemagne. L’évènement a fait les gros titres dans le monde entier, et a déclenché un débat particulièrement anxieux dans la communauté juive allemande. Ce volume de « propagande dédaigneuse » doit rester interdit, a protesté Josef Schuster, le président du conseil central des juifs d’Allemagne, précisant que « les autorités faisant appliquer la loi devrait poursuivre rigoureusement la distribution et la vente du livre ».

Au contraire, quand « Main Kampf » a été publié la première fois, il y a 91 ans, les juifs allemands l’ont à peine remarqué. Ils ne l’ont certainement pas perçu comme une menace pour leur existence, ou même comme un signe avant-coureur d’un climat politique changeant dans leur patrie.

Il y avait plusieurs journaux juifs dans l’Allemagne d’avant-guerre — Israelitisches Familienblatt, Jüdische Rundschau, Der Israelit, Das Jüdische Echo, Jüdisch-liberale Zeitung, et des publications de droite comme Der Schild et Der nationaldeutsche Jude — mais seul l’un d’entre eux a publié un court article sur « Mein Kampf », qui était principalement un extrait de la critique d’un autre journal.

Le 9 octobre 1925, C.V.-Zeitung de « l’association centrale des citoyens allemands de confession juive » a publié un court extrait en page neuf intitulé « Plutôt que l’esprit, l’arrogance », qui n’a pas proposé sa propre critique de « Mein Kampf » mais s’est contenté de faire référence à une critique négative de la revue conservatrice Kreuz-Zeitung.

« Les journaux juifs ont généralement ignoré le livre d’Hitler. De temps en temps il y avait quelques allusions au livre, mais pas de discussion profonde ni d’analyse », a déclaré Othmar Plöckinger, qui a récemment publié un livre de 700 pages comprenant beaucoup de sources historiques sur « Mein Kampf », dont 51 critiques contemporaines de la sortie du livre. Une seule d’entre elles provenait d’un journal juif.

La une de l'édition du 9 octobre 1925 du C.V.-Zeitung, de l'association centrale des citoyens allemands de confession juive. (Crédit : Universitätsbibliothek Frankfurt am Main/Digitale Sammlungen Judaica)

La une de l’édition du 9 octobre 1925 du C.V.-Zeitung, de l’association centrale des citoyens allemands de confession juive. (Crédit : Universitätsbibliothek Frankfurt am Main/Digitale Sammlungen Judaica)

« L’attitude anti-juive de Kreuz-Zeitung […] est la meilleure garantie pour le calme et le jugement correct de son auteur », déclare le C.V.-Zeitung. Il continue ensuite en citant un paragraphe décrivant le livre d’Hitler comme superficiel, pompeux et repoussant.

« L’on recherche de l’esprit et ne trouve que de l’arrogance ; l’on recherche de l’inspiration et l’on ne reçoit que de l’ennui ; l’on recherche de l’amour et de la passion et l’on trouve des slogans ; l’on recherche une haine saine et l’on trouve des injures », se plaint le critique du Kreuz-Zeitung.

Les éditeurs du C.V.-Zeitung, un journal dédié au « germanisme et au judaïsme », n’ont rien eu à ajouter. Ils ont promis leur propre critique du « livre du Führer populiste », mais elle n’a jamais été publiée.

Othmar Plöckinger (Crédit : Autorisation)

Othmar Plöckinger (Crédit : Autorisation)

« Quand des journaux juifs parlaient d’Hitler et de son parti national-socialiste, le sujet principal était les insultes ou les attaques contre les juifs, la profanation des cimetières juifs etc., mais pas l’idéologie nationale socialiste », a déclaré Plöckinger dans un entretien avec le Times of Israel.

Quand la presse juive a examiné « l’idéologie » antisémite, ils ont majoritairement étudié les antisémites « scientifiques » – adhérents ou eugénistes – et non Hitler et son livre.

Comme Rahel Strauss, un médecin qui a grandi à Karlsruhe et a émigré en Palestine en 1933, a écrit dans ses mémoires : « Nous passions par les boîtes du Völkischer Beobachter [l’organe officiel du parti nazi], lisions les articles incendiaires et avons travaillé dans l’indignation. Nous n’avons pas réalisé que ce Völkischer Beobachter était l’un des journaux les plus lus en Allemagne à l’époque. Nous avons vu « Mein Kampf » de Hitler chez tous les libraires, aucun d’entre nous ne l’a acheté, aucun d’entre nous ne l’a lu. »

A certains égards, a déclaré Plöckinger, la réaction des juifs au laïus de Hitler, ou plutôt le manque de réaction, « était une sorte de non volonté de perdre du temps avec des bêtises telles que ‘Mein Kampf’. »

Jusqu’à la fin des années 1920, le parti de Hitler était simplement l’un des nombreux mouvements antisémites et populistes auxquels faisaient face les journaux juifs.

Mais même quand Hitler est devenu plus important, son parti a été perçu comme une « ramification brutale et radicale » d’une superstructure intellectuelle antisémite bien plus importante et influente », a expliqué Plöckinger, qui a co-édité l’édition annotée de « Mein Kampf », publiée en début d’année.

Les premières critiques juives

Alors que les journaux juifs ont largement négligé le livre d’Hitler, cela ne signifie pas que des individus juifs et non juifs opposés à l’antisémitisme n’y ont pas prêté attention. Ils l’ont fait, mais ils l’ont souvent rejeté car des ordures populistes et mal écrites d’un charlatan qui ne devrait pas être pris au sérieux.

Une exception notable est le Jüdisch-liberale Zeitung qui, le 20 août 1930, a publié un article en première page intitulé « La menace nationale socialiste », qui traite en longueur de l’idéologie de Hitler telle qu’exposée dans son livre.

La une du Jüdisch-liberale Zeitung du 20 août 1930. (Crédit : Universitätsbibliothek Frankfurt am Main/Digitale Sammlungen Judaica)

La une du Jüdisch-liberale Zeitung du 20 août 1930. (Crédit : Universitätsbibliothek Frankfurt am Main/Digitale Sammlungen Judaica)

Le 1er novembre 1925, Stefan Grossman, qui est né juif mais s’est converti au christianisme, a publié une critique de « Mein Kampf » dans la Neue Freie Presse de Vienne, un journal intellectuel pour qui Theodor Herzl avait écrit quelques décennies auparavant.

Grossman a commencé sa critique en décrivant sa première rencontre avec l’auteur du livre, qui avait eu lieu deux ans auparavant parce que « l’insignifiant » et « incroyablement trivial » Herr Hitler avait poursuivi Grossman pour un article qui critiquait le parti nazi.

‘Ce livre montre Hitler tel qu’il est : sans cœur, ignorant, vaniteux, sans aucune imagination ; et la seule circonstance atténuante qui peut être citée est qu’il est un incurable fanatique de la guerre’

Critiquant à la fois le livre et l’homme, Grossman a cité Hitler se vantant d’avoir lu « infiniment et minutieusement » dans sa jeunesse, mais remarque qu’il échoue à mentionner un seul livre qui l’aurait marqué. « Quelques pages plus tard, Adolf Hitler écrit à propos de cette période : ‘Le soir j’étais épuisé, incapable de regarder un livre sans m’endormir’. Des deux affirmations, la seconde apparaît comme la plus probable », a critiqué Grossman.

Lisant ce « long et pourtant pathétique livre », Grossman se demandait comment il était possible qu’un « psychopathe obsessif » comme Hitler réussisse à attirer des milliers de personnes à ses assemblées politiques.

L’explication est simple, a suggéré Grossman : un orateur a le droit à une certaine dose de démence, cela le rend en fait plus attirant. Les livres, cependant, sont différents, puisque privés de la compagnie de personnes de pensée semblable, les esprits sont plus clairs et plus rationnels. « Ce livre montre Hitler tel qu’il est : sans cœur, ignorant, vaniteux, sans aucune imagination ; et la seule circonstance atténuante qui peut être citée est qu’il est un incurable fanatique de la guerre ».

Une critique catholique dévastatrice

La critique la plus détaillée et la plus dévastatrice de « Mein Kampf » apparaît avoir été écrite par un théologien catholique. Johannes Stanjek était l’éditeur de Abwehr-Blätter, l’organe centrale de l’association de résistance à l’antisémitisme, qui a été fondée en 1890 et comptait des juifs et des chrétiens parmi ses membres.

La première page des deux volumes d'une des premières éditions de « Mein Kampf » (Crédit : Institut für Zeitgeschichte / Alexander Markus Klotz)

La première page des deux volumes d’une des premières éditions de « Mein Kampf » (Crédit : Institut für Zeitgeschichte / Alexander Markus Klotz)

Le 20 octobre 1925, le journal, qui est tiré à 20 000 exemplaires, publie une critique de quatre pages du premier volume du livre. La signature est de Ludwig Kaempfer de Breslau, mais puisque ce nom n’apparaît ni dans la liste des membres de l’association, ni dans le registre de population de la ville, Plöckinger pense qu’il s’agit du pseudonyme de Stanjek.

Avec un sarcasme mordant, la critique expose Hitler pour attaquer des juifs sans vraiment savoir quoi que ce soit à leur sujet, puis réfute beaucoup des affirmations scandaleuses de « Mein Kampf ».

Par exemple, Hitler écrit que les juifs sont si convaincus de l’infériorité de leur race qu’ils « veulent empoisonner le sang » des autres peuples. Les hommes juifs n’épousent pas de femmes chrétiennes, mais les hommes chrétiens épousent toujours des femmes juives, affirme Hitler.

« Nous sommes perplexes, écrit le critique. Les vrais nationalistes n’ont pas besoin de fournir de preuve pour leurs affirmations, mais regardons les statistiques. » Il cite ensuite le nombre exact de mariages mixtes en Prusse dans les 20 années précédentes, qui montre en fait qu’il y a plus d’hommes juifs qui épousent des femmes non juives que l’inverse. Peut-être « les tableaux devraient-ils être tournés dans l’autre sens », comme pour dire que ce n’est pas la communauté chrétienne mais la communauté juive qui est « bâtardisée », suggère l’auteur.

« Soyez rassuré : les juifs religieux s’opposeront toujours aux mariages mixtes, tout comme les protestants et les catholiques, mais ils ne sont pas assez fanatiques pour en tirer des conséquences biologiques [les italiques sont de la rédaction du TOI] comme Hitler » établit la critique.

‘Tant que le mouvement populiste ne peut pas trouver de meilleurs dirigeants, beaucoup d’eau aura coulé avant qu’ils ne gagnent dans le pays des poètes et des penseurs’

Le problème de « Mein Kampf » est principalement que « beaucoup est affirmé, mais peu est prouvé », continue la critique, qui fournit des exemples innombrables pour discréditer les multiples ‘théories’ de Hitler.

« Le politicien de Munich » accuse les juifs du bolchévisme de Bakounine et Lénine (qui ne sont pas juifs), parle des racines juives de Karl Marx mais oublie de mentionner que Friedrich Engels n’était pas juif. Hitler cite des juifs impliqués dans des mouvements révolutionnaires mais néglige commodément les juifs des cercles conservateurs et réactionnaires. »

Hitler a déclaré que les Aryens étaient, et sont, « les [seuls] porteurs du développement de la culture humaine », ce qui pousse le critique à débiter une longue liste de réussites juives dans l’architecture, la musique, la politique et en fait chaque effort humain, mais dit ensuite que même si les juifs n’avaient aucune de ces réussites à montrer « qu’est-ce que cela prouverait ? Une société qui pendant des décennies a été exclue de tout progrès, éducation et culture par la cruauté terrible du ghetto pourrait-elle être accusée si elle n’avait pas apporté un progrès aux Hommes ? »

Le critique de journal prend aussi Hitler à partie pour avoir souillé la mémoire des 12 000 soldats juifs qui se sont battus pour l’Allemagne pendant la Première Guerre Mondiale, citant « l’embarrassant » épisode d’un important nazi qui avait promis 1 000 Reichsmark à quiconque pourrait lui montrer une famille juive avec trois fils dans l’armée. Cinquante de ses familles ont rapidement été identifiées, dont certaines avaient compté huit membres sur le champ de bataille en même temps. « Puisque ce tribut a dû être payé, vous pouvez voir l’ignorance illimitée des juifs avec qui le héros allemand a osé diffamer ses concitoyens. »

Bien que remplie de faits, de nombres et d’arguments convaincants, cette critique cinglante du livre de Hitler conclut avec une affirmation fatalement erronée sur le futur de Hitler, un rappel glaçant d’à quel point beaucoup d’Allemands étaient tristement naïfs sur la menace posée par son idéologie génocidaire.

« L’on pose de côté le livre d’Hitler avec un sentiment de stupéfaction, résume la critique. Tant que le mouvement populiste ne peut pas trouver de meilleurs dirigeants, beaucoup d’eau aura coulé avant qu’ils ne gagnent dans le pays des poètes et des penseurs. »

Adolf Hitler et Goering sur le balcon de la Chancellerie, Berlin, le 16 mars 1938 (Crédit : Wikipedia)

Adolf Hitler et Goering sur le balcon de la Chancellerie, Berlin, le 16 mars 1938 (Crédit : Wikipedia)

Le 21 février 1927, le Abwehr-Blätter publie une critique, probablement aussi écrite par Stanjek, du second volume de « Mein Kampf ». Elle critique Hitler avec le même esprit acéré, bien que l’on ait l’impression que l’auteur commence à réaliser que le nazisme n’est pas un feu de paille mais devient un mouvement de masse.

La critique commence par citer le premier volume, où Hitler demande que son mouvement vise « davantage les émotions et de manière très limitée seulement la soi-disante raison ».

Il est remarquable que cette affirmation n’ait pas attiré ne serait-ce qu’un peu d’attention du public, note l’article. Après tout, rien ne décrit « l’excentricité et la sottise » des nazis mieux que le rejet de Hitler de « la soi-disante raison ». Une fois que les lecteurs ont compris cet extrait du premier volume, ils ne seront pas surpris par le radotage servi dans le second volume, écrit le critique. « Et pourtant l’on ne peut pas rester silencieux à son propos », écrit-il, et il réfute certaines des affirmations les plus scandaleuses.

« Une sérieuse polémique sur Hitler, après sa déclaration de guerre à la raison, n’est certainement pas prévue », écrit-il et il continue en ridiculisant le futur Führer.

Par exemple, il prend les « phantasmes » de Hitler sur les « dirigeants d’un empire mondial juif espéré » qui travaille à la destruction de l’Allemagne et du Japon. « Oh, ces maudits juifs ! » s’exclame-t-il ironiquement. Ou à propos de l’appel d’Hitler à exécuter « beaucoup des dizaines de centaines » de criminels responsables de la révolution de novembre 1918. « Ici Hitler s’approche dangereusement du point où seul un médecin peut émettre un jugement », écrit-il.

En conclusion, le critique exprime son espoir que la jeunesse allemande, qui soutient de plus en plus Hitler, et ses enseignants et conseillers, commencent à réaliser la folie de ce mouvement croissant. Si l’Allemagne ne veut pas perdre sa bonne réputation internationale, écrit-il, il est temps de le « confronter avec énergie ».

Six ans plus tard, Adolf Hitler était nommé chancelier.