Othmar Plöckinge : « Pas d’autre choix que d’annoter ‘Mein Kampf' »
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Entretien

Othmar Plöckinge : « Pas d’autre choix que d’annoter ‘Mein Kampf' »

Le co-éditeur affirme qu'il est nettement préférable de lire la nouvelle version critique du livre d'Hitler que l'original

Raphael Ahren est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Les rédacteurs de la nouvelle version annotée de Mein Kampf, de gauche à droite : Thomas Vordermayer, Othmar Plöckinger, Christian Hartmann, Roman Toppel (Crédit : Institut für Zeitgeschichte / Alexander Markus Klotz)
Les rédacteurs de la nouvelle version annotée de Mein Kampf, de gauche à droite : Thomas Vordermayer, Othmar Plöckinger, Christian Hartmann, Roman Toppel (Crédit : Institut für Zeitgeschichte / Alexander Markus Klotz)

Quel retour ! Près de 90 ans après qu’Adolf Hitler a écrit « Mein Kampf » et 70 ans après sa mort, son opus magnum est en tête des best-sellers allemands.

La nouvelle édition du livre – publiée en Allemagne vendredi dernier pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale – s’est vendue en quelques heures, conduisant l’éditeur à commander la réimpréssion de plusieurs milliers de tomes.

Malgré la controverse entourant la réapparition du discours antisémite d’Hitler, l’Institut d’histoire contemporaine de Munich a été surpris par le succès de la version annotée en deux volumes de « Mein Kampf », qui contient des commentaires plus critiques que le texte original.

« Nous avons été surpris par la forte demande pour l’ouvrage, comme les 4 000 exemplaires initialement prévus le prouvent », a reconnu l’historien autrichien Othmar Plöckinger, qui a co-édité la nouvelle édition.

Pourtant, il a déclaré au Times of Israël dans un échange de courriels, que dans l’ère Internet, c’était « une illusion » de croire que l’on pouvait empêcher les gens de lire cela ou tout autre livre. Et il vaut mieux, a-t-il ajouté, qu’ils lisent « notre édition annotée » que la version originale.

Plusieurs traductions de "Mein Kampf" (Crédit : Institut für Zeitgeschichte / Alexander Markus Klotz)
Plusieurs traductions de « Mein Kampf » (Crédit : Institut für Zeitgeschichte / Alexander Markus Klotz)

Rédigé par Hitler entre 1924 et 1925, pour la mjorité du livre alors qu’il était en prison pour un putsch raté, « Mein Kampf » (« Mon combat » en allemand) a été traduit en 18 langues et vendu à plus de 12 millions d’exemplaires avant 1945. Après la guerre, la publication du livre a été interdite en Allemagne. Mais selon le droit allemand, un livre entre dans le domaine public sept décennies après la mort de l’auteur, permettant de fait sa nouvelle publication la semaine dernière.

Même la publication d’une « édition critique », comme l’éditeur l’appelle, a été reçue avec des sentiments mitigés par la communauté juive en Allemagne.

En décembre, le Conseil central des juifs en Allemagne a déclaré que le livre devrait rester interdit et a appelé les autorités à « poursuivre rigoureusement la distribution et la vente du livre ».

Cependant, le président du Conseil, Josef Schuster, a reconnu que « Mein Kampf » était déjà facilement retrouvé en ligne et a dit qu’il n’avait rien contre la réédition d’une version annotée.

Josef Schuster, le nouveau President du Conseil central juif en Allemagne le 30 novembre 2014 (Crédi : AFP PHOTO / DANIEL ROLAND)
Josef Schuster, le nouveau President du Conseil central juif en Allemagne le 30 novembre 2014 (Crédi : AFP PHOTO / DANIEL ROLAND)

Il a en outre admis que la connaissance de ce travail continue d’être importante à la compréhension du nazisme et de l’Holocauste. « Par conséquent, nous ne nous opposons pas au fait qu’une édition critique, contrastant les théories raciales d’Hitler avec des découvertes scientifiques, soit à la disposition de la recherche et de l’enseignement », a-t-il déclaré dans un communiqué.

D’autres dirigeants juifs allemands, cependant, se sont opposés à la réédition du livre, même s’il est entouré d’un commentaire critique, ils craignent tout de même qu’un regain d’intérêt pour les idées de Hitler puisse être d’aucune utilité.

Le co-rédacteur en chef, Plöckinger, qui a publié son premier livre sur « Mein Kampf » en 2006, a dit qu’il ressentait de la sympathie envers les survivants de l’Holocauste qui se soucient de voir le livre de Hitler de retour sur les étagères allemandes.

« Pour moi il n’y a pas d’alternative à la publication de l’édition annotée », a-t-il déclaré au Times of Israel. « Si je devais choisir entre les gens qui lisent une édition originale de ‘Mein Kampf’ ou notre édition annotée, j’opte pour la deuxième option », a-t-il dit.

L'Institut basé à Munich d'Histoire contemporaine qui a re-publié « Mein Kampf » le 8 janvier 2015, une édition massivement annotée en deux volumes (Crédit : Autorisation)
L’Institut basé à Munich d’Histoire contemporaine qui a re-publié « Mein Kampf » le 8 janvier 2015, une édition massivement annotée en deux volumes (Crédit : Autorisation)

Plöckinger, qui, avec trois autres historiens ont écrit les quelque 3 500 annotations critiques pour accompagner le texte de Hitler, est un véritable expert de « Mein Kampf ». Outre son premier livre sur le sujet, intitulé : « Mein Kampf : L’histoire d’un livre », il a récemment publié un volume de 700 pages avec les sources historiques concernant le livre, dont beaucoup n’ont jamais été publiées auparavant.

Par exemple, il reproduit pour la première fois une lettre datant de décembre 1931 dans laquelle le célèbre philosophe allemand Martin Heidegger recommande chaleureusement le « livre de Hitler », arguant que son auteur a un « instinct politique inhabituel sûr ».

En se préparant à publier une version révisée de l’une des œuvres les plus connues et incendiaires de l’histoire du monde, Plöckinger a également consulté un chercheur israélien Dan Michman, qui dirige l’Institut international de recherche sur l’Holocauste de Yad Vashem.

Plöckinger était également en contact avec Alon Kraus, un avocat israélien qui s’est récemment rendu en Allemagne, avec une pièce de théâtre sur « Mein Kampf ».

Voici une transcription légèrement modifiée de notre entretien :

Times of Israel : Combien d’exemplaires de la nouvelle version annotée de « Mein Kampf » ont été vendus à ce jour ? Combien de commandes en avance avez-vous reçu ? Combien de copies supplémentaires l’éditeur se prépare à imprimer ?

Othmar Plöckinger : Au début, 4 000 exemplaires ont été imprimés, mais ils ont été vendus des semaines avant la présentation de l’édition annotée vendredi dernier. Par conséquent, 5 000 exemplaires supplémentaires ont été imprimés.

Mais comme 15 000 commandes ont été passées vendredi dernier, il y aura plus de copies à nouveau imprimées. En fait, on ne peut pas dire si c’est encore la fin. Mais, d’après la grande couverture médiatique qu’a reçue l’édition, je ne le pense pas.

Que pouvez-vous me dire au sujet des projets pour faire traduire le livre ? Y a-t-il des accords signés ? Quelles autres langues sont envisagées [pour la traduction] et lesquelles seront les premières ?

Il y a eu plusieurs demandes de renseignements concernant des traductions possibles, mais il n’y a aucun accord et aucun projet réel pour traduire l’édition annotée.

D’une part, pour terminer l’édition dans le temps cela nous a pris toutes les ressources disponibles, donc aucune discussion sérieuse n’était alors possible.

D’autre part, il est crucial pour l’Institut d’histoire contemporaine de Munich d’assurer une grande qualité et une fidélité pour les éventuelles traductions possibles – et cela prend du temps à organiser et à préparer. À ma connaissance, il y a une édition annotée indépendante de « Mein Kampf » en préparation en France.

Othmar Plöckinger (Crédit : Autorisation)
Othmar Plöckinger (Crédit : Autorisation)

Etes-vous surpris par le succès renouvelé et écrasant du livre ? Comment expliquez-vous qu’une édition scientifique d’un vieux livre atteindrait un tel niveau de ventes ?

Oui, nous avons été surpris par la grande demande pour le livre comme les 4 000 exemplaires initialement prévus le prouvent.

Bien sûr, c’est un vieux livre, vieux d’environ 90 ans, mais il reste encore un symbole des horreurs du régime nazi et est donc plus qu’un vieux livre.

En outre, tous les mythes et les légendes autour de ce livre et son contenu peuvent être débattus, analysés et démystifiés maintenant sur la base du texte original lui-même. Et je préfère un intérêt élevé pour notre édition annotée beaucoup plus que dans les éditions sans aucun commentaire disponibles en Inde, en Turquie et ailleurs.

Qui, selon vous, achète le livre ? Pour la majorité des experts du Troisième Reich ? Mais ils le connaissent probablement déjà. A quel point êtes-vous inquiet que le livre tombe entre de mauvaises mains, par exemple des gens qui, ignorant le commentaire critique, pourrait être attiré par le message d’Hitler ?

A ce stade, il est difficile de dire qui a acheté l’édition annotée jusqu’ici.

Probablement de nombreux chercheurs, des bibliothèques, des instituts d’éducation, des universités, etc… Pour les personnes d’extrême-droite, qui veulent le livre pour des raisons symboliques (et il y a des études qui prouvent que cela est la pertinence principale de l’ouvrage pour les néo-nazis), notre édition est sans intérêt ; ils ont l’édition originale depuis longtemps.

Et pour ces gens de droite intéressés par le contenu du livre, cela ne prend que deux clics sur Internet pour le télécharger gratuitement, sans aucun commentaire. Et si néanmoins un néo-nazi jette un coup d’oeil dans l’édition annotée, il ne sera pas en mesure d’ignorer les commentaires de 2 000 pages ; il sera inévitablement confronté aux annotations. Et cela est une bonne première étape.

Les opinions sur la valeur de la publication du livre varient. Vous appartenez évidemment à ceux qui font valoir que c’est une bonne chose de rendre le livre accessible à un large public afin de démystifier le détritus de Hitler. Est-ce que l’immense popularité du livre changera de quelque façon que ce soit votre opinion ? Cela ne vous inquiète pas un peu de savoir que tant de gens lisent le livre d’Hitler ?

Je comprends profondément le rejet de la publication de l’édition annotée de « Mein Kampf » par les survivants des horreurs nazies et de leurs descendants parce que le livre est toujours un symbole du nazisme et couvre toute la saleté de l’idéologie nazie.

Mais à mon avis, il n’y a pas d’alternative à la publication de l’édition annotée.

La première page des deux volumes d'une des premières éditions de « Mein Kampf » (Crédit : Institut für Zeitgeschichte / Alexander Markus Klotz)
La première page des deux volumes d’une des premières éditions de « Mein Kampf » (Crédit : Institut für Zeitgeschichte / Alexander Markus Klotz)

A l’heure de l’Internet, il est illusoire de penser qu’on pourrait empêcher les gens de lire un livre, y compris « Mein Kampf ».

Et si je dois choisir entre des gens qui lisent une édition originale de « Mein Kampf » ou notre édition annotée, j’opterais pour la deuxième option. Mais, je suppose aussi que la plupart des acheteurs de notre édition sont plus intéressés par nos commentaires que par le texte original. Sinon, ils n’auraient pas attendu cette édition.

À 59 euros (près de 300 shekels), le livre n’est pas bon marché. Qui a déterminé le prix ? A qui profite les produits de la vente ?

Je ne suis pas d’accord. Le livre n’est pas cher par rapport à d’autres publications de ce volume (2 000 pages en deux volumes). C’est possible car le livre est produit à prix coûtant, il n’y a pas de bénéfices.

Ce sont les informations de l’Institut d’histoire contemporaine annoncées lors de la présentation de vendredi dernier. Je n’ai pas de plus amples informations, mais bien sûr, je n’ai pas participé à la planification financière de l’édition.

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