Quand un Juif israélien originaire d’Australie se promène en Jordanie
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Reportage

Quand un Juif israélien originaire d’Australie se promène en Jordanie

L'histoire inédite des travailleurs juifs américains qui vivent, étudient et voyagent dans le royaume hachémite

Un souk à Amman, le 26 mars 2015 (Crédit photo : Avi Lewis / Times of Israël, Benyamin Loudmer)
Un souk à Amman, le 26 mars 2015 (Crédit photo : Avi Lewis / Times of Israël, Benyamin Loudmer)

AMMAN – Esquivant habilement la circulation du milieu de l’après-midi, Tariq, mon chauffeur de taxi palestinien, est passé devant des mosquées et hôtels flous et noircis par les fumées du flot incessant de camions, de voitures et d’autobus qui se pressent dans les rues étroites du centre-ville d’Amman.

Deux clefs rouillées pendaient au rétroviseur – ce n’est pas une décoration mais de vraies clés qui appartenaient à son grand-père et qui autrefois ouvraient une porte quelque part dans Jaffa, près du Tel-Aviv d’aujourd’hui.

Je me suis silencieusement tourné pour regarder la vue, m’imprégnant de l’odeur d’encens et des pots d’échappement, mon identité juive et mon passeport israélien soigneusement caché dans ma poche.

En gardant une main sur le volant, le conducteur de taxi se tourna vers moi et me dit d’une voix presque accusatrice : « Les Israéliens, vous savez – les Juifs – les Yahud, nous ont expulsés. Ils nous ont chassés de Palestine. »

Sans un autre mot, nous avons continué notre trajet, dans le silence, le tintement des clés, un sourire en coin, un peu comme un « bienvenue en Jordanie » qui se noyait dans les klaxons des voitures à l’extérieur.

Peu de choses ont été écrites sur les Juifs de Jordanie. Pour commencer, le discours académique sur les Juifs résidant dans un Etat arabe et en dehors d’Israël est un tabou au Moyen-Orient depuis la création de l’Etat juif en 1948. Les Juifs sont presque toujours considérés comme étant des Israéliens ou des sionistes, et donc la question a été largement négligée ou abordée avec hostilité ou méfiance.

Deuxièmement, très peu de données précises sur la démographie religieuse existent dans tout le Moyen-Orient.

Cette situation est exacerbée par la nature tribale et souvent semi-nomade de la population dans la région. Les Juifs qui visitent ou qui vivent encore dans le monde arabe sont souvent réticents à révéler leur identité, craignant pour leur sécurité personnelle.

Le trafic de la mi-journée tandis que les gens rentrent chez eux à partir après 15 heures (Crédit : Michal Shmulovich / Times of Israël)
Le trafic à la mi-journée, tandis que les gens rentrent chez eux à partir après 15 heures (Crédit : Michal Shmulovich / Times of Israël)

Avant de me rendre en Jordanie, j’ai rencontré Sarah Zaides, une doctorante en histoire qui a étudié à Amman en 2011 grâce à une bourse du Département d’Etat américain en langue critique. Elle m’a donné une sorte d’avant-goût pour que je puisse savoir à quoi m’attendre avant de me promener dans les rues jordaniennes.

« Je devais absolument cacher mon identité juive. J’avais un nom juif. Chaque taxi dans lesquels je rentrais – ils étaient très sympathiques – la première chose qu’ils me demandaient était : d’où venez-vous, quel est votre nom ? », m’a décrit Zaides, il y a quelques semaines autour d’un café à Jérusalem.

« Je ne pouvais pas dire que j’étais américaine, car on nous a dit de garder secret ce détail. Je ne pouvais pas dire de Russie (ma famille est d’origine russe), donc je disais que je venais de l’Espagne », a-t-elle poursuivi, ajoutant : « Ils me répondaient : Sarah est un beau nom arabe – il vient du Coran. Je répondais : Exactement », s’est-elle remémorée.

Je regardais Tariq tandis qu’il me déposait dans un coin de rue animée pendant que le se soleil couchait. Je n’étais pas encore tout à fait sûr que je fusse blanchi de tout soupçon, camouflé par mon apparence occidentale. « Shukran Habibi » – merci – lui ai-je dit. Il m’a souri chaleureusement et m’a serré la main, puis a disparu avec son taxi dans la mêlée de fin d’après-midi.

Pas de Juifs sur la rive est du Jourdain

Depuis que le traité de paix a été signé entre Israël et la Jordanie, aucune restriction n’existe envers les voyageurs juifs qui se rendent au royaume hachémite, mais toutes les personnes à qui j’ai parlé m’ont expliqué rester discrets sur leur identité. Et ce n’est pas en raison d’un danger manifeste – « il y a des chances que vous vous en sortiez très bien », m’a affirmé Zaides. « Mais vous ne savez pas qui vous écoute. »

Presque tous les pays du Moyen-Orient peuvent se vanter d’avoir des histoires illustres juives et d’avoir des communautés juives de longue date – presque toutes ont été expulsées et dépeuplées avec la création d’Israël.

En fait, une poignée de Juifs vivent toujours, même s’ils sont plus rares – assiégés et, au moins publiquement, hostiles au sionisme – dans certains de ces pays. Le Yémen, l’Egypte, l’Iran et la Tunisie viennent à l’esprit lorsqu’on les évoque.

Pourtant, un pays dans la région est remarquablement absent de la carte tribale – la Jordanie. Malgré sa proximité avec Jérusalem et les références bibliques d’implantations israélites près de ses frontières, aucune communauté juive dans la mémoire récente n’a jamais résidé dans les frontières du royaume hachémite.

Aujourd’hui, les Juifs de Jordanie – un filet de travailleurs humanitaires américains à Amman qui cachent leurs identités, aux côtés des responsables israéliens de l’ambassade locale – sont peut-être les premiers Juifs à vivre sur la rive est du Jourdain depuis des siècles.

Les Juifs ont l’interdiction, en vertu de la loi jordanienne, de posséder des biens ou d’acquérir la citoyenneté jordanienne.

Une photo prise à la mi-journée de la ville encore endormie d'Amman (Crédit : Michal Shmulovich / Times of Israël)
Une photo prise à la mi-journée de la ville encore endormie d’Amman. (Crédit : Michal Shmulovich / Times of Israël)

L’éléphant dans la pièce

Certes, la relation entre la Jordanie et Israël s’épanouit furtivement bien qu’elles soit profondément impopulaire. Israël et le royaume hachémite ont signé un accord de 15 milliards de dollars en septembre – qui stipulait qu’Israël fournira du gaz naturel de son réservoir Leviathan à la Jordanie sur une période de 15 ans – , le contrat le plus important jamais signé entre les deux pays.

Un accord de 2013 signé entre les deux pays voisins pour sauver la mer Morte en construisant un canal pour transporter l’eau de la mer Rouge est un autre exemple de la coopération stratégique régionale entre les deux Etats. Ce qui est rare dans une région souvent marquée par la politique tribale et les menaces existentielles.

Cependant, l’opposition interne et les appels contre la normalisation des relations avec l’Etat juif qui croissent, menacent de mettre le holà sur le pacte signé.

Toutefois, les autorités jordaniennes, et, plus important encore, le roi Abdallah, qui règne en Jordanie un peu comme un despote éclairé – risquent la colère populaire, en ignorant les appels nationaux à réexaminer les 20 ans du traité de paix entre les deux pays, afin de procéder à la signature de ces accords.

Dans une région où l’ennemi de mon ennemi est habituellement aussi mon ennemi, avec l’État islamique postés aux frontières de la Jordanie, et le Hezbollah et Al-Nosra qui campent au Nord d’Israël et Ansar Bayit al-Maqdis dans le Sud, une amitié subtile s’est développée entre l’Etat juif et le pays à majorité palestinienne. Mais elle est destinée à une paix entre les gouvernements, et non entre les peuples.

Comme un îlot de stabilité entouré de fondamentalistes, d’Etats en déliquescence, la Jordanie est l’un des rares endroits où les touristes, les Juifs et les Israéliens peuvent voyager en toute sécurité.

« La Jordanie est un endroit sûr, je me sentais sans aucun doute en sécurité là-bas », m’a confirmé Zaides.

« Quand on a ‘découvert’ [j’étais juive], les gens étaient très gentils et j’ai passé un moment très agréable. Je pense qu’en fin de compte rien ne se passera. Ce n’est pas comme si vous disiez ‘Israël’ et le Mukhabbarat sortaient des buissons », explique-t-elle, en se référant à l’agence de renseignements de l’Etat.

« Vous vivez à Amman aux côtés de deux millions de Palestiniens. Les réfugiés palestiniens ne vont pas aimer Israël de toute façon, quelle que soit la manière dont vous leur présentez les choses. Mais cela est seulement de la politique, ce n’est pas une sorte de bataille primordiale entre l’islam et le judaïsme ou avec l’Occident. C’est de la politique ; la plupart des gens veulent juste vivre leur vie », dit-elle, notant que certains de ses meilleurs amis en Jordanie étaient palestiniens, et, « une fois que j’ai appris à les connaître, je n’ai jamais hésité à leur dire que j’étais juive ».

Le centre d'Amman, le 26 mars 2015 (Crédit : Avi Lewis / Times of Israël, Benyamin Loudmer)
Le centre d’Amman, le 26 mars 2015 (Crédit : Avi Lewis / Times of Israël, Benyamin Loudmer)

Croix gammées et étoiles de David

La société jordanienne a une attitude particulière vis-à-vis des Juifs. En se promenant à Amman, on peut trouver des copies de « Mein Kampf » et du fameux « Protocoles des Sages de Sion » traduit en arabe et qui ornent fièrement les fenêtres des librairies et des vendeurs de journaux de rue.

Pour moi, regarder l’image d’Hitler juxtaposé avec une étoile de David a eu un effet cathartique – c’était tellement ouvert, tellement public. Mais en rencontrant des Jordaniens et en leur parlant, j’ai eu l’impression que c’était presque un antisémitisme culturel, non malveillant. Une société où le pernicieux « al-Yahud », ou Juif, flotte comme un sombre nuage au-dessus de la ville, mais où rencontrer un Juif dans la rue – un fait rare compte tenu de leur nombre dérisoire, le caractère transitoire de leur séjour, et leur refus de s’identifier – va susciter une curiosité sympathique, avec une pointe de malaise.

Contrairement aux peuples irakiens, égyptiens ou syriens où la génération de la Seconde Guerre mondiale vieillissante se rappelle encore avec émotion de leurs voisins juifs qui ont été « perdus » dans les années 1950 et 1960 après une série de pogroms, les Jordaniens n’ont pas un tel point de référence. Il n’y avait tout simplement pas de Juifs dans la région.

Contrairement à leurs cousins au-delà de la frontière, ils rencontrent et découvrent « le Juif » par procuration, grâce aux Palestiniens locaux – et l’image est extrêmement négative. C’est un Juif qui est un occupant. C’est un Juif qui est un tueur de bébés. C’est un Juif qui est un obstacle à la paix dans la région.

Je pris une copie de « Mein Kampf » en arabe placé à côté de guides de yoga et de « 50 Nuances de Grey » dans une librairie branchée du centre-ville et me suis approché du jeune homme affable derrière le comptoir.

J’étais dans la rue chic al-Rainbow, la version d’Amman de Rodeo Drive. Une rue animée avec des voitures de sport tapageuses, des restaurants hors de prix et des gens parlant un arabe parsemé d’argot américain. « Est-ce qu’il y a des gens qui achètent ça ? », demandai-je, en indiquant le portrait d’Hitler qui nous regardait avec indignation de sa couverture à côté d’une grande croix gammée.

« Bien sûr, me répondit le commerçant, ‘Mein Kampf’ est très populaire en Jordanie. Pour certaines personnes [Hitler] est un modèle. Pour d’autres personnes, c’est tout simplement de la curiosité pour en savoir plus sur lui. » Ma question semblait susciter autant d’émotions que si j’avais posé une question sur une bande dessinée.

La version arabe de Mein Kampf d'Hitler en vente à Amman, le 26 mars 2015 (Crédit : Avi Lewis / Times of Israël, Benyamin Loudmer)
La version arabe de « Mein Kampf » en vente à Amman, le 26 mars 2015 (Crédit : Avi Lewis / Times of Israël, Benyamin Loudmer)

« Faire son ‘coming-out’ »

La Jordanie est un concept largement occidental, qui a été découpée du mandat britannique de la Palestine et donnée aux Hachémites ; ses frontières aux angles parfaits témoignent d’une époque où les frontières étaient décidées autour d’une tasse de thé en Europe plutôt que sur le terrain par les habitants autochtones de la région.

Aucun Juif ne vivait en Transjordanie en 1946 quand elle est devenue un Etat indépendant, en raison de la décision de Winston Churchill, prise en 1921, de « préserver le caractère arabe » de la Transjordanie et donc de la politique britannique qui en a résulté interdisant aux Juifs de s’y installer.

Avant cela, la zone qui est maintenant la Jordanie était un coin perdu du grand Empire ottoman, composé de tribus transjordaniennes semi-nomades qui traversaient l’arrière-pays désertique cernée entre un Damas prospère au Nord et les villes portuaires de la Méditerranée et de Jérusalem à l’Ouest. Il y avait peu d’infrastructures et trop peu d’importance régionale pour tenter une communauté souvent urbaine de marchands juifs bourgeois qui s’installaient avec plaisir à Gaza mais qui ont simplement ignoré Amman, Irbid et As-Salt.

Le pays est à bien des égards unique en son genre. Pour commencer, il est (encore) l’un des rares endroits à avoir maintenu sa stabilité politique et sociale pendant le printemps arabe.

Deuxièmement, il a conclu un traité de paix avec Israël et les Israéliens (et les Juifs) sont libres de s’y rendre.

Et troisièmement, il n’y a presque pas de preuve qu’une communauté juive ait vécu au sein de ses frontières dans les 1 500 dernières années, ce qui le distingue des centres juifs historiques comme le Maroc ou l’Irak.

Après la ratification du traité de paix en 1994, beaucoup, en Israël, avaient de grands espoirs que l’accord ouvrirait la voie à une période de coopération bilatérale et de normalisation qui permettrait aux Israéliens de se rendre sans entraves dans toute la région.

Alors que les deux pays ont envoyé des ambassadeurs, il a même été question d’ouvrir un restaurant casher à Amman.

Et avec l’afflux des touristes israéliens, les Juifs américains ont suivi. Pas seulement pour des vacances rapides, mais aussi pour résider dans le royaume pendant une longue période prolongée pour des programmes d’étude de la langue arabe et pour du travail d’aide.

Les Israéliens connaissent souvent moins la société jordanienne parce que la durée de leur séjour est souvent limitée et ils ont tendance à rester à l’écart des grandes villes. Bien moins visibles que les Juif israéliens, les Juifs américains sont capables de se glisser dans le pays en restant relativement camouflés.

Plus de croix gammées dans le centre d'Amman, le 26 mars 2015 (Crédit : Avi Lewis / Times of Israël)
DeS croix gammées dans le centre d’Amman, le 26 mars 2015 (Crédit : Avi Lewis / Times of Israël)

Moshe Silverman, qui m’a demandé d’utiliser un pseudonyme pour cet article, a, après son expérience d’étude de l’arabe dans le royaume hachémite, immigré en Israël et s’est enrôlé dans l’armée israélienne.

Il a rencontré de l’antisémitisme manifeste, m’a t-il-dit – pas dirigé contre lui en particulier, mais une antipathie générale contre les Juifs qui a engendré une sorte de camaraderie entre les gens et qu’il les a unifié dans l’acrimonie envers les Juifs dans un bruit de fond auto-entretenu comme le bourdonnement constant du moteur d’avion lors d’un vol transatlantique.

Silverman a relaté une conversation qui a eu lieu dans la salle de sport qu’il fréquentait régulièrement. Lui et le propriétaire de la salle de gym étaient devenus assez proches, ils plaisantaient et s’aidaient lorsqu’ils travaillaient avec les poids.

« Un jour, je lui ai demandé ce qui se passerait s’il se rendait compte qu’un Juif avait rejoint son club de gym, en raison du fait que sur le questionnaire requis pour l’adhésion de la salle de gym [la question de la religion y figurait] », m’a raconté Silverman.

« Il a répondu que ‘si je rencontrais un Juif dans la salle de gym, je le sortirai dans la rue et je le battrai’ – et il l’a dit de manière tellement chaleureuse, comme si cela était une chose parfaitement normale », s’est remémoré Silverman, ajoutant que grâce à son haut niveau en arabe, il passait pour un « américano-palestinien de Hébron venu découvrir ses racines ».

L'étoile de David peinte en bleu dans le hall du palais de justice à Amman où le juge jordano-palestinien, Raed Zeiter, tué en traversant la Cisjordanie, a travaillé (crédit : Michal Shmulovich)
L’étoile de David peinte en bleu dans le hall du palais de justice à Amman où le juge jordano-palestinien, Raed Zeiter, tué en traversant la Cisjordanie, a travaillé. (crédit : Michal Shmulovich)

Pourtant, malgré l’animosité sous-jacente, la Jordanie est toujours une bonne destination pour les Juifs qui veulent visiter et découvrir la région, a-t-il maintenu.

« C’est vraiment le dernier endroit sûr où vous pouvez découvrir la culture arabe et apprendre l’arabe en même temps. Il y a des gens qui vont au Maroc, mais l’influence là-bas [est très] française, de sorte qu’on n’a pas la même sensation que les zones arabes plus levantines », a-t-il dit, ajoutant que « l’Arabe que vous [apprenez] en Jordanie est plus proche de l’arabe moderne standard, par opposition au Maroc, où la langue est composée pour un un tiers de Français ».

« Au départ, je voulais aller en Syrie. J’ai eu mon visa, j’ai postulé, et suis entré dans un programme d’Alep pendant l’été en 2011. La guerre civile n’avait pas encore commencé. En avril 2011, cela devenait un peu chaud, mais à ce moment Alep était encore la ville la plus sûre. Trois semaines avant que mon programme ne commence il y avait eu une manifestation géante à l’Université d’Alep et quelque chose comme 60 étudiants ont été battus de manière tellement violente que quelques-uns d’entre eux sont morts. Je pense que c’est à ce moment-là qu’ils ont décidé d’annuler le programme », a déclaré Silverman.

« ‘Vous avez deux options’, m’a-t-on dit, ‘vous pouvez soit rester à [Washington] DC et suivre un programme arabe intensif ici, ou nous pouvons déplacer le programme à Amman’. Mes parents pensaient que je devrais aller en Israël et étudier l’arabe là-bas. Je connaissais suffisamment l’hébreu à ce moment et je pensais que cela allait me rendre confus. Je voulais être dans un endroit complètement différent où j’aurais à me plonger dans la culture et la langue. Voilà comment je me suis retrouvé à Amman », m’a-t-il expliqué.

Comme Zaides, Silverman devait aussi garder son identité secrète. Après être arrivé en Jordanie, le directeur du programme le prit à part et lui a dit que son nom a été changé sur le registre des étudiants « pour qu’il sonne moins juif ». Moshe était tout simplement un nom inapproprié pour se promener avec à Amman, a noté l’officier d’Etat civil. À partir de maintenant, vous serez connu sous le nom de Mike.

Il semble que la chose commune qui relie tous ceux que j’ai interviewés est l’expérience de la divulgation de leur identité juive lorsqu’ils étaient en Jordanie – à quelqu’un en qui ils avaient confiance ou à un autre étudiant qui était juif aussi. « C’est comme révéler votre plus profond et plus sombre secret, et faire son ‘coming-out’ », a plaisanté Silverman.

Zaides m’a raconté une telle expérience pendant son séjour. « Je suis tombée sur quelqu’un dans la rue. Elle était américaine. Donc je lui ai dit : ‘Quel est votre nom ?’, et elle a répondu ‘Shira’, alors je lui ai demandé ‘Oh, vous êtes juive ?’ Et elle a dit ‘chut!’ et elle m’a immédiatement fait taire. Nous avions oublié un instant que nous étions dans la rue. »

Un autre étudiant juif qui a étudié récemment à Amman a expliqué le sentiment que l’on ressent lorsqu’on rencontre un autre membre de la tribu : « Lorsque nous découvrons la religion de l’autre, il y a une compréhension immédiate de ce que cela signifie pour nous. »

Le "Sionisme etle  Malaise" à côté de livres pour mener une vie saine et de "50 nuances de Grey"- en vente dans une librairie à la mode dans le centre d'Amman, le 26 mars 2015 (Crédit : Avi Lewis / Times of Israël, Benyamin Loudmer)
Le « Sionisme et le Malaise » à côté de livres pour mener une vie saine et de « 50 nuances de Grey »- en vente dans une librairie à la mode du centre d’Amman, le 26 mars 2015 (Crédit : Avi Lewis / Times of Israël, Benyamin Loudmer)

Hachem signifie houmous

Avec une faible densité pour une expansion urbaine gargantuesque, Amman est un village arabe propre à lui-même sous stéroïdes, un bébé trop gros qui a surpassé sa mère et qu’il l’a englouti, comme un Jérusalem-Est dystopique consommant le côté ouest de la ville.

Les étroites ruelles défient la topographie et virent soudainement en une montée raide. Les maisons sont dans un état constant de rénovation avec des étages supplémentaires ajoutés en continu pour accueillir les familles qui croissent sans cesse. Des milliers d’antennes paraboliques noirs, aussi nombreuses que les étoiles dans le ciel de la nuit brumeuse, pointe vers le sud, le Qatar. Et le soir, les feux verts fluorescents rayonnent à partir des milliers de mosquées de la ville.

Amman est le Disneyland suprême arabe, une multitude de souks, de centres commerciaux et de marchés, des banques, des stands de shawarma, des bureaux gouvernementaux, des manoirs, des autoroutes et des bars à narguilé.

Coincé entre les languides travailleurs jordaniens et les expatriés américains, je plongeais ma pita dans un bol de ful, en savourant le bon goût qui ne parvient toujours pas à faire la différence des frontières. Assis à Hachem, un restaurant populaire dont la spécialité est le houmous, le ton semblait être quelque peu modéré, plutôt même réticent ; un rapide coup d’œil entre les serveurs qui présage une sorte de cataclysme, impalpable sous la surface.

Le dialecte dans la rue devient de plus en plus syrien tandis que la Jordanie absorbe l’afflux de réfugiés de la guerre civile. Il y a moins de deux mois que le pilote jordanien capturé, Moaz al-Kasasbeh, a été brûlé vif par l’EI dans une cage, moins de deux mois que le royaume a juré vengeance contre le groupe terroriste. L’industrie du tourisme jordanien a subi un coup immédiat, une diminution de 67 % selon un voyagiste à qui j’ai parlé.

« La Jordanie n’est pas une destination distincte », m’a-t-il dit, me demandant de rester anonyme parce qu’il entretient des liens avec les Jordaniens. « C’est une destination qui est toujours dans le cadre d’un forfait qui comprend Israël ou l’Egypte, ou les deux. Il n’y a pas de voyages organisés qui viennent directement en Jordanie. »

Le gouvernement jordanien, m’a-t-il dit, a un intérêt direct a garder en vie le tourisme, mais après la mort horrible d’al-Kasasbeh, ils ont du mal à rester une destination attrayante.

Amman vu depuis les ruines romaines de Philadelphie, le 29 mars 2015 (Crédit : Avi Lewis / Times of Israël, Benyamin Loudmer)
Amman vu depuis les ruines romaines de Philadelphie, le 29 mars 2015 (Crédit : Avi Lewis / Times of Israël, Benyamin Loudmer)

Un Pâque solitaire dans le Royaume hachémite

Au cours de leur séjour en Jordanie, la plupart de mes interlocuteurs Juifs m’ont dit qu’ils ont connu une sorte de renaissance personnelle juive face à l’hostilité culturelle contre les Juifs et Israël.

Bart, un chercheur environnemental Juif américain travaillant pour une petite ONG à Amman, m’a indiqué qu’il était prudent de ne pas faire étalage de son identité, même s’il avait le sentiment que son séjour en Jordanie l’a rapproché de ses racines.

« Je portais ma Magen David autour de mon cou en tout temps – en toute sécurité cachée sous ma chemise », m’a-t-il dit. « J’étais à Amman pour Pessah et j’avais réussi à faire passer clandestinement des matsot (pains azymes) à travers la frontière d’Israël. rAu cours de cette semaine, je mangeais des sandwichs de Matza publiquement lorsque j’allais au travail à pied. L’avantage de cacher votre religion dans un endroit où ils ne la comprennent pas bien est que même si les gens le voient, ils ne reconnaissent pas toujours », m’a expliqué Bart.

« Aucun des Jordaniens n’avait vu des matsot avant, donc ils avaient aucune idée de ce que cela pouvait impliquer à mon sujet », a-t-il poursuivi, en se référant aux pains sans levain traditionnellement consommés par les Juifs pendant la semaine de Pessah.

« J’ai le sentiment que cette expérience a renforcé mon identité juive. Pendant que j’étais en Jordanie, j’ai largement gardé cette partie de moi pour mois. [Mon judaïsme] était ce que j’en faisais », a-t-il noté.

« Je ne pouvais pas porter une kippa », m’a-t-il expliqué, mais contrairement aux États-Unis où « il y a un concept beaucoup plus défini de ce que signifie être juif » qui imprègne les normes sociales dans la communauté juive au sens large, en Jordanie, « je n’ai pas eu besoin de m’identifier comme étant Juif… Ce qui m’a vraiment donné le sentiment que le judaïsme était mien ».

Zaides a aussi mentionné un dîner de Shabbat clandestin qu’elle a célébré secrètement avec quelques amis juifs de son programme : « Tout s’est fait oralement. Pas de téléphone, pas de Facebook. Nous ne pouvions pas trouver de hallah, nous avons fini par acheter une miche de pain. »

« Mon introduction à mon identité juive s’est faite en Jordanie, d’une manière bizarre », m’a-t-elle raconté.

Plus de croix gammées dans le centre d'Amman, le 26 mars 2015 (Crédit : Avi Lewis / Times of Israël)
Des croix gammées dans le centre d’Amman, le 26 mars 2015 (Crédit : Avi Lewis / Times of Israël)

« Cela m’a fait comprendre que ce n’était pas quelque chose qu’il fallait tenir pour acquis. Et que c’était très réel. Je suis venue ici parmi une énorme population de gens qui ont souffert sans aucun doute, mais je suis venue ici, à deux heures de Jérusalem et je ne pouvais pas y aller. Je ne pouvais pas dire que j’étais juive ou que je soutenais Israël à voix haute. Et c’est quelque chose que beaucoup de Juifs américains qui grandissent dans des communautés juives fortes prennent absolument pour acquis », dit-elle.

Pour Bart, « faire son coming-out » et révéler son identité juive à des connaissances jordaniennes n’a pas toujours été sans heurts.

« J’ai confié à plusieurs de mes amis jordaniens [que j’étais Juif] », m’a-t-il dit. « Mais j’ai eu un ami jordanien en particulier, un homme avec qui que j’entretenais des liens étroits depuis plusieurs mois. Je décidais de lui dire au détour d’une conversation, que j’étais Juif – il ne m’avait jamais demandé ma religion, de sorte que nous n’en n’avions jamais discuté auparavant. »

« Il n’est pas devenu timide ou méfiant mais sa première réaction fut de me demander mes opinions au sujet de la politique israélienne. Je répondis à ses questions, et il m’a semblé satisfait [De mes réponses] », a-t-il raconté.

« Plus tard cette nuit-là, je surpris une conversation qu’il eut avec un de ses amis jordaniens. Il a mentionné mon nom, et a demandé à son ami s’il savait que j’étais Juif. Il y avait deux choses qui m’ont frappé au sujet de la conversation. La première était qu’il a utilisé mes convictions politiques israéliennes, qui se trouvent être orientées à gauche, comme une sorte de précision sur mon judaïsme, à savoir ‘il est juif, mais comme il n’est pas d’accord avec Netanyahu il est OK’. La deuxième était qu’il a révélé qu’il pensait que l’Holocauste n’avait pas eu lieu. Je n’ai toujours pas entièrement digéré cette partie de la conversation, donc je ne peux pas commencer à dire d’où il a appris cela, ni pourquoi il a pensé que c’était pertinent. Je n’ai pas dit à mon ami que j’avais entendu cela, et notre relation n’a pas changé de façon significative après que je lui ai dit ma religion », a déclaré Bart.

« Mon ami m’a mentionné que j’étais le premier Juif qu’il avait jamais rencontré. C’était surprenant pour moi, mais je suppose que cela n’aurait pas dû l’être. Cela me semble être une grande responsabilité, cependant, d’être le seul visage de tout un peuple. Je suis sa seule exposition directe au judaïsme, et ce malgré tout ce qu’il avait appris d’autres sources. »

Le royaume hachémite a un potentiel touristique énorme. La plupart des vacanciers négligent la plus grande part du pays, en optant de passer une journée dans la principale destination touristique de la Jordanie, Petra. Les souks animés d’Amman, les ruines archéologiques de Jerash et les paysages lunaires du désert de Wadi Rum sont largement ignorés.

Pour la plupart des Israéliens, la Jordanie est une destination que l’on découvre du lever au coucher du soleil ; des excursions organisées qui passent la frontière dans la matinée – à Eilat dans le Sud ou à Beit Shéan dans le Nord – et qui vont directement à Petra.

Quelques Israéliens restent un peu plus longtemps, mais ils sont en grande partie l’exception à la règle. Quelques courageux bravent les oueds escarpés des montagnes d’Edom et Moav en face de la mer Morte, tandis que d’autres cherchent à batifoler dans la mer Rouge à Aqaba – considérée comme une alternative moins chère à Eilat.

Une vue de la citadelle du temple d'Hercule, construite au sommet d'une des sept collines d'Amman, avec une vue sur la ville en arrière-plan (Crédit : Michal Shmulovich / Times of Israël)
Une vue de la citadelle du temple d’Hercule, construite au sommet d’une des sept collines d’Amman, avec une vue sur la ville en arrière-plan. (Crédit : Michal Shmulovich / Times of Israël)

Le royaume cherche à décourager ces courts séjours d’un jour en offrant des rabais pour Petra à tous les touristes qui restent dans le pays une nuit.

Un visiteur qui reste une nuit paie 50 dinars jordaniens (71 dollars) pour voir l’ancienne ville nabatéenne, tandis que des visites d’un jour coûteront 90 dinars (127 dollars). Les citoyens jordaniens paient seulement 1 dinar (1,4 dollars).

Eli Mali, un tour-opérateur israélien qui travaille depuis 20 ans m’a dit que depuis la deuxième Intifada, les Israéliens sont réticents à visiter Amman. S’ils passent la nuit dans le Royaume hachémite, c’est habituellement dans un site de camping ou dans un hôtel à côté de Petra.

« Avant l’Intifada, il y avait des tas de visites en autobus israéliens autour de la Jordanie » m’a-il raconté. « Maintenant, c’est juste un mince filet de randonneurs et quelques aventuriers qui sortent des sentiers battus : la plupart des jeunes qui viennent de finir leur service militaire. »

A la fin de l’année 2014, la Jordanie a commencé à renvoyer des touristes israéliens à la frontière – officiellement pour garantir leur sécurité, en pleine guerre de Gaza de l’été dernier et en raison d’un nombre restreint mais croissant de sympathisants de l’EI qui menaçaient d’attaquer des cibles sensibles dans le royaume. Les voyages organisés emmenés par des guides locaux continuent à être autorisés.

Mali, cependant, est persuadé que la raison de ce renvoi est d’ordre financier : « ils veulent que chaque personne qui franchisse la frontière seule prenne un guide. Ce n’est [pas lié à la sécurité], cela serait totalement injustifié ; il n’y a presque pas eu d’attaques contre des Israéliens voyageant dans le pays. »

A Petra j’ai rencontré un groupe de Tel-Aviv qui était arrivé en Jordanie le matin même. Après avoir passé des jours à cacher ma nationalité et a parlé anglais, je me sentais inquiet de les entendre bruyamment bavarder en hébreu, ne faisant aucun effort pour dissimuler leurs origines – comme s’ils pensaient qu’ils étaient en randonnée à côté de Mitzpe Ramon.

« Nous sommes ici juste pour aujourd’hui et nous rentrerons ce soir », m’a informé un homme en hébreu, tandis qu’un certain nombre de Bédouins locaux grimaçaient à proximité.

Et pourtant, alors que je tentais de dissimuler mon identité lors de ma visite, d’une façon ou d’une autre, de manière inexplicable, j’ai toujours été « découvert ». Les Jordaniens savaient simplement que j’étais israélien, et ce malgré l’anglais australien que je parle couramment.

Mais comment ? Était-ce ma coiffure post-armée, mon arabe flanqué d’un accent hébreu ? Je ne le pense pas. Il avait quelque chose de plus profond, une certaine familiarité que seuls ceux d’entre nous qui vivent dans la région partagent.

Les routards américains et européens, en revanche, semblent presque perdus dans le Moyen-Orient, enveloppés d’un voile de politesse et dépassés. J’étais trop avenant, trop ouvert, trop hutzpadik, trop confiant en arabe ; j’avais le genre de familiarité que l’on réserve aux habitants ou à des cousins perdus de vue depuis longtemps. J’étais trop israélien.

Des musulmans du Golfe à Amman pour le Ramadan (Crédit : Michal Shmulovich / Times of Israël)
Des musulmans du Golfe à Amman pour le Ramadan (Crédit : Michal Shmulovich / Times of Israël)

Les chauffeurs de taxi parlent hébreu

Mais combien de choses avaient changé depuis le début de la guerre civile syrienne ? Un pays d’accueil si accommodant envers les réfugiés pourrait-il accueillir les Juifs aussi ?

Une étudiante américaine qui a récemment passé une année à Amman et qui m’a demandé de ne pas révéler son nom, m’a dit qu’au contraire, le flot de réfugiés syriens dans le royaume perturbait les normes sociétales et provoquait de l’instabilité politique qui pourrait avoir des ramifications plus larges.

« Un grand nombre de Jordaniens sont vraiment en colère contre la situation des réfugiés car ils estiment que les emplois et les possibilités de travail leurs sont enlevés – et honnêtement, ils ont raison. C’est un dilemme moral : où pourraient-ils aller si ce n’est en Jordanie. Mais en même temps, ils font du mal à l’économie et aux gens d’ici », dit-elle.

« L’afflux est en train de créer une plus grande instabilité dans un pays qui est le seul Etat arabe stable au Moyen-Orient. Il ne peut pas se permettre de s’effondrer – mon inquiétude est que, avec l’afflux continu de réfugiés – cela arrivera », a-t-elle poursuivi, ajoutant que « les autres pays doivent commencer à prendre plus de réfugiés et jouer un rôle plus important si, et quand, la Jordanie s’effondrera, il n’y aura pas d’endroit où les gens pourront se réfugier ».

Et comme les réfugiés, en tant que Juive des États-Unis, elle se sent pas la bienvenue.

« Les gens ici sont tellement ancrés dans l’idée qu’être Juif signifie la même chose qu’être Israélien qu’ils ne seront jamais en mesure d’aller au-delà. A leurs yeux, un Juif est un Israélien, une personne qui a volé leur patrie… Quand je révélais mon identité à des amis en qui j’avais confiance, leur réaction était de me dire qu’ils ne détestent pas les Juifs, seulement les sionistes », a-t-elle dit, ajoutant qu’il est « normal » pour quelqu’un dans la rue de vous demander quelle est votre religion, et étant dans un pays conservateur, les préférences sexuelles et le service militaire relèvent de la même catégorie que la religion – ils doivent être cachés aussi.

« Le semestre dernier, je fus appelé dans le bureau de mon directeur de programme, car une autre famille d’accueil avait constaté qu’il y avait une Juive dans le programme et voulait que je quitte le pays », m’a-t-elle raconté.

« Je me sens menacée tous les jours. Je passe devant des croix gammées, des slogans ‘tuez les Juifs’ et des manifestations contre Israël chaque jour. Il n’y a pas un jour qui passe sans que j’oublie que, si les gens découvraient qui j’étais, je ne serais pas la bienvenue ici », a-t-elle noté.

« Je me sens en conflit perpétuel parce que je me sens très en colère à propos de la situation – j’ai le sentiment d’avoir pris une année de ma vie pour la consacrer à ce pays – à l’apprentissage de sa langue, la compréhension de sa culture et à rencontrer ses gens. Et pourtant, si quelqu’un venait à découvrir ma religion, ils ne voudraient pas connaître toutes ces choses sur moi. Ça fait mal de savoir que ce serait un trait qui jetterait de l’ombre sur le reste de qui je suis », dit-elle.

Le centre d'Amman, la nuit, le 26 mars 2015 (Crédit : Avi Lewis / Times of Israël)
Le centre d’Amman, la nuit, le 26 mars 2015 (Crédit : Avi Lewis / Times of Israël)

Pour cette étudiante, se sentir constamment sur la défensive – en particulier pendant la guerre de l’été dernier entre le Hamas à Gaza et l’Etat juif – et un manque général de connexion juive ou une plus large compréhension en ce qui concerne son identité, était la partie la plus « dure » de son année à l’étranger.

« J’ai rencontré un chauffeur de taxi qui était Palestinien et nous avons effectivement commencé à parler en hébreu parce que je lui ai dit que j’avais de la famille en Palestine et que j’en connaissais certains aussi. Une fois que je suis rentrée à la maison ce soir-là, j’ai pleuré parce que c’était la seule forme de lien juif que j’avais eu depuis si longtemps et c’était sous de faux prétextes. Il m’a donné son numéro afin que nous puissions nous rencontrer de nouveau, mais je ne l’ai jamais appelé parce que je craignais trop qu’il découvre ma véritable identité. Cette conversation de 10 minutes dans le taxi m’a donné la force de continuer ici », m’a-t-elle affirmé.

La paix entre les peuples

Le propriétaire de l’auberge où je suis descendu à Amman était un Palestinien originaire d’un hameau à l’extérieur de Bethléem. Il avait vécu en Jordanie depuis 1978, après avoir été expulsé de la Cisjordanie par Israël – et n’a pas été autorisé à revenir depuis pour visiter sa ville natale ou sa famille. Est-ce qu’il a été expulsé sur des accusations forgées de toutes pièces ou pour avoir commis une attaque réelle, je ne le saurai jamais.

« Les juifs sont une religion, pas une nationalité », m’a-il expliqué, échangeant librement l’adjectif et le substantif. « L’histoire juive est notre histoire, l’histoire palestinienne », m’a-t-il expliqué, en me regardant dans les yeux.

Malgré mes protestations et tandis que je lui expliquais que nous étions, en tant que Juifs, considérés comme une « oumma » – une « nation » en arabe – il a continué à insister sur le fait que nous étions, en fait, seulement une religion, et que donc nos revendications territoriales sur toute parcelle de terre étaient plus que douteuse.

« Si vous êtes Juif polonais, votre pays est la Pologne, pas Israël. Votre religion est la religion juive. Si les bouddhistes et les chrétiens ne possèdent pas d’Etat officiel, pourquoi cela devrait être le cas pour ‘les Juifs’ ? », m’a-t-il demandé.

AU sujet du traité de paix, mon hôte palestinien avait une position similaire à celle de la plupart des Israéliens. Il était fatigué du conflit, de la « politique » comme le dit Zaides. Il voulait juste vivre sa vie ; il voulait juste rentrer à la maison.

La rupture du jeûne du Ramadan à Hachem, le plus célèbre restaurant de houmous de Amman (Crédit : Michal Shmulovich / Times of Israël)
La rupture du jeûne du Ramadan à Hachem, le plus célèbre restaurant de houmous de Amman (Crédit : Michal Shmulovich / Times of Israël)

« La paix doit être faite par les gens, pas par les gouvernements. Il ne suffit pas de donner des terres », a-t-il déclaré. « Oui, les Israéliens doivent nous redonner la frontière de 1967 pour la paix. Mais cela ne suffit pas. »

« Pourquoi ça n’a pas marché dans la bande de Gaza ? Parce que [vous] l’avez jetez pour nous laisser gérer les problèmes », a-t-il analysé, ajoutant que « la vraie paix viendra de l’éducation. Des deux côtés. Que les deux côtés se connectent les uns aux autres. Que les deux côtés se rencontrent. Permettez-moi de revenir à la maison. »

« Nous avons le Hamas, vous avez les implantations. Je blâme les deux côtés pour la violence, mais je blâme votre gouvernement encore plus – pour nous avoir mis au pied du mur en premier lieu. Abu Mazen a été contraint de signer un accord avec le Hamas parce qu’il n’a rien d’autre à montrer sur ses relations avec les Israéliens », s’est-il insurgé, se référant au chef de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas.

« Il a dû montrer aux Palestiniens qu’il faisait quelque chose pour eux ; sinon son leadership aurait été en danger », a-t-il dit avant d’ajouter que si un accord de paix était signé entre Israël et les Palestiniens, cela devrait être « d’abord et avant tout une réconciliation entre les peuples. Il serait stupide de [penser que] deux pays différents puissent vivre en paix en étant de mauvais voisins. Ils vont s’attaquer l’un et l’autre. Cela deviendrait une guerre éternelle entre deux Etats sans dialogue ».

Silence.

Nous nous sommes tous les deux tortillés discrètement sur nos sièges, sans aucun contact visuel, et un calme précaire s’est installé entre nous.

Il s’est alors levé et m’a servi une nouvelle assiette de kenafeh – c’était la maison qui payait – encore chaud du marché d’à côté.

« Lorsque vous reviendrez en Jordanie la prochaine fois, ramenez-moi avec vous », m’a dit-il avec un petit clin d’oeil.

Un souk à Amman, le 26 mars 2015 (Crédit photo : Avi Lewis / Times of Israël, Benyamin Loudmer)
Un souk à Amman, le 26 mars 2015 (Crédit photo : Avi Lewis / Times of Israël, Benyamin Loudmer)

Conclusion

Je me suis endormi ce soir-là avec les versets du Coran s’élevant de la ruelle en dessous. Un chant torturé et poétique, les voix pures moins agressives mais d’une beauté envoûtante. Mon corps s’est tendu face à l’étrangeté de la situation – et puis il s’est lentement détendu progressivement, comme un doux abandon, une soumission, comme un enfant enchanté endormi par une berceuse mystérieuse.

La Jordanie est à bien des égards un faisceau de contradictions.

C’est un pays à majorité musulmane qui permet aux Juifs d’entrer librement. C’est un Etat arabe qui a fait la paix avec Israël en dépit de sa très grande majorité de Palestiniens au sein de sa population – un des deux seuls pays de la région à l’avoir fait.

Il a absorbé des milliers de réfugiés syriens alors qu’il se prépare à frapper ce pays pour vaincre l’EI. Il est dirigé par un monarque laïc et autoritaire, mais qui, par rapport aux autres pays de la région, est relativement bienveillant envers ses citoyens.

Pour les Juifs de la Jordanie cependant, je crains que le Royaume hachémite continue d’envoyer des signaux mixtes. Entrer librement, mais laisser votre identité et vos valeurs au passage de la frontière.

« Cela doit être une paix entre les peuples », pensai-je alors que le sommeil m’envahissait, bercé par les bruits de la vie nocturne d’Amman.

Le centre d'Amman la nuit, le 29 mars 2015 (Crédit : Avi Lewis / Times of Israël, Benyamin Loudmer)
Le centre d’Amman, la nuit, le 29 mars 2015 (Crédit : Avi Lewis / Times of Israël, Benyamin Loudmer)
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