Lucy Aharish était une fillette de 5 ans, qui venait de terminer son shopping avec ses parents à Gaza, lorsque le véhicule de la famille a été attaqué par un terroriste.

« C’était une journée très chaude d’avril 1987, mon père a ouvert la fenêtre, » se souvient-elle.

« Je me rappelle d’un embouteillage sur la route principale. J’ai vu quelqu’un nous approcher avec quelque chose dans la main. Je l’ai regardé et il m’a regardée, et j’ai commencé automatiquement à glisser sur mon siège, de peur. Ma mère a crié ‘Lucy, tiens-toi droite’, et quand elle a terminé sa phrase, nous avons entendu un bang dans la voiture. »

Le terroriste avait jeté un cocktail Molotov dans la voiture – que son père a éjecté rapidement – et en a lancé un autre au-dessus du véhicule qui a pris feu. Lucy et ses parents ont fui indemnes, mais sa cousine de 3 ans a subi de graves brûlures sur tout le corps et a été hospitalisée pendant des mois.

« Le visage de l’homme est gravé dans ma mémoire », déclare Aharish au Times of Israel au début du mois dans un café de Tel-Aviv dans un hébreu sans trace d’accent. « En grandissant, je ne pouvais comprendre comment on pouvait être si méchant. »

Cette attaque terroriste est devenue un épisode fondateur de la vie d’Aharish, qui devait devenir la première présentatrice arabe israélienne en prime-time.

Le mois dernier, on lui a annoncé qu’elle allait recevoir l’une des plus hautes distinctions du pays : être choisie pour allumer une torche à la cérémonie nationale du jour de l’Indépendance au mont Herzl, dont le thème cette année est « les Israéliens qui ont réalisé des percées ».

Aharish est une « journaliste musulmane pionnière, qui apporte un discours de tolérance et d’ouverture interconfessionnelle à l’ordre du jour du public israélien », a écrit le Comité ministériel des symboles et des cérémonies, dirigé par l’ancienne ministre des Affaires culturelles Limor Livnat, expliquant le choix d’Aharish.

L’identité reste pourtant un sujet flou pour l’animatrice de 33 ans.

En juillet, alors que les troupes israéliennes étaient engagées dans un combat de maison en maison dans les rues de Gaza, elle a écrit sur sa page Facebook : « Je ne suis ni arabe, ni juive. Je ne suis ni chrétienne, ni musulmane, ni bouddhiste, ni druze, ni circassienne. Je ne suis ni de gauche ni de droite. Je ne suis ni religieuse, ni laïque. Je ne veux pas voir d’enfants enlevés et assassinés ; je ne veux pas voir d’enfants brûlés à mort. Je ne veux pas entendre des sirènes ou voir des missiles lancés… Je veux que nous ouvrions nos yeux devant la rage et la haine qui nous mangent vivants ».

Dans sa conversation avec le Times of Israel, Aharish paraît plus modérée. « Aujourd’hui, quand les gens me demandent ‘Comment vous définissez-vous ?’ Je dis que je suis une Israélienne. Je n’ai pas honte de mon ‘israélité’. Ensuite, je suis une femme, et puis je suis une Arabe musulmane. Dans cet ordre : israélienne, femme, arabo-musulmane. »

Il a fallu du temps à Aharish pour qu’elle développe une vision nuancée du conflit. En tant que victime du terrorisme, grandissant dans la ville de développement juive du sud, Dimona, elle raconte avoir connu une « culture très anti-arabe ».

L’enfant de parents laïcs qui ont quitté Nazareth au début des années 1970 suite à un emploi attrayant proposé à son père, Aharish a grandi en parlant un mélange d’hébreu et d’arabe à la maison (« nous nous querellions toujours en arabe »). Elle considérait son voisin survivant de l’Holocauste nommé Menahem comme un grand-père, n’ayant jamais connu ses vrais grands-parents.

« J’ai tellement glané de la culture judéo-israélienne ; Je ne savais même pas ce qu’était la Nakba – un terme palestinien désignant la « catastrophe » nationale qui a suivi la création d’Israël », dit-elle.

Mais échapper à son patrimoine national à l’école s’est avéré impossible. Aharish était victime d’intimidation et trouvait parfois des graffitis la traitant de « sale Arabe » taggués sur les murs des toilettes.

« Ce n’était pas une enfance facile, » dit-elle.

« Il y avait de terribles attaques terroristes au début des années 1990, et en arrivant à l’école le matin vous saviez qu’étant arabe, vous entendriez inévitablement des choses très difficiles, ‘Mort aux Arabes’ et ‘Tuez-les tous’. Soudain, quelqu’un me remarquait et disait : ‘Oui, mais toi t’es pas comme eux, Lucy ; tu es différente’. »

Aharish salue le directeur du lycée, Meir Cohen – qui deviendra plus tard maire de Dimona et, plus récemment ministre du Bien-être et des Services sociaux (Yesh Atid) – pour sa position intransigeante contre le racisme.

« La violence et le racisme n’étaient jamais tolérés. Il suspendait les cours chaque fois qu’un graffiti était écrit sur moi. Il affrontait toute la classe et disait : ‘Cela n’arrivera pas dans mon école. Le racisme est quelque chose qu’aucune société décente, et surtout pas la société juive, ne peut tolérer.’ J’ignore si ces principes existent dans le système éducatif d’aujourd’hui. »

Mais le changement de paradigme s’est produit lorsque Aharish a quitté la maison pour étudier à l’Université hébraïque de Jérusalem, à 18 ans.

« Je roulais en bus sur la route 1 – qui sépare Jérusalem Est et Ouest – quand, regardant par la fenêtre, j’ai vu un soldat faire sortir quatre jeunes hommes d’un van et leur demander de faire face au mur et de soulever leur chemise, alors qu’il tenait leurs cartes d’identité et pointait son arme sur eux. Je me suis dit, ‘wow, voilà quelque chose que je ne connaissais pas. Aucun être humain ne mérite d’être humilié comme ça’. »

Aharish est lasse du « discours de victimisation » qui imprègne toute la société israélienne, mais est nettement plus marqué chez les Arabes.

Suite aux dernières élections, elle a été accusée par un représentant du parti nationaliste arabe Balad de « blâmer la victime » lors d’un débat télévisé qu’elle animait.

« Je lui ai dit, ‘Qui est la victime ? Êtes-vous une victime ? C’est votre problème. Je ne suis la victime de personne… Le jour où nous, les Arabes, cesserons de nous voir comme des victimes, nous pourrons commencer à progresser et à exiger le respect de nos droits. Mais tant que vous vous considérerez comme une victime, vous n’arriverez jamais à rien. »

Lorsque Aharish s’est exprimée publiquement contre la députée Hanin Zoabi de Balad qui avait justifié l’enlèvement et le meurtre des trois adolescents israéliens l’année dernière, elle a été accusée par l’activiste sociale Hanin Majadli de souffrir d’ « une crise d’identité ».

« Il n’est pas nécessaire d’embellir la réalité pour être aimé par le courant dominant israélien. Assez avec la politique répugnante ‘d’animal de compagnie arabe’ », a écrit Majadli sur Facebook en juin 2014.

« La plupart des Palestiniens d’Israël ne considèrent pas les enlèvements comme du terrorisme. Ils voient cela comme un acte de résistance au terrorisme israélien continu à Gaza et en Cisjordanie. D’autre part, nous ne pouvons accepter que des otages soient blessés ou tués. Le but est de les utiliser comme monnaie d’échange pour libérer des prisonniers ».

Aharish affirme ne pas prendre de telles critiques à cœur. « Je ne les lis pas », dit-elle, « je respecte leur identité, mais c’est mon identité, et qu’ils disent ce qu’ils veulent. Je n’ai jamais jugé personne. »

« Le problème est que nous aimons vraiment nous tourner vers le passé », ajoute Aharish. « Nous disons : ‘en 1948, ceci et cela est arrivé ; en 1967, ceci et cela est arrivé… Qu’en est-il du présent ? Après avoir pleuré, comment résoudre ce qui se passe maintenant ? Comment gérer le fait que des gens pensent que les Arabes sont les ennemis ? Que si je parle arabe dans ce café, je récolterais au moins deux regards ? »

Le même discours victimaire prévaut aussi dans le narratif de défense d’Israël – ou hasbara – observe-t-elle.

« Concernant les Arabes, Israël se présente constamment comme la victime. ‘Le monde entier est antisémite’ est le credo. Au lieu de cela, nous devrions nous efforcer de montrer la vérité telle qu’elle est… C’est beaucoup plus complexe que de dire ‘nous avons raison et vous avez tort’. »

Initialement, Aharish n’avait pas l’intention d’être journaliste. Son rêve, en sortant de l’école secondaire, était d’embrasser la carrière d’actrice. « La capacité à faire rire les gens ou à susciter l’émotion en eux m’a toujours étonné, » dit-elle. Mais son père avait d’autres projets. Elle devait d’abord obtenir un diplôme, puis « faire ce qu’elle veut. »

Donc Aharish s’est inscrite à des études de théâtre et de sciences politiques à l’Université hébraïque. Ensuite, elle a étudié le journalisme deux ans à l’école Koteret de Tel-Aviv, puis a suivi un stage de six mois dans les médias en Allemagne.

À son retour en Israël, en février 2007, elle a été embauchée par la Dixième chaîne, pour devenir la première présentatrice de nouvelles arabe d’Israël. Bientôt, c’est elle qui était chargée des affaires palestiniennes, faisant régulièrement des reportages depuis la Cisjordanie.

« Les personnes interrogées disaient, ‘wow, vous parlez si bien l’arabe’. Je disais que je suis arabe et je devais alors montrer ma carte d’identité et le prouver. »

Il a fallu du temps pour que ses interlocuteurs palestiniens s’habituent à l’idée de parler à une journaliste arabe femme à qui ils ne pouvaient pas facilement donner de réponses évasives.

« C’est un jeu complètement différent. Les Arabes diront aux journalistes juifs ce qu’ils veulent entendre, mais il y a une musique différente avec un journaliste arabe ». Aharish dit qu’elle a gagné le respect des Palestiniens de Cisjordanie en « leur parlant au même niveau, comme à des amis ».

Au cours de sa carrière relativement courte en tant que journaliste de télévision, Aharish a acquis une expérience dans un éventail de domaines : de journaliste en Cisjordanie au divertissement, pour l’émission de Guy Pines ; en passant par présentatrice de nouvelles sur la Dixième chaîne en prime time puis à rédactrice des nouvelles du bulletin de l’après-midi pour enfants sur la Première chaîne. Elle a même réalisé son rêve d’actrice, jouant des rôles mineurs dans un certain nombre de longs métrages israéliens et dans World War Z, avec Brad Pitt, en 2013.

Mais le poste qu’elle ne pourra jamais atteindre, selon elle, est celui de présentatrice des nouvelles du soir sur une chaîne israélienne.

« Ce n’est pas une question de racisme mais plutôt de peur du stéréotype ou de peur des critiques. Cette crainte n’est pas fondée, parce que les téléspectateurs ont déjà accepté [une présentatrice arabe]. Mais une Arabe ne présentera jamais le journal central. Les pouvoirs en place n’en ont pas le courage ».

En tant que présentatrice des nouvelles en anglais et responsable du prime time sur I24news, la chaîne de presse internationale lancée en 2013 et située au port de Jaffa, Tel Aviv, Aharish dit avoir plus d’influence que sur une chaîne locale.

« Apporter une voix différente d’Israël au monde est la plus grande influence que je pouvais souhaiter avoir », dit-elle. « J’essaie d’expliquer à nos téléspectateurs que la vie en Israël est presque impossible, mais que nous la vivons tout de même. »

Aharish a été surprise de recevoir l’appel téléphonique l’informant du grand honneur qui lui revenait, le 23 avril.

« J’ai pleuré un peu », admet-elle. « Je me suis demandée, ‘Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ?’ Les gens ont commencé à me demander pourquoi je méritais cela et qui suis-je pour avoir été choisie. Je me pose la même question. Des gens ont vécu des choses beaucoup plus difficiles dans la vie que moi ».

« Cette période [dans le journalisme] m’a montré que mes parents sont toujours là pour moi, même lorsque nous sommes en désaccord sur mes choix de style de vie. Malgré tout, ils sont très fiers de moi. »

Où sera Aharish dans dix ans ? Pas nécessairement dans les médias, pense-t-elle.

« Je me vois gérer un petit café en Toscane, tout près de ma maison, » dit-elle.

« La caméra ne m’a jamais intéressée comme mission de vie. Donner des conférences, conseiller, bien sûr. Mais je suis plus intéressée par ce qui se passe dans les coulisses. La caméra est juste un bonus. »