Alors que les prix de Londres grimpent, Manchester attire des juifs de tous horizons
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'Londres n’est pas logique financièrement'

Alors que les prix de Londres grimpent, Manchester attire des juifs de tous horizons

Pour les communautés pratiquantes d'Angleterre, le coût de la vie élevé dans la capitale est de plus en plus prohibitif

Luciana Berger, députée britannique, rencontre des membres du Conseil représentatif juif de la région de Manchester, le 8 mai 2016. (Crédit : Conseil représentatif juif de la région de Manchester via JTA)
Luciana Berger, députée britannique, rencontre des membres du Conseil représentatif juif de la région de Manchester, le 8 mai 2016. (Crédit : Conseil représentatif juif de la région de Manchester via JTA)

PRESTWICH, Angleterre (JTA) – Quand la famille de Yitzchak Horwitz a ouvert l’un des premiers commerces juifs de cette banlieue verdoyante de Manchester, une librairie qui vendait aussi des articles juifs, elle desservait une petite communauté juive qui venait d’emménager ici depuis le centre ville.

« Le centre était délabré après la guerre, les conditions de vie se détérioraient, nous devions partir », a déclaré Horwitz, un homme de plus de 80 ans qui dirige et possède le magasin Judaica World que sa famille a ouvert ici en 1960. « Quelques familles juives, une petite synagogue, et c’était quasiment tout. »

Néanmoins, Horwitz a tenu bon. Et un demi-siècle après, son commerce fait partie des douzaines de magasins juifs qui desservent les milliers de personnes de la communauté juive de la région de Manchester, à quelque 300 kilomètres au nord de Londres. A présent, cette communauté fait partie de celles qui croissent le plus vite en Europe occidentale, fournissant à Horwitz un revenu de la vente de livres saints juifs et hébreux, de manuels et de papeteries.

A une époque où beaucoup de communautés juives en-dehors de Londres rétrécissent, celle de la région de Manchester a presque dépassé ses capacités en raison du taux de naissance élevée de son noyau haredi orthodoxe, et d’un afflux de nouveaux arrivants juifs. Ces derniers sont attirés ici par l’excellente infrastructure pour les juifs pratiquants et un coût de la vie qui est inférieur de moitié à celui de Londres.

« Les gens à Londres semblent penser qu’ils gagnent des charges plus que de l’argent », a déclaré Selena Myers, journaliste juive pratiquante née à Liverpool il y a une vingtaine d’années. Il y a quatre ans, elle a déménagé de Londres à Manchester, où elle vit avec son mari. « En fait, le coût de la vie est peut-être trois fois plus élevé qu’à Manchester », alors que les salaires ne le sont pas. Londres, dit-elle, « n’est pas logique financièrement ».

‘Les gens à Londres semblent penser qu’ils gagnent des charges plus que de l’argent’

Londres est la ville la plus chère du monde où vivre et travailler, selon une étude publiée en mars par l’agence immobilière internationale Savills. Le logement d’un Londonien moyen, calculé par le total des coûts de logement et de location de bureaux, revient à 105 000 dollars par an, plaçant Londres devant New York (103 000 dollars) et Hong King (96 800 dollars).

Non seulement louer à Manchester coûte deux fois moins cher qu’à Londres, mais le prix moyen d’une maison dans la métropole de Manchester est de 144 000 dollars, 20 % des prix de Londres.

Le rayon sushi d'un supermarché casher de Manchester, en Angleterre, en juillet 2016. (Crédit : Cnaan Liphshiz via JTA)
Le rayon sushi d’un supermarché casher de Manchester, en Angleterre, en juillet 2016. (Crédit : Cnaan Liphshiz via JTA)

Le coût de la vie est particulièrement important pour les familles orthodoxes ayant beaucoup d’enfants, comme celle de Simon Rudich, investisseur immobilier et avocat né à Rome qui a élevé huit enfants à Manchester avec son épouse britannique.

« Si vous voulez vivre en Angleterre en tant que juif pratiquant, ce que je fais, alors vous avez deux options principales : Londres ou Manchester, a déclaré Rudich. Mais vous n’avez qu’une option raisonnable, qui est celle que j’ai choisie. »

Le seul mauvais côté de la vie à Manchester, a-t-il déclaré, « est de vivre sans soleil ». Il pleut sur Manchester 256 jours par an, pour 86 centimètres de précipitations, soit respectivement 30 et 21 % de plus qu’à Londres.

Quand il fait beau, Prestwich grouille cependant d’activité organisées par des juifs de tous les courants. La ville compte cinq supermarchés casher près du centre. L’un d’eux présente un bar à sushis où les clients font la queue pour des makis fraichement préparés et totalement casher.

Il y a des magasins de vêtements répondant aux demandes de pudeur des femmes pratiquantes, plusieurs boucheries casher, un magasin de légumes avec des produits exotiques comme des groseilles et des mangues d’Israël, et une pâtisserie française casher.

‘Si vous voulez vivre en Angleterre en tant que juif pratiquant, vous avez deux options principales : Londres ou Manchester’

Selon un recensement de 2011 de l’Institut pour la recherche politique juive, la métropole de Manchester a connu dans la décennie précédente une hausse de 15 % de sa population juive, établie à 25 013 habitants. Inversement, la ville de Manchester elle-même a perdu 463 juifs. Elle abrite la deuxième plus grande communauté de Grande-Bretagne après Londres, où vivent la plupart des 250 000 juifs du pays.

A Manchester, comme ailleurs en Europe de l’ouest, les familles juives qui habitaient autrefois dans les quartiers des classes moyennes et populaires de la ville se sont déplacées vers les banlieues, en partie pour améliorer leur qualité de vie. Une autre raison de ce mouvement a été l’arrivée d’immigrants africains et arabes plus pauvres dans des quartiers qui ont souvent connu une hausse de la criminalité et, plus récemment, un harcèlement antisémite.

« J’ai choisi Manchester parce que je suis d’Afrique du Sud », a déclaré Dianna Schwartz, mère pratiquante de quatre enfants. Elle est arrivée à Prestwich il y a cinq ans depuis Le Cap en raison de ce qu’elle a décrit comme « une situation sécuritaire qui se détériore depuis 1994 », l’année où l’apartheid a pris fin.

« Je ne peux pas vivre dans un appartement de Londres, j’ai besoin de vert et d’espace. C’est ainsi que j’ai grandi, a-t-elle dit. Mais avoir ça dans un quartier de Londres qui est proche d’une école juive correcte est simplement impossible pour nous. »

L’afflux de juifs à Manchester a entraîné un besoin d’espace et d’employés pour la dizaine d’écoles et de jardins d’enfants juifs de la ville, ce qui a aidé à générer du travail, notamment pour les femmes.

‘Quand je suis arrivée ici la première fois, les gens ont immédiatement supposé que j’étais enseignante’

« Quand je suis arrivée ici la première fois, les gens ont immédiatement supposé que j’étais enseignante », a déclaré Myers, la journaliste du Jewish Telegraph, basé à Manchester. « Ils m’ont demandé directement où j’enseignais. »

Même si Manchester reste largement moins cher que Londres, l’afflux fait néanmoins monter les prix et crée un manque de logements dans les quartiers majoritairement juifs de la ville.

« Vous voyez déjà une nouvelle présence juive dans les zones autour de Prestwich, qui ne comptaient autrefois aucun juif », a déclaré Myers.

Manchester n’est pas la seule ville abordable du nord de la Grande-Bretagne avec une communauté juive active : Liverpool, Leeds et Bristol sont dans le même cas. Et pourtant, Manchester est devenue la plus grande parce qu’elle a retenu un noyau haredi important, qui avec le temps a produit les institutions communautaires qui l’ont cimentée comme centre de la vie juive en-dehors de Londres, selon le rabbin Hillel Royde du Beth Din [cour rabbinique] de Manchester.

La gare victorienne de Manchester. (Crédit : WikiCommons via JTA)
La gare victorienne de Manchester. (Crédit : WikiCommons via JTA)

Ainsi, Manchester est la seule ville du nord de l’Angleterre avec une grande école haredi. Myers et ses frères et sœurs sont allés à l’école à Manchester pour cette raison, même s’ils habitaient à Liverpool, a-t-elle dit.

Ce trafic entrant « crée des problèmes qu’il est agréable d’avoir, mais qui sont néanmoins des problèmes », a déclaré Royde.

Son tribunal rabbinique est l’un des principaux outils de la communauté pour résoudre ses problèmes. Fondé en 1902, quand l’industrie lourde a attiré des milliers d’immigrants juifs d’Europe vers la région, la cour servait 30 boucheries, supervisant les abattages rituels dans toute la région.

Avec le temps, elle a pris le contrôle de la supervision de la casheroute des grands producteurs alimentaires de la région de Manchester, dont le géant des céréales Kellogg’s. Les frais de supervision de telles compagnies sont réinvestis dans la communauté et utilisés pour ouvrir de nouvelles écoles et financer des projets qui rendent Manchester encore plus attractive pour les juifs pratiquants, comme la mise en place d’eruvs, des frontières symboliques qui permettent aux juifs pratiquants à porter des objets à Shabbat.

Le musée juif de Manchester. (Crédit : David Dixon/CC)
Le musée juif de Manchester. (Crédit : David Dixon/CC)

En 2014, la banlieue de Manchester est devenue le site de la plus grande eruv de Grande-Bretagne, un périmètre de 13 miles (21 kilomètres) qui comprend Prestwich, Crumpsall et Higher Broughton. Sans eruv les familles haredi avec des enfants auraient effectivement un couvre-feu le week-end. Mais les installer est un processus cher et complexe qui nécessite des autorisations de la ville, et l’installation de cordes et de poteaux pour entourer discrètement la zone. Les travaux d’un autre eruv sont en cours à Hale, une autre banlieue de Manchester.

Ces améliorations ont rendu la vie de milliers de juifs haredi plus facile, et en attirent des milliers de plus. Et cela change la nature de la communauté qui, selon Myers, perd son juste milieu.

« De nos jours, vous êtes soit très pratiquant, ou presque pas du tout, a-t-elle dit. Ce n’était pas comme ça avant. »

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