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Aux États-Unis, Idan Roll veut séduire les progressistes américains

Le vice-ministre des Affaires étrangères, homosexuel, marié et père de deux enfants, mène une vie qui a finalement beaucoup en commun avec les idéaux libéraux

Idan Roll, vice-ministre des Affaires étrangères, était un avocat spécialisé dans les droits des LGBTQ avant d'entrer en politique. (Crédit : Elad Guttman/Israel Foreign Ministry via JTA)
Idan Roll, vice-ministre des Affaires étrangères, était un avocat spécialisé dans les droits des LGBTQ avant d'entrer en politique. (Crédit : Elad Guttman/Israel Foreign Ministry via JTA)

WASHINGTON (JTA) — La mission d’Idan Roll, en tant que vice-ministre des Affaires étrangères, est de réparer les relations entretenues par Israël avec les progressistes, en particulier aux États-Unis.

Avec une difficulté : il doit se soumettre à la réalité politique en Israël qui est marquée par un glissement à droite de l’échiquier politique.

C’est une problématique qu’il comprend parfaitement et qu’il espère pouvoir dépasser.

« Je veux tenter de promouvoir cette relation qui est pour nous d’une telle importance », a déclaré Roll au début du mois en évoquant les liens entre l’État juif et les États-Unis lors d’une réception organisée, le 16 novembre, pour les médias nationaux américains, ainsi que pour les médias juifs et arabes. « Et avant tout, il est nécessaire, comme je l’ai déjà dit, d’entamer et d’élargir le dialogue, d’entendre des opinions différentes et même de s’ouvrir aux critiques – parce que ces dernières font partie du débat ».

Le jeune gouvernement de l’État juif, avec à sa tête le Premier ministre Naftali Bennett et le ministre des Affaires étrangères Yair Lapid, a fait une priorité du rétablissement des liens avec la gauche américaine. Roll – âgé de 37 ans, très séduisant, élégamment vêtu de costumes parfaitement ajustés, qui parle couramment l’anglais – s’aligne parfaitement avec cette offensive de charme.

Le problème est politique : Israël conserve aujourd’hui un grand nombre des politiques qui avaient entraîné, dans le passé, des tensions et une réticence à gauche. Parmi elles, la promotion d’un positionnement américain plus dur à l’égard de l’Iran, l’élargissement des implantations de Cisjordanie, le maintien de la revendication de la souveraineté israélienne sur tout Jérusalem et l’abandon, pour le moment, de toute nouvelle initiative en faveur de la création d’un État palestinien.

Une problématique qui est apparue au grand jour quand, revenant des États-Unis, Roll a annulé des rencontres prévues avec le gouvernement belge, plutôt à gauche, en raison de l’adoption par ce dernier d’une loi exigeant que les produits fabriqués dans les implantations soient étiquetés en tant que tels.

« La décision prise par le gouvernement belge d’étiqueter les produits fabriqués en Judée-Samarie renforce les extrémistes, elle n’aide pas à promouvoir la paix dans la région et elle montre une Belgique qui ne contribue pas à la stabilité régionale », avait écrit Roll sur Twitter à cette occasion, utilisant les noms bibliques de la Cisjordanie.

Roll a tenté d’éviter d’aborder le sujet de ce type de politique litigieuse pendant sa visite aux États-Unis, où il a rencontré des députés Démocrates et échangé sur des questions liées à la communauté LGBTQ+. Lui et son mari, le chanteur Harel Skaat, ont eu deux enfants en faisant appel aux services d’une mère porteuse américaine en raison des restrictions appliquées aux membres de la communauté LGBTQ+ israélienne en termes de GPA.

Et pourtant, Roll a dû répondre à des questions abruptes sur les politiques israéliennes – notamment s’agissant de l’Iran et des Palestiniens.

« Nous n’avons rien à cacher », dit Roll dans un entretien. « Je suis là pour maintenir un dialogue ouvert et apporter les réponses sur ce qui se passe en Israël ».

Roll a expliqué lors de la réception des médias que l’une des raisons justifiant les crispations passées avait été l’approche de confrontation choisie par l’ancien Premier ministre Benjamin Netanyahu et la volonté affichée par ce dernier d’effacer les progressistes et les démocrates.

« Israël a toujours été une question bipartisane et notre gouvernement comme notre ministère ont bien l’intention que cela reste le cas », a dit Roll à la réception. « Je pense que pour qu’Israël conserve ce caractère bipartisan, il faut prendre le temps de rencontrer les deux chambres et d’ouvrir le dialogue. Et je pense, vous savez, qu’il y a eu des moments où nous ne l’avons pas fait – nous ne l’avons pas fait autant que nous aurions dû le faire, à mon avis ».

Pendant son voyage, Roll a rencontré des républicains et des démocrates centristes, mais les démocrates progressistes restent une cible déterminante. Les démocrates à la gauche de la gauche américaine ont ouvertement appelé à ne plus financer l’aide à la défense en direction de l’État juif. Le renforcement de cette aile du parti qui ne souhaite plus financer de manière automatique la défense d’Israël inquiète Jérusalem.

La visite de Roll a eu lieu après que les progressistes ont déploré la tentative, par l’administration Biden, de débloquer sans débat préalable de nouveaux fonds pour soutenir le système israélien de défense antimissile du Dôme de fer.

L’establishement démocrate a finalement cédé aux requêtes de discussions sur le sujet et après une session délicate, la majorité du caucus progressiste (mais pas tous ses membres) ont voté en faveur de ce financement.

Des systèmes de missiles de défense Dôme de Fer sont photographiés dans la ville de Sderot, dans le sud d’Israël, le 24 avril 2021. (Crédit : Jack Guez/AFP)

Avant d’arriver aux États-Unis, Roll s’est entretenu avec des progressistes pour déterminer qui rencontrer et il a eu des réunions officieuses avec des groupes progressistes juifs – aucun d’entre eux n’a accepté d’être identifié.

Depuis le début des hostilités entre Israël et le Hamas, au mois de mai dernier, les progressistes américains regardent de plus près les liens entretenus par leurs alliés juifs avec Israël. Un groupe de défense de l’environnement a appelé, le mois dernier, à interdire certains groupes progressistes juifs d’une coalition de défense du droit de vote en raison de leurs antécédents pro-israéliens. De son côté, le représentant démocrate de New York, Jamaal Bowman, risque le renvoi du parti Democratic Socialists of America parce qu’il s’est récemment rendu au sein de l’État juif avec J-Street, un groupe libéral pro-israélien.

Intégrer les progressistes juifs dans le dialogue a été une priorité pour Roll qui a utilisé le même terme que Lapid avait adopté dans sa communication en direction des Juifs américains – le terme de « famille ». Netanyahu, pour sa part, s’était coupé des Juifs progressistes, établissant (très) clairement qu’il considérait les chrétiens évangéliques comme bien plus fiables que les Juifs dans le soutien à Israël.

« Nous faisons tous partie d’une seule famille. C’est ainsi que je vois les choses et vous savez, dans les familles, il peut y avoir des désaccords et ce n’est pas grave », explique Roll dans l’interview. « Quelle famille n’en connaît pas ? Mais l’essentiel, c’est que nous pouvons nous retrouver pour parler de ces désaccords et pour trouver un compromis – et si nous ne pouvons pas trouver de compromis, nous voulons que vous ayez la certitude que vous avez été néanmoins entendus ».

Parmi les parlementaires progressistes, Roll a rencontré le représentant démocrate de New York Jerry Nadler, président de la commission judiciaire de la Chambre qui avait convoqué le caucus juif officieux (le bureau de Nadler n’a pas répondu à une demande de commentaire).

Roll a aussi rencontré le sénateur Jon Ossof, démocrate juif de Georgie ; le sénateur Tammy Baldwin du Wisconsin ; le représentant de New York Ritchie Torres, l’un des rares défenseurs d’Israël parmi les démocrates considérés comme progressistes ; le sénateur Chris Van Hollen du Maryland, qui a férocement critiqué certaines actions israéliennes en 2021 et le représentant de Rhode Island David Cicilline, qui est Juif et qui co-préside le caucus de l’Égalité des droits LGBTQ au Congrès.

« Nous avons parlé de l’importance de renforcer la visibilité des députés LGBTQ+ ici et en Israël et du rôle crucial que peuvent tenir des organisations comme le caucus de l’Égalité qui sont susceptibles de donner envie aux membres de la communauté de se présenter à des élections, de soutenir les responsables élus, un caucus qui peut aussi faire avancer l’ordre du jour de l’égalité pour tous – indépendamment de l’orientation sexuelle et de l’identité de genre », écrit Cicilline dans un courriel adressé à la JTA. « Je me réjouis de nos discussions futures ».

Le représentant David Cicilline, démocrate de Rhode Island, discute avec les journalistes au capitole de Washington, le 1er octobre 2021. (Crédit :Patrick Semansky/AP)

Bennett a rencontré au mois d’août le président Biden, disant clairement qu’il était prêt à travailler en coulisses sur les questions sources de désaccords – comme ceux portant sur l’éventuelle réintégration des États-Unis dans l’accord sur le nucléaire. Netanyahu, pour sa part, n’avait jamais hésité à exposer publiquement ses différends avec les démocrates.

Lapid, qui s’est rendu à Washington, le mois dernier, a préféré mettre l’accent sur les valeurs communes partagées par les deux parties lors de sa rencontre avec la représentante démocrate Nancy Pelosi, présidente de la chambre américaine des représentants, et avec Antony Blinken, le secrétaire d’État.

Les responsables du gouvernement israélien et les groupes pro-israéliens soulignent souvent les politiques libérales en direction des LGBTQ mises en œuvre en Israël dans leurs entretiens avec les progressistes, notant les répressions subies par les homosexuels, les lesbiennes ou les queers dans les autres pays du Moyen-Orient. Roll ne fait pas exception : Dans une interview, il a noté que l’État juif était récemment devenu l’une des toutes premières nations à autoriser les homosexuels à donner leur sang.

« Je suis allé moi-même faire un don du sang important il y a quelques jours et vous savez, ça a été très agréable de réaliser qu’après tant d’années après être sorti du placard, je pouvais tout à coup donner du sang à nouveau », a-t-il indiqué.

Il a fait remarquer que l’Iran, l’ennemi régional d’Israël le plus belliqueux, continuait à exécuter les gays. Et il ne dissimule pas sa colère lorsque ses interlocuteurs ont recours au terme « pinkwashing » – cette accusation que la promotion des droits des homosexuels, au sein de l’État juif, servirait à détourner l’attention du traitement des Palestiniens par le pays. Il ne vit pas sa vie pour que d’autres s’en servent pour prouver quelque chose, répond-il alors.

Idan Roll, vice-ministre israélien aux Affaires étrangères, regarde son téléphone après une réunion au Rayburn House Office à Washington, le 15 novembre 2021. (Crédit : Instagram via JTA)

Roll, juriste, devenu avocat spécialisé dans la défense des droits LGBTQ avant d’entrer en politique, est toutefois sensible aux progrès qui, selon lui, doivent être encore réalisés par Israël. Il parle franchement en évoquant les difficultés qu’il a rencontrées pour se marier dans un pays où c’est le rabbinat orthodoxe qui contrôle le mariage juif – un rabbinat qui se refuse encore à approuver le mariage homosexuel. Lui et Harel ont été mariés à distance grâce à un rabbin de l’Utah, une option qui s’est uniquement présentée pendant la pandémie.

Il est aussi un défenseur de la GPA. Il a eu deux enfants en faisant appel aux services d’une mère porteuse – un petit garçon et une petite fille qui ont vu le jour dans l’Oklahoma – et il parle avec chaleur du mouvement réformé, qui l’a aidé à traverser tout le processus de gestation pour autrui (pendant longtemps, Israël n’a donné le droit au recours à la GPA qu’aux couples hétérosexuels et aux femmes célibataires ; la Cour suprême, de son côté, a élargi ce droit aux hommes homosexuels au mois de juillet).

« Le mouvement réformé s’est montré tellement ouvert et obligeant, tellement accueillant… Vous savez, suivre un parcours de GPA dans un pays étranger, c’est difficile », explique-t-il.

Mais contrairement à d’autres défenseurs d’Israël, Roll ne considère pas que l’environnement israélien gay-friendly serait l’alpha et l’Omega des progressistes. Il se contente de dire que ce n’est qu’un exemple parmi d’autres de l’avancée du pays dans la bonne direction.

Le gouvernement, note-t-il dans l’interview, « est formé de la coalition la plus diverse » de l’histoire du pays. Il note l’inclusion d’un parti arabe dans l’alliance au pouvoir. « Tout le monde, tous les Israéliens peuvent aujourd’hui trouver quelqu’un, dans ce gouvernement, à qui s’identifier », explique-t-il.

« Nous avons un nombre record de femmes ministres, nous avons des ministres en situation de handicap, nous avons des membres du gouvernement ouvertement LGBTQ dont je fais partie », poursuit-il. « Nous venons juste d’adopter une loi qui alloue une somme record – environ 10 milliards de dollars – à la société arabe. Cela ne va pas tout régler mais cette loi va, c’est incontestable, dans le bon sens pour réduire les écarts persistants » entre Israéliens Juifs et Arabes.

Il déclare que le budget a permis de multiplier par six les services à destination de la communauté LGBTQ+ et il mentionne le rôle important tenu par Israël au récent sommet de Glasgow sur le climat.

Roll fait valoir que l’écoute est gratifiante.

« Il fallait prendre le temps de venir ici, de rencontrer des gens et, vous savez, de créer des relations directement, en s’entretenant vraiment avec eux », a-t-il dit lors de sa rencontre avec les médias, à Washington. « C’est un concept devenu quelque peu étrange après la COVID, mais rien ne peut remplacer la rencontre en face à face, rien ne peut remplacer cette capacité d’apprendre à écouter ce que la personne a à dire ».

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