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Reportage

Gadi Eisenkot lance une campagne centriste pour la classe moyenne de la Route 4

Endeuillé par la guerre, l'ex-chef d'État-major vise les Israéliens qui travaillent tout en tentant d'empêcher l'effondrement d'une opposition divisée

Gadi Eisenkot (à droite) salue ses partisans lors du lancement de la campagne électorale de son parti Yashar, à Hod Hasharon, dans le centre d’Israël, le 30 juin 2026. (Crédit : Avshalom Sassoni/Flash90)
Gadi Eisenkot (à droite) salue ses partisans lors du lancement de la campagne électorale de son parti Yashar, à Hod Hasharon, dans le centre d’Israël, le 30 juin 2026. (Crédit : Avshalom Sassoni/Flash90)

Le quartier général de campagne du parti Yashar (le nom signifie « droit », « honnête » ou « tout droit »), dirigé par l’ancien chef d’État-major de Tsahal Gadi Eisenkot, occupe un immeuble de bureaux sans prétention, juste au-dessus d’un supermarché Yochananof au carrefour de Morasha, au nord-est de Tel Aviv.

Situé à l’endroit exact où la Route 5 croise la Route 4, l’emplacement offre un accès rapide depuis les autoroutes les plus encombrées d’Israël.

La vidéo de lancement de la campagne, projetée mardi soir lors de l’événement inaugural, donne à voir Eisenkot en train d’arpenter les grands axes routiers et les rues principales d’Israël, ou à l’intérieur de l’ascenseur en verre du bâtiment de son QG de campagne, en surplomb du carrefour de Morasha.

La soirée inaugurale a eu lieu à quelques kilomètres de là, dans le complexe municipal du Conseil régional du Sud Sharon, en banlieue.

Si le système autoroutier d’Israël représentait son paysage politique, Eisenkot serait la Route 4. Il est en effet parti à la conquête de la classe moyenne de l’Israël suburbain, qui s’étend de la région nord du Sharon jusqu’aux plaines du sud. Sa cible : les électeurs d’Even Yehuda et Kfar Saba, en passant par le carrefour de Morasha, Petah Tikva, Kiryat Ono et Holon, jusqu’à Rishon Lezion.

C’est l’Israël de ceux qui prennent leur voiture pour aller travailler chaque matin, subissent les embouteillages, remboursent leur prêt immobilier, élèvent une famille tout en menant une vie pour le moins exigeante. Ce n’est ni le terrain de jeu du top 1 % des ultra-riches, ni celui des franges idéologiques ; c’est le centre israélien industrieux, celui qui travaille et étudie.

Embouteillages au carrefour de Morasha sur la Route 5 (Simple photo d’illustration : Moshe Shai/FLASH90)

Pour prolonger cette analogie avec les infrastructures, l’ancien Premier ministre Naftali Bennett et le chef de l’opposition Yair Lapid seraient la Route 2, l’autoroute côtière. Ils parlent pour l’Israël riche, libéral et axé sur la tech — les habitants du littoral.

Bennett, qui est originaire de Haïfa, et Lapid, qui est lui originaire du nord de Tel Aviv, incarnent un continuum démographique qui commence au parc technologique de Haïfa, lorgne vers l’ouest, sur la Méditerranée, depuis les enclaves huppées de Zichron Yaakov et Césarée, traverse Herzliya Pituah et culmine par un trajet en trottinette électrique vers les tours de verre d’entreprises de Tel Aviv et du parc Yarkon.

Et quant à lui, le Premier ministre Benjamin Netanyahu et le Likud occupent la ligne de crête montagneuse. Ils sont la Route 60, qui s’étend du carrefour de Tapuah jusqu’à l’implantation d’Efrat, en Cisjordanie, avec une liaison transversale vitale vers le carrefour Benzion Netanyahu — du nom du père du Premier ministre — où la Route 50 en provenance de Jérusalem rejoint la Route 443.

Tout récemment, le Premier ministre, maître du marketing politique, a orchestré une cérémonie pour rebaptiser l’axe, rebaptisant la Route 60 « L’Autoroute de la Bible ». Cet axe cardinal, qui traverse la Cisjordanie du nord au sud et relie les implantations juives à Jérusalem, s’est ainsi vu attribuer une nouvelle identité scripturale, s’inspirant clairement des électeurs évangéliques américains et portant une saveur un peu différente de la « Bible Belt » des États-Unis.

Illustration : La Route 60 dans les collines du sud de Hébron en Cisjordanie, en avril 2014. (Crédit : Hadas Parush/Flash90)

Pour compléter l’analogie, le vainqueur des élections israéliennes d’octobre sera le dirigeant qui parviendra à percer la Route 1 — celle qui relie Tel Aviv à Jérusalem, un pont entre le moderne et l’ancien, les montées et les descentes.

Ni feux d’artifice, ni rock ‘n’ roll

Le lancement de la campagne de Yashar s’est passé comme une lettre à la poste.

Derrière Eisenkot se dressait un portrait géant de l’homme politique, de la taille d’un panneau publicitaire. Chacun des détails de cette soirée avait fait l’objet d’un grand soin, à commencer par le discours.

Le président du parti Yashar, Gadi Eisenkot, s’exprime lors du lancement de la campagne électorale de son parti à Hod Hasharon, dans le centre d’Israël, le 30 juin 2026. Le slogan en hébreu indique : Israël Doit Gagner ! (Chaim Goldberg/Flash90)

Eisenkot a passé son premier véritable test de campagne avec succès, même s’il est clair que la scène médiatique est loin d’être sa zone de confort. Il est clairement plus à l’aise dans une salle de briefing militaire que sous le feu des projecteurs de la télévision.

Le choix du lieu n’a rien laissé au hasard. Il a en effet évité Tel Aviv, ses centres de vie urbains et branchés, à l’image du boulevard Rothschild, comme hangars du port de Tel Aviv dans lesquels ont lieu nombre de meetings politiques.

La salle était comble, mais ce n’était pas un rassemblement politique bruyant et plein d’adrénaline. Il y régnait un sentiment d’ordre, de sérieux et de discipline de style militaire. L’un après l’autre, les membres de la liste parlementaire du parti sont montés sur scène pour exposer les grands axes de leur programme en de brèves formules et des titres percutants. Les fidèles du parti ont applaudi poliment, certains portant des t-shirts arborant le slogan « Yashar avec Eisenkot ».

Le chef du parti Yashar, Gadi Eisenkot, et des membres du parti lors du lancement de la campagne électorale, à Hod HaSharon, le 30 juin 2026. (Crédit : Chaïm Goldberg/Flash90)

Sur le côté de la scène, des militants tenaient des drapeaux israéliens, et toute la foule s’est levée pour entonner l’hymne national à l’issue du discours principal. Personne ne s’est mis debout sur sa chaise, personne n’a dansé, et personne n’a agi comme si une rock star politique charismatique venait de naître.

Cette atmosphère feutrée était tout à fait appropriée ; la saison politique 2026 est en effet nimbée du lourd nuage des pertes de la guerre. Au centre même de cette campagne se trouve un père endeuillé — Eisenkot lui-même, dont le fils, le sergent-chef (rés.) Gal Meir Eisenkot, est mort au combat à Gaza fin 2023 —, à l’image de milliers de familles israéliennes qui ont elles aussi récemment perdu un être cher.

Le ministre du cabinet de guerre et ancien chef d’état-major de l’armée israélienne Gadi Eisenkot, entouré de sa famille et de ses amis, lors des funérailles de son fils, le sergent-chef (Rés.) Gal Meïr Eisenkot tué au combat dans la bande de Gaza le 7 décembre, à Herzliya, le 8 décembre 2023. (Crédit : Avshalom Sassoni/Flash90)

Sur le plan démographique également, le ciblage des messages de la campagne est indéniable.

Le public était plutôt âgé – il manquait cruellement une présence jeune, branchée ou adaptée à Instagram. Eisenkot n’a pas encore trouvé d’équivalent à Yonatan Shalev (23 ans), le charismatique cofondateur du mouvement de réservistes de guerre Katef el Katef (« Épaule contre Épaule ») recruté par Bennett sur sa liste Ensemble, capable de faire le lien avec les électeurs d’une vingtaine d’années.

Bennett et Lapid ont déjà recruté non seulement Shalev mais aussi un second jeune vétéran de ce mouvement, le major (rés.) Shahar Varon, de façon à s’adresser directement à la génération qui livre le combat.

Toutefois, la composition de la liste d’Eisenkot sur scène était remarquablement progressiste, avec cinq femmes et quatre hommes — une image rafraîchissante et exceptionnellement équilibrée sur une scène politique israélienne largement dominée par les hommes.

Gérer l’opposition

Une fois que les listes des partis seront finalisées et que les principales campagnes auront été lancées, le plus dur, pour ceux qui veulent du changement, sera d’organiser le bloc politique anti-Netanyahu.

L’ancien Premier ministre Naftali Bennett (à droite) et l’ancien député Gadi Eisenkot se réunissant pour discuter de leur avenir politique, le 7 septembre 2025. (Crédit : Bureau de Naftali Bennett)

Des personnalités, au sein de ce que l’on qualifie de « bloc du changement », publient fréquemment des déclarations affichant une confiance absolue dans le fait que Netanyahu est en train de céder du terrain.

Par exemple, le chef de l’opposition Yair Lapid a pris la parole cette semaine lors d’une réunion de faction du parti Ensemble, en reprenant une déclaration de Netanyahu, lors d’une conférence de presse samedi soir. Netanyahu a déclaré qu’il formerait « un gouvernement national large et unificateur » à l’issue des élections.

« De quoi parlez-vous ? » a cinglé Lapid. « Vous ne formerez plus jamais un autre gouvernement en Israël. Il y aura des élections et vous perdrez. Les catastrophes se paient. Le dysfonctionnement se paie. Netanyahu va perdre et l’État d’Israël sera sauvé. »

Naturellement, les dirigeants du bloc du changement font leur possible pour insuffler la confiance dans leur campagne respective et afficher une détermination inébranlable en vue de former la prochaine coalition.

Cependant, le bloc religieux de droite de Netanyahu ne s’est pas encore divisé.

Le bloc du changement doit regarder avec réalisme l’étendue de l’arène politique, de ses bords les plus éloignés jusqu’au centre hésitant. La lourde tâche de maintenir cette alliance informelle retombe actuellement sur les épaules d’Eisenkot, alors même que Bennett et Lapid sont nettement plus aguerris politiquement que l’ancien chef militaire, membre de la Knesset depuis 2022.

Le chef de l’opposition, Yaïr Lapid, lors d’une conférence de presse à la Knesset, à Jérusalem, le 1ᵉʳ juin 2026. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Si le centre-gauche de l’opposition n’y prend pas garde, le parti islamiste Raam, qui détient actuellement cinq sièges à la Knesset représentant la minorité arabe, pourrait bien ne pas passer le seuil électoral. De récents sondages ayant testé une fusion potentielle entre la liste arabe commune Hadash-Taal et le parti nationaliste Balad ont montré que cette alliance obtiendrait cinq à six sièges et le parti Raam de Mansour Abbas, tout juste quatre.

Les sondages actuels créditent Raam d’environ 3,4 % du total des répondants aux enquêtes, ce qui le place dangereusement près du seuil électoral des 3,25 %. Par conséquent, si la participation électorale nationale s’avère exceptionnellement élevée, les partis situés tout près des marges courent un risque bien réel de tomber sous la ligne et de ne pas entrer au parlement.

Ce scénario est le reflet précis de ce qui est arrivé au parti de la Nouvelle Droite de Bennett et Ayelet Shaked, lors des élections générales d’avril 2019 ; ils avaient passé plusieurs jours frénétiques à vérifier le décompte des voix et à se démener, en vain, pour trouver les 1 400 voix requises pour passer le seuil.

Si Raam, sous la direction d’Abbas, ne parvient pas à franchir le seuil, les espoirs du centre-gauche de renverser le gouvernement actuel s’évanouiront et l’opposition s’effondrera.

Un autre facteur complique la carte électorale, à savoir la prolifération soudaine de candidats auto-proclamés faiseurs de rois. De plus en plus d’hommes politiques, aguerris ou nouveaux venus en politique, ont en effet annoncé leur entrée dans la course dans le but avoué de se joindre à une coalition avec le Likud, Yashar et/ou Ensemble.

Le chef du parti Kakhol Lavan, Benny Gantz, présidant une réunion de faction, à la Knesset, à Jérusalem, le 24 novembre 2025. (Crédit : Chaïm Goldberg/Flash90)

Ces personnalités se gardent bien d’utiliser le terme « gouvernement d’union nationale », car elles n’envisagent aucunement un accord de partage égal du pouvoir, parlant plutôt de « gouvernement de consensus national » ou de « large coalition d’urgence ».

Les politiciens qui proposent ces alliances trans-partis sont nombreux, mais on ignore à ce stade dans quelle mesure ils possèdent une base substantielle d’électeurs.

Parmi eux, on trouve l’ancien ministre de La Défense, Benny Gantz, l’ancien ambassadeur à l’ONU, Gilad Erdan, le député du Likud Yuli Edelstein, l’ancienne ministre de la Justice, Ayelet Shaked, l’ancien ministre des Communications, Yoaz Hendel, l’ancien chef des services d’incendie et de secours, Dedy Simhi et, depuis quelques jours, l’ancienne maire de Beit Shemesh, Aliza Bloch, et le directeur du théâtre Aspaklaria Hagai Luber, qui a lui aussi perdu des proches lors de la guerre.

Les premiers sondages indiquent qu’un ticket réunissant Gantz, Hendel et Simhi obtiendrait six sièges. Mais les sondages sont des instantanés du jour où ils sont conduits et ne sont en aucun cas révélateurs des résultats qui sortiront des urnes, fin octobre.

Néanmoins, si cette faction particulière, sous une configuration ou une autre, parvient à remporter des sièges à la Knesset et à se positionner comme le faiseur de rois ultime, et que le Likud remporte plus de sièges que n’importe quel parti au sein du bloc du changement, l’alliance dirigée par Gantz pourrait très bien choisir de s’aligner sur Netanyahu — ce qui aurait pour conséquence de la maintenir au poste de Premier ministre et d’empêcher la formation d’un gouvernement du changement en Israël.

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