Gallimard « suspend » son projet de rééditer des pamphlets antisémites de Céline
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Gallimard « suspend » son projet de rééditer des pamphlets antisémites de Céline

Serge Klarsfeld "soulagé" ; L'éditeur avait initialement déclaré qu''il "n'y a aucune raison de ne pas publier" ces textes

Des affiches et des photos du romancier français Louis-Ferdinand Céline, le 17 juin 2011 (Crédit : AFP / LIONEL BONAVENTURE)
Des affiches et des photos du romancier français Louis-Ferdinand Céline, le 17 juin 2011 (Crédit : AFP / LIONEL BONAVENTURE)

La maison d’édition Gallimard a annoncé jeudi qu’elle suspendait son projet de publier les pamphlets antisémites de Louis-Ferdinand Céline, objet d’une polémique en France depuis quelques jours.

« Au nom de ma liberté d’éditeur et de ma sensibilité à mon époque, je suspends ce projet, jugeant que les conditions méthodologiques et mémorielles ne sont pas réunies pour l’envisager sereinement », a indiqué Antoine Gallimard dans un texte adressé à l’AFP.

Le projet de rééditer les pamphlets antisémites (Bagatelles pour un massacre, L’École des cadavres et Les beaux draps) de Céline avait suscité une levée de boucliers, notamment de la part de Serge Klarsfeld, président de l’association Fils et filles de déportés juifs de France, qui s’est dit soulagé jeudi.

« Je suis soulagé. C’était une bataille difficile à gagner car elle ne se passait pas devant des magistrats mais devant la société », a déclaré à l’AFP le défenseur de la mémoire des déportés juifs de France.

Pour Serge Klarsfeld, « aucun appareil critique ne peut résister aux torrents des délires de Céline » et à la « force convaincante » de l’écrivain.

« Ce que je recommande, c’est d’acheter le livre de Pierre-André Taguieff et Annick Duraffour +Céline, la race, le Juif+: ses mille pages sont le véritable appareil critique des écrits antisémites de Céline », a souligné l’historien.

Mais cet ouvrage paru en février chez Fayard « n’a pas eu de lecteurs, ce qui montre bien que l’appareil critique n’intéresse presque personne », a-t-il déploré.

Alors que les actes antisémites se maintiennent à un haut niveau, la France traverse « une période où verser de l’huile sur l’antisémitisme qui brûle n’est pas opportun », a encore relevé Serge Klarsfeld.

« C’est une décision sage que de reporter sine die cette réédition, et pour nous c’est une satisfaction », a réagi de son côté le président du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif), Francis Kalifat, interrogé par l’AFP.

Céline « exprimait sa haine des Juifs – pas seulement des Juifs d’ailleurs, mais aussi des Noirs. Ce sont des brûlots antisémites et racistes » qui « tomberaient sous le coup de la loi s’ils étaient publiés aujourd’hui », selon le responsable communautaire, qui avait estimé mardi que ces textes constituent « une insupportable incitation à la haine antisémite et raciste ».

Francis Kalifat (Crédit : Capture d’écran LCI)

Dans un communiqué, la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (Licra) a pour sa part salué une « décision responsable », tout en estimant que la libération des droits de ces ouvrages en 2031, 70 ans après la mort de l’auteur, « reposera » la question.

Pour la Licra, « face aux éditions de propagande qui ne manqueront pas d’être diffusées par les antisémites, et qu’il faudra combattre, un travail critique (…) sera nécessaire dans un seul objectif: déconstruire, mot à mot, l’antisémitisme violent dans lequel la plume de Céline a été trempée ».

Gallimard souhaitait publier « une édition critique » des pamphlets « sans complaisance aucune ».

« Les pamphlets de Céline appartiennent à l’histoire de l’antisémitisme français le plus infâme. Mais les condamner à la censure fait obstacle à la pleine mise en lumière de leurs racines et de leur portée idéologiques, et crée de la curiosité malsaine, là où ne doit s’exercer que notre faculté de jugement », a estimé l’éditeur.

Mais, a-t-il ajouté, « je comprends et partage l’émotion des lecteurs que la perspective de cette édition choque, blesse ou inquiète pour des raisons humaines et éthiques évidentes ».

« Aucune date de publication n’était fixée à ce stade », a rappelé Antoine Gallimard. Les textes concernés ont été rédigés par l’auteur du Voyage au bout de la nuit entre 1937 et 1941.

Ils devraient tomber dans le domaine public en 2031 (soit 70 ans après la mort de l’écrivain en 1961) et seront alors libres de droits.

Les pamphlets de Céline ne sont pas interdits en France, mais n’ont pas été réédités depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. L’écrivain lui-même puis sa veuve, Lucette Destouches, âgée de 105 ans, s’y opposaient. Mais cette dernière aurait changé d’avis pour des besoins financiers. Ils peuvent cependant aisément être consultés sur internet ou achetés chez des bouquinistes.

Interrogé mardi par l’AFP en marge de la Foire internationale du livre de New Delhi (Inde), Antoine Gallimard avait dénoncé « un procès d’intention ». « On n’a pas à pousser les éditeurs à s’autocensurer », avait-il dit.

En octobre 2015, les éditions Robert Laffont avaient publié dans une édition critique le texte antisémite de Lucien Rebatet, Les décombres, sans provoquer alors de remous.

Ce livre avait rencontré un incroyable succès. Les premiers 5 000 exemplaires s’étaient écoulés dès le jour de la sortie. Les ventes dépassent aujourd’hui les 10 000 exemplaires.

Fayard devrait également publier une nouvelle version du « Mein Kampf » d’Adolf Hitler, mais « il n’y a pas de date de publication arrêtée », a prévenu l’éditeur interrogé par l’AFP.

En Allemagne, où ce manifeste a été réédité (dans une édition critique) en janvier 2016, il est devenu un succès de librairie avec quelque 100 000 exemplaires écoulés.

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