Incinération des déchets en Cisjordanie : forte hausse des signalements de fumée et d’odeurs
Les plaintes adressées à une ONG de protection de l'air ont triplé d'août à octobre, le Premier ministre est exhorté à intervenir, les agences gouvernementales se renvoient la balle et les territoires palestiniens manquent d'infrastructures

La première fois que Shir Bushinsky a senti cet air irrespirable, elle a instinctivement pris son bébé dans ses bras et a quitté Kiryat Ono, dans le centre d’Israël, pour rejoindre ses parents dans la ville côtière de Zichron Yaakov, au nord du pays.
C’était en octobre 2023, peu après l’attaque du Hamas contre Israël et le début de la guerre contre le groupe terroriste à Gaza. Son compagnon servait alors dans la réserve de l’armée israélienne.
« J’ai eu le sentiment que je devais nous protéger, moi et mon bébé », a rapporté Bushinsky au Times of Israel.
À son retour à Kiryat Ono, à environ 15 kilomètres de la Ligne verte, l’odeur nauséabonde était toujours là, persistant jour après jour. Deux ans plus tard, de l’asthme a été diagnostiqué à son tout jeune fils. À la recherche d’une explication à cette odeur, elle a découvert l’association Citizens for Clean Air, dont la page d’accueil salue les visiteurs avec une photo géante de déchets en feu, accompagnée du titre « Éradiquer les feux de poubelles pirates ».
Si le problème rencontré par Bushinsky était assez courant, selon Citizens for Clean Air, il s’est désormais aggravé. Depuis des années, les Palestiniens de Cisjordanie, qui n’ont pas assez de décharges et dont les services publics sont peu fiables, ont recours à l’incinération de leurs déchets au bord des routes. Aujourd’hui, les plaintes des Israéliens concernant la pollution qui en résulte sont de plus en plus nombreuses, et le gouvernement tarde à élaborer une réponse coordonnée.
« Ces deux ou trois derniers mois, la situation est devenue insupportable », a constaté Bushinsky. « Toute la journée, nous souffrons de maux de tête, de fatigue et de toux. Le soir, mes yeux commencent à piquer. J’ai remarqué que lorsque les feux s’allument, les oiseaux cessent de chanter et s’envolent. »
Citizens for Clean Air rapporte avoir ce mois-ci constaté une forte augmentation du nombre de plaintes concernant la pollution causée par ces incendies, avec 1 800 enregistrées en octobre. C’est presque le triple des 610 plaintes déposées en août.
Yaniv Bleicher, qui préside l’ONG, a expliqué au Times of Israel que, si octobre est généralement un mauvais mois pour les incendies, cette année est bien pire que d’habitude.
« Nous sommes en pleine période de récolte des olives, ce qui signifie que davantage de branches sont brûlées », a-t-il ajouté. « Il s’agit d’un mélange de déchets ménagers provenant des villages palestiniens. »
Les feux, qui d’après lui sont également le résultat d’une « négligence », ont entraîné une augmentation des signalements de pollution, non seulement dans les villes du nord et du centre jouxtant ou situés en Cisjordanie, mais également dans des localités un peu plus éloignées.
« On assiste désormais à une forte hausse des plaintes provenant des communautés situées le long de la Ligne verte », a noté Bleicher. « En outre, et contrairement aux années précédentes, nous recevons également des plaintes, matin et soir, émanant d’habitants de Yehud, Kiryat Ono et Petah Tikva, et même de Tel Aviv lorsque les nuits sont particulièrement mauvaises. Ce n’était pas le cas auparavant. »
Dimanche, l’organisation a envoyé une lettre au Premier ministre Benjamin Netanyahu, l’exhortant à convoquer une réunion d’urgence avec la ministre de la Protection de l’environnement Idit Silman et le ministre des Finances Bezalel Smotrich, qui a autorité sur les affaires civiles en Cisjordanie.
Ce courrier mentionnait « l’ampleur du phénomène, sa gravité et le transfert continu de responsabilités entre les différents ministères ».
La lettre citait également les données du ministère de la Protection de l’environnement sur la pollution (qui n’incluent pas les informations provenant de Cisjordanie), selon lesquelles les incendies de déchets sont responsables de 75 % des émissions de substances cancérigènes dans l’air en Israël ainsi que d’environ 27 % des émissions de particules, un polluant invisible composé de minuscules particules de suie, de poussières, de carbone et de minéraux qui pénètrent profondément dans l’appareil respiratoire, et qui peuvent causer de graves maladies.
La lettre rappelle en outre des données de 2023 provenant des ministères de la Protection de l’environnement et de la Santé, selon lesquelles quelque 4 700 décès prématurés surviennent chaque année en Israël en raison de l’exposition à ce polluant.
Selon Bleicher, le problème persistant de l’incinération des déchets en Cisjordanie résulte de multiples facteurs : la pauvreté, la criminalité, le manque de sites d’enfouissement accessibles, l’application insuffisante de la loi et l’insuffisance de la coordination gouvernementale. En effet, a-t-il souligné, une application stricte de la loi couplée à la mise en place d’un organisme dédié à la supervision des actions sur le terrain contribueraient à réduire ce phénomène.
Sur le papier, les autorités palestiniennes de Cisjordanie sont censées collecter les déchets des ménages et passer des contrats avec des entreprises de transport chargées d’acheminer les déchets non recyclables vers des sites d’enfouissement. Mais dans les faits, de nombreux chauffeurs de camion, pour gagner du temps et de l’argent, déversent les déchets au bord des routes, sans craindre les conséquences de leur non respect de la loi. Les tas de déchets sont ensuite brûlés à l’extérieur des villages palestiniens. On ignore toutefois qui allume ces feux, des chauffeurs de camion ou des habitants.
En Cisjordanie, d’après Bleicher, le problème est particulièrement grave dans le centre de la Samarie, la région nord de la Cisjordanie située à l’est de la zone métropolitaine de Tel Aviv. Là-bas, si les déchets sont effectivement collectés, ils ne sont toutefois pas transportés de manière organisée. Une seule décharge, installée près de la ville de Jénine, dessert toute la Samarie. Une autre dessert le sud de la Cisjordanie, près de Bethléem. Un nouveau site est en projet près de Ramallah, dans le centre du territoire, mais il ne devrait pas être opérationnel avant plusieurs années.
La Cisjordanie est en outre confrontée à un autre problème : l’incinération de déchets électroniques introduits illégalement depuis Israël en Cisjordanie. Un phénomène qui, selon un rapport du contrôleur général de l’État, concerne plus particulièrement le sud de la Cisjordanie.
En Israël, s’il existe sept décharges opérationnelles, l’incinération illégale des déchets reste néanmoins un problème, principalement dans les villes arabes. L’association Citizens for Clean Air a contribué à la création, en 2019, d’une équipe de 14 inspecteurs gouvernementaux dont la mission est de mettre fin à ce phénomène. L’ONG est financée par le Cleanup Fund, un organisme indépendant dont les fonds proviennent de paiements tels que les redevances de décharge. Bleicher a fait savoir que son ONG faisait pression pour que davantage d’inspecteurs rejoignent l’unité, et pour qu’une unité similaire soit créée en Cisjordanie.
Par ailleurs, le contrôleur de l’État a estimé que la pollution transfrontalière coûtait à l’économie israélienne environ 1,3 milliard de shekels par an, en tenant compte des dommages causés à l’environnement et à la santé publique. Selon le rapport, plusieurs agences sont responsables, notamment l’administration civile israélienne, un organisme du ministère de la Défense qui régit les affaires civiles des Palestiniens de Cisjordanie, les ministères de la Protection de l’environnement et de la Santé, les services d’incendie et de secours et la police israélienne.
En juin 2023, le gouvernement a ordonné aux ministères de la Protection de l’environnement et de la Défense de former une équipe interministérielle, qui serait chargée d’élaborer un plan global dans un délai de six mois.
L’attaque du 7-Octobre a eu lieu quelques mois plus tard. La lettre de Bleicher indique toutefois que le plan demandé a depuis été élaboré, mais qu’il n’a pas encore été approuvé.
« Un projet de rapport fait depuis des mois la navette entre les ministères », explique la lettre. « L’achèvement des travaux de l’équipe est retardé sans raison valable, et les ministères se rejettent mutuellement la responsabilité de ce retard. »
La semaine dernière, Silman a envoyé sa propre lettre à la direction chargée des implantations du ministère de la Défense, arguant que celle-ci avait le pouvoir de traiter la question des déchets incinérés, et l’accusant de traîner les pieds.
« Nous vous demandons d’accorder à cette question une priorité élevée, avec tout ce que cela implique. Nous attendons de vous que vous approuviez le plan proposé, afin qu’il puisse être soumis à la validation du gouvernement. »
Un porte-parole du ministère de la Protection de l’environnement a rapporté que les points clés du plan seraient publiés dans les prochains jours, donnant ainsi un nouvel élan au projet. Le bureau de Silman n’a pas répondu à notre demande de commentaires.
En réponse à sa lettre, l »administration civile a fait avoir qu’elle investissait « des ressources et des budgets importants » pour combattre ce problème, précisant que son unité chargée de la qualité de l’environnement avait procédé à l’extinction de plus de 80 feux au cours du seul mois dernier – sans toutefois spécifier à quelle proportion du nombre total d’incendies ce chiffre correspondait.
Elle a de plus affirmé que des plans avaient été approuvés pour renforcer l’application de la loi et, faisant référence à la nouvelle décharge prévue dans la région de Ramallah, pour créer davantage d’infrastructures de gestion des déchets dans toute la Cisjordanie.
En attendant, les Israéliens ordinaires sont contraints de trouver une solution eux-mêmes. Dolev Hilell, 32 ans, a acheté un appartement en 2021 dans la ville de Harish, au nord d’Israël. Mais il est en train de reconsidérer son achat. Son appartement se trouve à moins d’un kilomètre de la Ligne verte.
« C’est triste de devoir vivre ainsi », a-t-il déploré, ajoutant que sa compagne, Maor, désirait depuis longtemps s’en aller. « Où est l’État ? », a-t-il demandé.
Quant à Bushinsky, elle et son compagnon ont déjà pris leur décision, le cœur lourd : ils vont quitter Kiryat Ono.
« Ça sent le plastique, les pneus et les composants électroniques », a-t-elle expliqué. « La situation empire en début de soirée, lorsque les feux démarrent et que le vent souffle d’est en ouest. Et cela peut durer jusqu’à midi le lendemain. Durant ces heures-là, nos fenêtres sont fermées, mais pas hermétiquement. Ça continue de rentrer. »
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