L’assassinat brutal de Khashoggi place Jérusalem dans une situation difficile
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Analyse

L’assassinat brutal de Khashoggi place Jérusalem dans une situation difficile

L'Etat juif a besoin d'une Arabie saoudite forte pour l’aider à affronter l'Iran, mais ne veut pas être considéré comme un porte-parole d'un régime qui tue les journalistes

Raphael Ahren

Raphael Ahren est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Un manifestant déguisé en prince saoudien Mohammed bin Salman (C), le visage ensanglanté, manifestait devant les locaux de l'ambassade saoudienne à Washington, le 8 octobre 2018, pour demander que justice soit rendue pour le journaliste égaré Jamal Khashoggi. (Crédit : Jim Watson / AFP)
Un manifestant déguisé en prince saoudien Mohammed bin Salman (C), le visage ensanglanté, manifestait devant les locaux de l'ambassade saoudienne à Washington, le 8 octobre 2018, pour demander que justice soit rendue pour le journaliste égaré Jamal Khashoggi. (Crédit : Jim Watson / AFP)

Jamal Khashoggi, le journaliste saoudien qui a été brutalement assassiné à Istanbul plus tôt ce mois-ci, n’aimait pas beaucoup Israël, c’est un euphémisme.

« Les Juifs n’ont pas d’histoire en Palestine. Ils ont donc inventé le mur des Lamentations, une construction mamelouk », avait-il tweeté en 2015.

Khashoggi s’est également opposé à la coopération secrète entre l’Arabie saoudite et Israël, affirmant que Ryad n’en avait pas besoin et que tout lien avec l’État juif ternirait inutilement la réputation de son pays dans le monde arabe, selon les dires du professeur Joshua Teitelbaum, expert de l’Arabie saoudite à l’Université Bar-Ilan qui connaissait bien Khashoggi.

« Ce n’était pas un ami d’Israël, mais il n’avait aucun problème à rencontrer et à parler aux Israéliens », s’est souvenu Teitelbaum, qui a vu pour la dernière fois le journaliste assassiné l’année dernière, alors qu’ils prenaient un café en marge d’une conférence sur le Moyen-Orient à Washington.

Lors de l’une de ses dernières apparitions publiques, Khashoggi, qui avait des liens avec les Frères musulmans, a confirmé que Ryad s’était rapproché de Jérusalem. Mais il a ajouté que le royaume avait « fait machine arrière sur certaines positions pro-israéliennes récentes », selon le Middle East Monitor, qui l’a accueilli lors d’une conférence à Londres moins d’une semaine avant son entrée au consulat d’Arabie saoudite à Istanbul où il a été tué.

L’assassinat cruel de Khashoggi et les tentatives amateures du régime pour le dissimuler ont causé des dommages incommensurables au prestige international de l’Arabie saoudite et à celui de son souverain, le prince héritier Mohammed bin Salman (MBS).

Le fait que les États-Unis et d’autres pays occidentaux envisagent de punir Ryad – l’Allemagne a déjà gelé les livraisons d’armes prévues au royaume – jette une ombre profonde non seulement sur les relations officieuses d’Israël avec le royaume, mais également sur les efforts internationaux visant à contrôler l’Iran.

D’une part, les dirigeants américains et israéliens espéraient que le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane (MBS) et que sa disposition manifestement favorable à Israël pourraient aider à pousser les Palestiniens à faire les concessions nécessaires en faveur de la paix.

En outre, l’érosion de la réputation internationale de Ryad pourrait nuire à son rôle en tant que l’une des principales puissances régionales qui résiste à la belliqueuse quête nucléaire de l’Iran. C’est l’inimitié réciproque envers Téhéran qui a d’abord rapproché Israël et l’Arabie saoudite.

« Israël est dans une situation très difficile », a déclaré Dan Shapiro, ancien ambassadeur des États-Unis en Israël. « Il veut et a besoin que l’Arabie saoudite soit un point d’ancrage fiable de cette coalition régionale pour faire face à l’agression iranienne, et il est confronté à une réalité : les dirigeants saoudiens actuels sont incapables de jouer ce rôle. »

Une photo prise le 22 octobre 2018 montre un portrait du prince héritier saoudien Mohammed bin Salman (MBS) à Riyad, la capitale, un jour avant la conférence FII sur la future initiative d’investissement qui se tiendra à Riyad du 23 au 25 octobre (Crédit : FAYEZ NURELDINE / AFP)

Aucun autre pays arabe ne pourrait remplacer l’Arabie saoudite dans la coalition anti-iranienne de la région, mais MBS s’est avéré « extrêmement téméraire, impulsif et indigne de confiance », a ajouté Shapiro, actuellement membre de l’Institut pour la sécurité nationale de Tel Aviv.

Le meurtre macabre de Khashoggi et les mensonges qui l’entourent ne sont que la dernière d’une série de mauvaises décisions prises par le prince héritier, a déclaré Shapiro. Parmi les autres affaires, on peut citer le bombardement du Yémen sans protection des civils, le siège du Qatar, l’emprisonnement du Premier ministre libanais Saad Hariri, la dispute avec le Canada pour un tweet sur les droits de la personne.

MBS « agit souvent avec des connaissances limitées et un jugement médiocre de la situation ». Les différents scandales qui ont eu lieu ont affaibli le royaume et miné ses relations avec ses alliés, a déclaré Shapiro.

Néanmoins, les Etats-Unis ne doivent pas rompre leurs relations avec le royaume, car elles jouent un rôle vital dans les efforts américains pour maîtriser l’Iran, a-t-il déclaré. Cependant, « tant que le leadership saoudien n’est pas changé, ou du moins que le style de leadership saoudien n’a pas changé, la capacité du pays à jouer ce rôle est considérablement affaiblie ».

Il reste à observer comment le président américain Donald Trump réagira à mesure que de plus en plus de détails sur l’assassinat de Khashoggi vont être révélés, bien qu’il semble déterminé à ne pas laisser cette affaire entraver les investissements saoudiens d’une valeur de 450 milliards de dollars. « Mais nous allons aller au fond des choses », a-t-il promis lundi.

Pour Israël, la situation est un peu plus compliquée. D’une part, l’Etat juif ne veut pas voir la position de Ryad dans la région diminuée au profit de Téhéran ou d’Ankara. (Selon certains, le président turc Recep Tayyip Erdogan considère l’assassinat de Khashoggi comme une occasion de remplacer l’Arabie saoudite en tant que leader du monde islamique sunnite.)

Par ailleurs, Israël doit faire attention à ne pas être perçu comme le porte-parole de Ryad aux Etats-Unis et en Europe, ont prévenu plusieurs analystes interrogés pour cet article.

« Cela aurait un impact négatif important sur la réputation d’Israël qui serait considéré comme le défenseur, le justificateur et l’avocat de MBS après cette affaire brutale, qui a été suivie de plusieurs semaines de mensonges – qui continuent d’ailleurs – à propos de ce qui s’est passé à Istanbul », a déclaré Shapiro.

Tout ce qu’il reste à faire à Jérusalem, c’est appliquer une diplomatie discrète pour tenter de maintenir « tout ce qui peut être maintenu» en ce qui concerne la coopération en matière de sécurité avec l’Arabie saoudite », a-t-il ajouté.

Mais il ne fait aucun doute que l’affaire Khashoggi « a affaibli un pilier central de la stratégie d’Israël au Moyen-Orient, d’une manière telle que l’Etat hébreu ne peut pas faire grand chose pour le réparer. C’est le problème que nous avons malheureusement avec un leadership saoudien aussi peu fiable que celui qui existe actuellement. »

Les responsables israéliens n’ont jusqu’à présent pas commenté publiquement cette affaire, mais ils sont probablement préoccupés par le possible déclin du rôle de leader de l’Arabie saoudite dans la région.

MBS conduit son pays au « bon endroit », selon l’ancien conseiller à la sécurité nationale, le général Yaakov Nagel qui a déclaré cela l’année dernière, avant même que le prince héritier ne reconnaisse de manière surprenante, lors d’une interview en avril, que « les Israéliens ont le droit d’avoir leur propre terre ».

Ancien directeur général du ministère des Affaires étrangères, Dore Gold, lors d’une réunion du comité de la Knesset à Jérusalem, le 25 juillet 2016. (Crédit : Yonatan Sindel / Flash90)

« La connaissance d’Israël sur le Moyen-Orient est hautement respectée dans de nombreuses régions du monde, y compris en Europe, et par conséquent les avertissements israéliens sur l’impact de l’abandon de l’Arabie saoudite sont très importants », a déclaré Dore Gold, un ancien directeur général au ministère israélien des Affaires étrangères. Toutefois, de tels avertissements devraient se dire en coulisse et non en public, a-t-il averti.

Alors qu’Israël attend de voir comment le monde va punir l’Arabie saoudite pour le meurtre de Khashoggi, il ne faut pas oublier que l’agressivité de l’Iran dans la région continue, a souligné Gold, qui a publié en 2004 un livre sur le soutien de Ryad au terrorisme, intitulé Hatred’s Kingdom: How Saudi Arabia Supports the New Global Terrorism.

« Les développements internationaux de ce type ont leur propre tempo et peuvent modifier l’orientation des politiques de manière non souhaitée », a-t-il déclaré. « Et par conséquent, Israël doit garder les yeux sur la menace iranienne, et il doit rappeler à ses partenaires internationaux que cette menace n’a pas diminué. »

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