La date limite de démolition étant dépassée, le village bédouin vit en sursis
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Reportage

La date limite de démolition étant dépassée, le village bédouin vit en sursis

Les résidents ne quitteront Khan al-Ahmar que sous la contrainte, et le climat général de désespoir des Palestiniens les a amenés à faire appel à l'Europe

Jacob Magid est le correspondant implantations du Times of Israël

Le hameau de Khan al-Ahmar en Cisjordanie le 13 septembre 2018. (AP Photo/Majdi Mohammed)
Le hameau de Khan al-Ahmar en Cisjordanie le 13 septembre 2018. (AP Photo/Majdi Mohammed)

KHAN AL-AHMAR, Cisjordanie – Les habitants de Khan al-Ahmar se trouvaient mardi en sursis car le délai fixé par Israël pour démolir le hameau palestinien était dépassé depuis 48 heures environ.

Néanmoins, il semble que la vie continue comme si de rien n’était dans la communauté du centre de la Cisjordanie, et les cours continuent d’être dispensés dans son école primaire financée par l’Italie.

On pouvait entendre les enseignants donner des leçons dans chacune des sept salles de classe qui entourent une petite cour rectangulaire, où une poignée de jeunes enfants jouaient à la marelle.

Pourtant, un sentiment d’urgence accompagnait la normalité, alors que plus de 100 militants, journalistes et sympathisants palestiniens étaient rassemblés dans la tente d’accueil du village et autour de celle-ci.

Fidèle à une coutume établie ces derniers mois alors que la démolition se rapprochait, l’un des ministères de l’Autorité palestinienne a tenu sa réunion hebdomadaire à Khan al-Ahmar en signe de solidarité avec les habitants qui avaient jusqu’au 1er octobre pour emballer leurs affaires ou voir les autorités étatiques raser leur village, qui avait été construit sans permis.

Mardi, des représentants du ministère de l’Éducation qui – avant de se consacrer à des affaires plus courantes – ont ouvert leur session par un discours de Eid Abu Khamis, un leader et porte-parole de la communauté bédouine.

« Nous sommes la porte orientale de Jérusalem », a-t-il dit à un groupe de deux douzaines d’éducateurs, qui buvaient de petites tasses de café et de thé à l’ombre de la tente d’accueil du village.

« Si Khan al-Ahmar tombe, Al-Aqsa tombera aussi, ainsi que tout le processus de paix », a déclaré Abu Khamis sous les applaudissements enthousiastes.

S’exprimant auprès du Times of Israel à la suite de la réunion ministérielle, le chef bédouin a déclaré que sa communauté n’avait pas l’intention de se conformer aux demandes du ministère de la Défense pour ramasser leurs affaires et déménager sur un nouveau site préparé pour les habitants du village, à plusieurs kilomètres de Abu Dis.

Les habitants de Khan al-Ahmar – au nombre de 180, selon l’ONU – se sont opposés avec véhémence à y déménager, affirmant qu’ils n’avaient jamais été consultés, que l’endroit n’était pas adapté à leur mode de vie rural et qu’il était proche d’une décharge et que les habitants d’Abu Dis les avaient prévenus de ne pas s’y installer.

Le village bédouin palestinien de Khan al-Ahmar, à l’est de Jérusalem, en Cisjordanie, est orné de drapeaux palestiniens, le 2 octobre 2018. (AFP PHOTO / AHMAD GHARABLI)

Les villageois n’ont pas non plus manifesté d’intérêt pour un autre site de relocalisation que l’État leur a proposé il y a deux mois à proximité du village voisin de Mitzpe Jericho, ainsi que pour une installation de traitement des eaux usées.

« Chaque alternative est pire que la précédente », a déclaré Abu Khamis.

L’homme de 51 ans semblait avoir pris un coup de vieux depuis notre première rencontre, il y a seulement six mois.

A cette époque, le chef du village s’était montré plus critique à l’égard de l’Autorité palestinienne, qui, selon lui, avait joué un rôle important dans la situation difficile du village bédouin.

Eid Abu Khamis aux abords de « l’école des pneus » dans le village de Khan al-Ahmar, à proximité de l’implantation de Kfar Adumim, le 7 février 2018 (Crédit : Jacob Magid/Times of Israel)

Abu Khamis avait accusé à l’époque l’AP et d’autres ONG prétendant œuvrer en faveur de Khan al-Ahmar d’avoir empoché de l’argent qui leur était destiné et que presque rien n’avait été distribué aux habitants du village eux-mêmes.

Il a également insisté sur le rôle du gouvernement israélien, suggérant que si les autorités avaient été disposées à négocier au moins avec les habitants de Khan al-Ahmar, il est possible qu’ils auraient été disposés à déménager ailleurs.

Mais maintenant, tant dans ses discours aux militants pro-palestiniens en visite dans le village que dans sa conversation ultérieure avec le Times of Israel, Abu Khamis n’avait que des choses positives à dire sur l’AP et il blâmait sans détours Israël, qui pouvait arriver avec ses bulldozers à tout moment.

Selon l’État, les structures de Khan al-Ahmar, principalement des cabanes et des tentes de fortune, ont été construites sans permis et constituent une menace pour les habitants en raison de leur proximité d’une autoroute.

Un bulldozer de l’armée israélienne passe devant des manifestants arborant des drapeaux palestiniens et scandant des slogans anti-israéliens alors qu’ils tentent de bloquer la circulation sur l’autoroute passant près de la communauté bédouine de Khan al-Ahmar en Cisjordanie le 14 septembre 2018. (AP Photo/Nasser Nasser Nasser)

Les villageois – qui vivent sur le site, alors contrôlé par la Jordanie, depuis les années 1950, après que l’État les ait expulsés de leurs maisons du Néguev – soutiennent qu’ils n’avaient guère d’autre choix que de construire sans permis de construire israélien, car ces permis ne sont presque jamais délivrés aux Palestiniens pour construire dans certaines parties de la Cisjordanie, comme par exemple là où se situe Khan al-Ahmar, où Israël exerce un contrôle complet des affaires civiles.

Les opposants à la démolition font également valoir qu’elle s’inscrit dans le cadre d’un effort visant à permettre l’expansion de l’implantation voisine de Kfar Adumim et à créer une région sous contrôle israélien de Jérusalem à la mer Morte, une décision qui va, selon certains détracteurs, couper la Cisjordanie et empêcher ainsi que la création d’un État palestinien contigu n’ait lieu.

Mais alors que plus d’une douzaine de drapeaux palestiniens étaient accrochés à l’entrée du hameau, où la présence de représentants de l’AP a été constante, il est difficile de prétendre que les habitants ont réussi à placer leur sort au centre des préoccupations de l’AP à l’échelle du village.

Un artiste fait le portrait du président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas et du président du Paraguay Mario Abdo Beniteza sous la tente de protestation dans le village bédouin de Khan al-Ahmar, en Cisjordanie, le 12 septembre 2018. (Wisam Hashlamoun/Flash90)

Lundi, les Palestiniens et les Arabes israéliens ont lancé une grève générale pour protester contre la loi sur l’État-nation adoptée par la Knesset en juillet.

Alors que Hanan Ashraoui, responsable palestinienne, a déclaré que la grève visait également à montrer sa solidarité avec Khan al-Ahmar, la mention du village a semblé être une chose secondaire dans son tweet.

Pourtant, le hameau a réussi à obtenir l’appui et la sympathie de la communauté internationale. Le Parlement européen a adopté une mesure condamnant Israël pour sa décision de la Cour suprême de mai qui a autorisé la démolition ; et la France, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne et le Royaume-Uni ont publié pour leur part un rare communiqué commun dans lequel ils avertissaient que la démolition aurait de « très graves » conséquences.

Mais les manifestations au nom de la tribu bédouine Jahalin ont attiré des centaines, et non des milliers, de sympathisants.

Un représentant de l’AP présent au village mardi a reconnu que la rue n’était pas galvanisée comme elle l’avait été lors de la dernière campagne nationale – contre l’installation de détecteurs de métaux au mont du Temple (complexe Al-Aqsa) pendant l’été 2017.

« Ce n’est pas qu’ils ne sont pas avec Khan al-Ahmar, mais les gens sont fatigués et ont perdu espoir », a-t-il expliqué.

Abu Khamis a expliqué que les raisons qui expliquent que les foules ont été moins nombreuses dans son village de Cisjordanie que celles qui ont convergé vers Jérusalem-Est pendant les manifestations des détecteurs de métaux étaient simplement logistiques.

Des fidèles musulmans protestent contre les détecteurs de métaux mis en place à l’entrée du mont du Temple après un attentat, le 16 juillet 2017. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

« Nous ne pouvons en contenir que quelques centaines ici. C’est un petit village isolé de tout le reste », a-t-il ajouté. Il a insisté sur le fait que le public palestinien soutenait résolument Khan al-Ahmar.

Interrogé sur l’état d’esprit de la communauté, M. Abu Khamis a déclaré que les résidents restaient résolus.

« S’ils démolissent le village, nous resterons et le reconstruirons », a-t-il déclaré.

Mais en insistant, il a semblé céder quelque peu. « Nous ne partirons d’ici que par la force », ajoutant que les villageois n’auraient d’autre choix que de se rendre sur le site près d’Abu Dis si l’armée israélienne rasait leur village.

Vue générale de l’endroit où les habitants du hameau bédouin de Khan al-Ahmar sont censés s’installer, près du village d’Abu Dis en Cisjordanie, le 30 septembre 2018.(AP Photo/Majdi Mohammed)

« Nous n’utiliserons pas nous-mêmes la violence contre eux, mais je me tiendrai devant le bulldozer avec ma famille. C’est notre terre et notre terre, c’est notre vie », a dit Abu Khamis. Mais son ton semblait découragé.

Quant à la date exacte à laquelle se déroulera la démolition avec le matériel israélien, les habitants de Khan al-Ahmar sont dans le flou.

Abu Khamis a dit qu’il avait entendu des rumeurs selon lesquelles Jérusalem retarderait ses ordres de démolition jusqu’après la visite de la chancelière allemande Angela Merkel, cette semaine.

Des militants avaient même apporté des affiches de Mme Merkel dans le village, sur lesquelles étaient écrits des messages demandant à la chancelière allemande d’intervenir en leur faveur.

Des enfants bédouins brandissent des photos de la chancelière allemande Angela Merkel avant sa visite prévue en Israël le mercredi 2 octobre 2018, dans la communauté bédouine de Khan al-Ahmar, en Cisjordanie. Les enfants supplient Merkel de faire pression sur Israël pour qu’il mette fin aux plans de démolition d’un camp de baraques en carton ondulé aux abords d’une implantation israélienne située à l’Est de Jérusalem. On peut lire en arabe sur l’affiche : « Sauvez Khan al-Ahmar » et « Sauvez notre école ». (AP Photo/Nasser Shiyoukhi)

Un fonctionnaire de l’administration civile a déclaré au Times of Israel que l’organisme du ministère de la Défense chargé de superviser la démolition n’a pas l’intention de l’effectuer cette semaine, mais elle a précisé que cela avait plus à voir avec la bureaucratie qu’avec la politique.

« Tout est entre leurs mains », a dit Abu Khamis. « En vérité, ça l’a toujours été. »

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