La féministe juive Beate Sirota Gordon a changé la condition des femmes au Japon
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Interview

La féministe juive Beate Sirota Gordon a changé la condition des femmes au Japon

Un livre pour enfants montre comment une jeune femme de 22 ans, par son éducation et une bonne dose de chutzpah, a transformé le destin d’un pays, tout en gardant l’anonymat

Beate Sirota Gordon à l’American Japanese Festival en 1938. (Beate Sirota Photo Gallery / via JTA)
Beate Sirota Gordon à l’American Japanese Festival en 1938. (Beate Sirota Photo Gallery / via JTA)

Kveller via JTA – « Les célébrités sont rarement significatives, et les significatifs sont rarement célèbres », affirme Jeff Gottesfeld, auteur de No Steps Behind, un livre pour enfants sur la vraie vie de la féministe juive Beate Sirota Gordon.

Beate Sirota Gordon, née en 1923 à Vienne de parents juifs russes, n’avait que 22 ans lorsqu’elle a contribué à inscrire les droits des femmes dans la constitution moderne du Japon.

Jeff Gottesfeld parle de Gordon comme de « la féministe la plus importante du 20e siècle, dont vous n’avez peut-être jamais entendu parler. »

S’appuyant sur ses valeurs ainsi que sur sa connaissance de la langue et de la culture japonaises – ainsi que sur sa chutzpah naturelle – en 1946, Beate Sirota Gordon était la seule femme présente « dans la pièce où tout est arrivé ». Il s’agissait en l’occurrence de l’endroit où des responsables américains, menés par le général Douglas MacArthur, ont rédigé la constitution japonaise dans le cadre des réformes démocratiques de l’après-Seconde Guerre mondiale.

Jeff Gottesfeld, auteur de nombreux livres et scénarios télévisés, a été profondément ému par l’histoire de Beate Sirota Gordon après avoir lu sa nécrologie parue dans le New York Times en 2013.

« C’est l’histoire la plus édifiante et improbable que j’ai jamais entendue », explique-t-il alors qu’il était bien conscient de la difficulté à transmettre cette histoire à une jeune génération. « Leur permettre de s’identifier à une jeune personne comme eux, ballottée par les bouleversements fous et inattendus de la vie, qui s’accroche au plus important pour œuvrer incroyablement pour le bien des autres, sans aucun orgueil. »

Beate Sirota Gordon a passé la majeure partie de son enfance au Japon. Sa famille y a emménagé quand elle avait 5 ans, lorsque son père pianiste, Leo Sirota, a obtenu un poste à Tokyo. La fille de Beate Sirota Gordon, Nicole, avocate et directrice du programme de master en administration publique au Baruch College de New York, a expliqué à Kveller que son grand-père s’était vu offrir un poste similaire en Autriche à la condition qu’il se convertisse au christianisme. Il a refusé.

https://youtu.be/rxIOkeMB_ag

Nicole Gordon raconte que l’enfance de sa mère était unique, comparée à celle des autres expatriés européens au Japon. Alors que la plupart des familles étrangères restaient entre elles, Gordon a été encouragée par sa mère Augustine à jouer avec ses amis japonais et à passer du temps chez eux.

C’est d’avoir été ainsi intimement exposée à la culture et aux traditions japonaises qui a permis à Beate Sirota Gordon de prendre conscience des inégalités entre les hommes et les femmes. Les femmes prenaient leurs repas dans une autre pièce et elles étaient censées marcher « trois pas derrière » les hommes, ajoute Nicole (le titre du livre de Gottesfeld, No Steps Behind, y fait référence).

Beate Gordon, 74 ans, ajuste ses lunettes lors d’un déjeuner de presse à Tokyo le lundi 21 septembre 1998. (AP Photo / Chiaki Tsukumo)

Nicole Gordon raconte qu’Augustine a encouragé sa mère à « penser par elle-même, bien que les femmes n’y étaient pas encouragées à cette époque ». Augustine invitait également des visiteurs européens qui passaient par Tokyo, afin de donner à Beate une vision nuancée du rôle des femmes dans les cultures européenne et asiatique.

Gordon a fréquenté une école allemande au Japon jusqu’à ce que cela devienne dangereux pour une jeune-fille juive, avec la montée du nazisme.

Comme le raconte Nicole, un ami proche de sa mère a soudainement cessé de lui parler, l’ignorant lorsqu’ils se croisaient dans la rue – l’antisémitisme nazi des pays de l’Axe avait atteint le Japon.

En 1939, Beate Sirota Gordon a quitté le Japon et s’est inscrite au Mills College en Californie. Alors que la Seconde Guerre mondiale faisait rage et que les États-Unis et le Japon devenaient de féroces ennemis, Beate Sirota Gordon n’a pu avoir aucun contact avec sa famille pendant des années.

Effrayée par le sort de ses parents à la suite de l’attaque nucléaire américaine sur Hiroshima, Beate Sirota Gordon, devenue citoyenne américaine par naturalisation, a supplié l’armée américaine de lui trouver un poste à Tokyo. Grâce à sa maîtrise du japonais, elle a été embauchée comme chercheuse et interprète pour l’armée américaine. Après de nombreux jours passés à chercher dans un environnement dévasté et méconnaissable, elle a retrouvé ses parents.

Et MacArthur a demandé à Beate Sirota Gordon d’aider l’armée américaine à rédiger la constitution japonaise moderne. Pendant son mandat, elle a utilisé sa position pour promouvoir les droits des femmes. Selon le New York Times, elle a obtenu l’ajout d’une clause qui a « donné aux femmes un ensemble de droits juridiques relatifs au mariage, au divorce, à la propriété et à l’héritage dont elles étaient depuis longtemps dépourvues dans la société féodale japonaise – dont l’effet sur le statut des femmes perdure encore aujourd’hui. »

No Steps Behind, de Jeff Gottesfeld. (Autorisation : Gottesfeld)

Oui, c’était une réalisation exceptionnelle. Bien que certains critiques puissent considérer ses actions comme une manifestation du syndrome du sauveur blanc, Gottesfeld riposte, affirmant « qu’elle n’a pas fait cela pour flatter son ego. » Gordon est finalement retournée vivre aux États-Unis et a épousé Joseph Gordon, un autre interprète juif pour l’armée américaine dans le Japon d’après-guerre. Ils se sont mariés au Temple Emanuel à New York. En plus de Nicole, le couple a eu un fils, Geoffrey.

Selon le New York Times, les femmes japonaises n’avaient pas connaissance du rôle que Gordon avait joué dans la rédaction de leur constitution jusqu’au milieu des années 1980, lorsque Gordon a commencé à en parler publiquement.

Gordon a publié une autobiographie en japonais en 1995, qui l’a rendue célèbre au Japon. En 1998, elle a reçu un cadeau de l’Ordre du Trésor sacré du gouvernement japonais, et il y a eu des défilés en son honneur.

Gottesfeld décèle quelque chose de typiquement juif dans l’histoire de Gordon. Bien que la famille fut laïque, il affirme que les valeurs juives ont largement influencé leurs choix. Le travail de Gordon démontre qu’elle était « clairement attachée aux principes juifs de réparer le monde [tikkoun olam] et d’ouvrir son cœur aux étrangers », explique-t-il.

Gottesfeld croit que l’histoire de Gordon est formidable pour les enfants parce qu’elle est « incroyablement inspirante ». En ces temps, où tant de choses sont incertaines et hors de notre contrôle, il est important de se rappeler à quel point les bonnes intentions d’une personne, au bon endroit et au bon moment, peuvent avoir une influence positive sur le monde.

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