Rechercher
Analyse

La visite de Mevlut Cavusoglu traduit le désir turc d’accélérer la réconciliation

Le ministre de l'Énergie d'Ankara voulait se joindre au ministre des Affaires étrangères pour ce déplacement - mais Jérusalem n'est pas encore prêt pour un partenariat énergétique

Lazar Berman

Lazar Berman est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Le ministre turc des Affaires étrangères  Mevlut Cavusolgu est accueilli en Israël par Gil Haskel, chef du protocole du ministère des Affaires étrangères, le 24 mai 2022. (Crédit : Shlomi Amsalem/GPO)
Le ministre turc des Affaires étrangères Mevlut Cavusolgu est accueilli en Israël par Gil Haskel, chef du protocole du ministère des Affaires étrangères, le 24 mai 2022. (Crédit : Shlomi Amsalem/GPO)

Le ministre turc des Affaires étrangères Mevlut Cavusoglu est parfaitement conscient du mélange de scepticisme et d’inquiétude que suscite en Israël le rythme du rapprochement avec Ankara – et il en était conscient même avant d’atterrir sur le tarmac de l’aéroport Ben Gurion.

Avant la visite, des informations avaient laissé largement entendre que le ministre turc de l’Énergie, Fatih Donmez, accompagnerait Cavusoglu pour prôner le partenariat en matière de gaz naturel qu’Ankara désire désespérément établir avec l’État juif – en particulier dans la mesure où les États-Unis ont annoncé qu’ils n’apportaient plus leur soutien au plan israélien de gazoduc qui devait initialement rejoindre l’Europe via Chypre et la Grèce.

Mais au moment de la visite de Cavusoglu, une éventuelle venue de Donmez avait disparu de l’ordre du jour.

Alors que la Turquie reste peu transparente concernant les initiatives prises pour limiter les activités du Hamas sur son territoire, Israël n’est pas encore prêt à restaurer des liens diplomatiques pleins et entiers et ne désire assurément pas non plus discuter énergie (bien sûr, au cours de sa rencontre avec le ministre des Affaires étrangères Yair Lapid, mercredi, Cavsoglu pourrait potentiellement dissiper tout désaccord).

Le président turc Recep Tayyip Erdogan avait joué cartes sur table pendant la visite à Ankara du président Isaac Herzog, affirmant être prêt « à coopérer avec Israël dans le secteur de l’énergie et dans des projets relatifs à la sécurité énergétique ».

Jérusalem, de son côté, a d’autres priorités.

« La coopération énergétique n’intéresse pas Israël pour le moment », explique Gabriel Mitchell, directeur des relations extérieures à l’institut Mitvim. « Nos relations n’en sont pas encore à un niveau où nous pourrions évoquer une coopération énergétique par le biais d’un gazoduc. Il faut se concentrer sur toutes les autres choses dont nous avons besoin de manière à replacer nos relations à un niveau qui permettra peut-être, un jour, de parler de l’énergie ».

Le navire de l’administration-générale de la recherche et de l’exploration minérales (MTA) Oruc Reis en mer méditerranée, en Turquie, le 12 août 2020. (Crédit : ministère turc de l’Énergie via AP, Pool)

Selon Mitchell, l’absence de Donmez de la visite est « une admission de la part de la Turquie d’une forme de sur-agressivité – en particulier de la part d’Erdogan – et de la prise de conscience qu’il faudra avancer au rythme d’Israël pour faire les choses ».

Ankara dépend très fortement de la Russie concernant les importations énergétiques – avec 45 % du gaz qui a été obtenu, l’année dernière, par des sources russes. Le pays cherche à diversifier ses approvisionnements et il regarde de près les ressources israéliennes qui sont actuellement en plein développement.

Israël veut d’abord discuter des relations entretenues par la Turquie avec le Hamas, du retour des ambassadeurs, du dégel de certains éléments des relations bilatérales qui ont été suspendus (comme, par exemple, les échanges parlementaires et universitaires), et la restauration du dialogue stratégique.

Des processus qui vont demander du temps.

« Il est certain qu’Israël ne va pas se jeter dans un partenariat énergétique avec un pays avec lequel il n’entretient pas de relations diplomatiques pleines et entières », note Mitchell. « Ce serait mettre la charrue avant les bœufs ».

Alliés régionaux solides dans le passé, l’État juif et la Turquie avaient vu leurs liens s’effilocher pendant le long mandat d’Erdogan. Le président turc est depuis longtemps un critique fervent des politiques appliquées par Israël à l’égard des Palestiniens.

Israël, pour sa part, fustige depuis longtemps les relations chaleureuses qui unissent Erdogan et le Hamas, le groupe terroriste qui contrôle la bande de Gaza. La Turquie accueille des responsables du Hamas et elle soutient financièrement l’organisation.

Les pays avaient rappelé réciproquement leurs ambassadeurs en 2010 après que les forces israéliennes ont pris d’assaut une flottille transportant de l’aide humanitaire qui se dirigeait vers Gaza, tentant de briser le blocus israélien. Même si l’arrivée des soldats sur la majorité des navires s’était déroulée sans incident, les militaires montés à bord d’un bateau turc avaient rencontré une résistance violente et dix activistes turcs avaient trouvé la mort.

Des activistes sur le ‘Mavi Marmara’ se préparant à attaquer des soldats de Tsahal, le 31 mai 2010. (Crédit : Porte-parole des FDI/Flash90)

Les relations s’étaient lentement améliorées avant de se rompre une nouvelle fois en 2018 après que la Turquie, furieuse face au transfert par les États-Unis de l’ambassade américaine à Jérusalem, a rappelé une nouvelle fois son envoyé d’Israël, amenant l’État juif à faire de même.

Une visite dans les territoires palestiniens

Si les inquiétudes d’Israël sur d’éventuelles discussions énergétiques ont été prises en compte par Ankara lors de la préparation du déplacement du chef de la diplomatie turque, Cavusoglu est tout de même parvenu à mettre en place un programme répondant à ses intérêts.

Le ministre s’est d’abord rendu à Ramallah pour y rencontrer le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas et son ministre des Affaires étrangères, Riad al-Maliki.

Avec une visite effectuée dans un premier temps aux Palestiniens, et avec le projet d’aller mercredi à la mosquée al-Aqsa non-accompagné par ses hôtes israéliens, Erdogan et Cavusoglu peuvent ainsi vendre le voyage à leurs partisans religieux comme un déplacement fait auprès de l’AP, avec des discussions avec les leaders israéliens qui ont simplement conclu le déplacement.

« Il a mis l’accent, avant tout, sur les Palestiniens, ce qui est un message très clair pour ses électeurs turcs », dit Hay Eytan Cohen Yanarocak, spécialiste de la Turquie au sein de l’Institut de Jérusalem pour la stratégie et la sécurité. « C’est un message tout entier qui est transmis au public de la nation ».

Le quotidien pro-Erdogan Daily Sabah a couvert la visite avec le titre « Le ministre des Affaires étrangères se rend en Palestine dans le cadre d’une visite révolutionnaire ».

« La raison pour laquelle la partie turque souligne cela est très claire », explique un chercheur à l’Institut d’études nationales de sécurité à Tel Aviv.

Erdogan tente actuellement de séduire les pays occidentaux, et notamment les États-Unis, la France et Israël, tout en s’efforçant de conserver le soutien nécessaire à l’intérieur de son pays avant les élections de 2023 – et en soulignant qu’il reste encore le défenseur fervent de la cause palestinienne qu’il a toujours été.

De gauche à droite, le président turc Recep Tayyip Erdogan, le président israélien Isaac Herzog et le rabbin Marc Schneier, lors d’une réception à Ankara, en Turquie, le 9 mars 2022. (Crédit : Marc Schneier)

Depuis qu’il a pris la décision de mettre un terme à la crise diplomatique avec Israël, Erdogan explique aux Turcs que ces nouvelles relations avec l’État juif sont un moyen de venir en aide aux Palestiniens – un moyen de vendre aux citoyens ce revirement.

« C’est une danse délicate », dit Cohen. « Ils ne veulent pas créer de problème à domicile ».

Quoi qu’il en soit, la visite faite par Cavusoglu ne devrait pas dominer les Unes des médias en Turquie.

« Il y a de nombreux autres sujets actuellement à l’ordre du jour », note Lindenstrauss.

En effet, les tensions deviennent plus fortes entre la Turquie et la Grèce – qui est dorénavant une proche alliée d’Israël – après qu’Erdogan a accusé le Premier ministre grec, Kyriakos Mitsotakis, d’avoir exercé des pressions lors d’une session conjointe du congrès, tentant de convaincre ses membres de ne pas vendre d’avions-chasseurs F-16 à Ankara.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan, au centre, à droite, serre la main au Premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis, à gauche, avant leur rencontre en marge de la 74è session de l’Assemblée générale des Nations unies au siège de l’ONU, le 25 septembre 2019. (Crédit : Service de presse présidentiel via AP, Pool)

Cette semaine également, la Suède et la Finlande vont envoyer des délégations à Ankara, espérant dépasser leur différends avec la Turquie concernant l’opposition de cette dernière à leur candidature à l’OTAN.

La Turquie accuse depuis longtemps les pays nordiques, et en particulier la Suède – qui est forte d’une importante communauté d’immigrants turcs – d’avoir accueilli des militants kurdes hors-la-loi ainsi que des partisans de Fethullah Gulen, prêcheur qui se trouve actuellement aux États-Unis et qui est recherché suite à un coup d’État manqué en 2016.

Même avec d’autres questions pressantes dont il doit s’occuper, Erdogan est déterminé à obtenir d’Israël un échange d’ambassadeurs. Et la visite de Cavusoglu témoigne clairement de ce désir.

Au cours du dernier rapprochement en 2016, la Turquie avait envoyé son ministre du Tourisme en Israël tandis que le ministre de l’Énergie de l’époque, Yuval Stenitz, avait effectué le premier déplacement d’un ministre de l’État juif en Turquie en l’espace de six ans.

« Le fait qu’il s’agisse du ministre des Affaires étrangères donne une plus grande importance au rapprochement actuel », estime Lindenstrauss.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...