Le Musée d’Israël célèbre ses 60 ans
L'institution culturelle la plus importante du pays fête l'événement avec 3 nouvelles expos, dont "Ages of the World", une installation d'Anselm Kiefer offerte à l'établissement
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Vue de l'œuvre « Ages of the World » du sculpteur allemand Anselm Kiefer, offerte à la collection permanente du musée et exposée pendant un an, jusque fin 2026. (Crédit : Elie Posner/Musée d'Israël)
Vue de l'œuvre « Ages of the World » du sculpteur allemand Anselm Kiefer, offerte à la collection permanente du musée et exposée pendant un an, jusque fin 2026. (Crédit : Elie Posner/Musée d'Israël)
Vue de l'œuvre « Ages of the World » du sculpteur allemand Anselm Kiefer, offerte à la collection permanente du musée et exposée pendant un an, jusque fin 2026. (Crédit : Elie Posner/Musée d'Israël)
Vue de l'œuvre « Ages of the World » du sculpteur allemand Anselm Kiefer, offerte à la collection permanente du musée et exposée pendant un an, jusque fin 2026. (Crédit : Elie Posner/Musée d'Israël)
C’est une légère odeur de moisi qui accueille les visiteurs lorsqu’ils pénètrent dans le bâtiment qui héberge l’exposition phare organisée en l’honneur du 60e anniversaire du Musée d’Israël.
Ce n’est pas un hasard.
Cette odeur émane de « Ages of the World ». Cette installation monumentale en forme de pyramide a été réalisée par Anselm Kiefer, qui est sans doute le plus grand artiste allemand vivant.
Cette imposante pyramide de quatre mètres de haut se compose de toiles à différents stades de décomposition, empilées au milieu de vieux albums photos, de livres d’histoire et de tournesols séchés géants, recouvertes de traces de poussière, d’éclats de peinture friables et de roches. La plupart des 140 toiles présentées dans l’œuvre ont passé du temps dans des conteneurs d’expédition, à la merci des éléments, une caractéristique du procédé habituel de Kiefer — et la source de l’odeur.
Tous ces éléments font partie de l’œuvre de Kiefer, de son travail de longue date sur les thèmes de la destruction et de la reconstruction, de la décadence et de la renaissance, de l’héritage de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah. Des thèmes qui invitent les visiteurs à se plonger dans le passé – alors que la plus importante institution culturelle d’Israël célèbre ses soixante ans d’existence, depuis sa fondation en 1965 sur une colline située près de la Knesset – et à se remémorer un moment marquant de l’histoire du musée.
« C’est comme si la boucle était bouclée », s’exclame Orly Rabi, conservatrice, qui a collaboré avec l’équipe parisienne de Kiefer pour faire venir l’installation au sein du musée, après que le collectionneur américain Martin Margolis eut fait don de l’œuvre à l’occasion du 60e anniversaire de l’institution. Kiefer avait en effet organisé une exposition solo au Musée d’Israël en 1984, une visite qui avait profondément influencé son travail ultérieur sur les thèmes de la Bible hébraïque et de la Kabbale.
L’installation de Kiefer fait partie des quelques œuvres qui viennent d’arriver – ou qui viennent d’être rénovées – et que le musée propose de découvrir à l’occasion de son jubilé de diamant. La directrice du musée, Suzanne Landau, souligne que ces expositions permettent au musée d’apprécier ses réalisations après une période difficile pour Israël.
« Nous avons commencé à célébrer le 60e anniversaire du musée en 2025, pendant la guerre. Des otages étaient encore retenus à Gaza », indique Landau. « Nous avons aujourd’hui la possibilité de nous plonger dans nos collections, de réfléchir à ce que le Musée d’Israël a accompli au cours de ces 60 années, et d’apprécier la créativité ainsi que la générosité de ceux qui nous ont fait des dons au fil du temps. »
Le musée a également entrepris de rénover son célèbre jardin de sculptures Isamu Noguchi. Il expose en outre, et pour la première fois depuis 1968, l’intégralité du parchemin dit « Grand Isaïe », le plus ancien manuscrit presque complet de la Bible, datant du IIe siècle avant l’ère commune, dans le Sanctuaire du Livre.
Au bout du couloir dans lequel se trouve l’installation de Kiefer, à quelques galeries de là, le musée invite le visiteur à s’immerger dans un monde de couleurs avec « Lea Nikel: Path to Eden », une exploration des toiles surdimensionnées et colorées de l’artiste israélienne.
L’exposition « Path to Eden » est consacrée à l’amour que portait Nikel à la couleur et au collage, ainsi qu’à ses influences artistiques. Elle s’ouvre sur les larges traits et aplats bleus et violets qui composent un tableau qui avait été créé au lendemain de l’assassinat de l’ancien Premier ministre Yitzhak Rabin, le 4 novembre 1995.
Nikel était une amie proche de Leah Rabin, la femme du dirigeant. Le mot « Shalom » griffonné dans un coin, ainsi que la date inscrite dans le coin opposé, ont préparé le terrain pour l’exposition solo, explique la conservatrice, Adina Kamien, qui ajoute que ces éléments démontrent également l’amour de l’artiste pour Israël, ainsi que ses frustrations à l’égard du pays.
Kamien cite une phrase de Nikel, extraite d’un manuel scolaire de cinquième, que l’artiste avait écrite en mémoire de Rabin.
Nikel avait ainsi dit : « Il s’agit de mon souvenir particulier, et de ma douleur face à cet événement. Cette nuit-là, j’ai vu Rabin, l’homme en bleu. J’ai fait un dessin. Je n’ai pas ajouté de taches rouges, et je n’ai pas dessiné une image noire. »
« Placer cette œuvre à l’entrée de l’exposition, afin qu’elle accueille les visiteurs, c’est pour moi une sorte de prière pour la paix, en cette période de guerre particulièrement difficile », poursuit Kamien. « Cette mer d’aplats bleus et violets, et ces gestes tronqués, au milieu, en forme de clôture noire, sont autant d’expressions émotionnelles et artistiques puissantes. »
Kamien confie que c’est avec cette exposition qu’elle a pour la première fois découvert cette toile particulière de Nikel. Landau, pour sa part, fait valoir que plusieurs des expositions qui ont été organisées pour le 60e anniversaire du musée célèbrent des artistes israéliennes dont les œuvres ne sont pas tombées dans l’oubli – mais que ces travaux n’ont pas été souvent exposés.
« Les visiteurs sont un peu surpris par la force qui se dégage des œuvres de Nikel », souligne Landau.
Il y a aujourd’hui 40 ans que Nikel, qui est décédée en 2005, a présenté une exposition solo au musée. Selon Kamien, l’exposition actuelle illustre les influences internationales de l’artiste, le temps qu’elle a passé aux États-Unis et en Europe, ainsi que le dévouement extrême dont elle a fait preuve pour son travail au fil des décennies.
Au fil des dizaines de toiles qui recouvrent les murs de la galerie, la rétrospective retrace les débuts de carrière de Nikel. Née en Ukraine, l’artiste a passé son enfance à Tel Aviv, où elle s’est mariée jeune. Elle a ensuite divorcé puis elle a laissé son unique enfant à la charge d’un oncle dans un kibboutz, afin de partir étudier à Paris.
Les spectateurs découvrent également les influences de Nikel, tant japonaises que provenant d’artistes du début du XXe siècle comme Joan Miro et Paul Klee, ainsi que sa collaboration avec son ami de longue date Igael Tomarkin, avec lequel elle avait exposé à la Biennale de Venise en 1964.
Nikel avait quitté Israël après la guerre des Six Jours en 1967, puis à nouveau après la guerre du Kippour en 1973, passant parfois plusieurs années loin du pays avant d’y revenir.
Parmi les œuvres plus tardives de Nikel – des années 1980 jusqu’à sa mort en 2005 – des éléments de collage et de recyclage d’anciennes œuvres, évoquant ainsi, en quelque sorte, l’auto-recyclage par ailleurs pratiqué par Kiefer. L’exposition rappelle également leur sens partagé de la dimension, de l’ombre et de la texture dans l’art.
Le collage, d’après Kamien, peut être utilisé comme méthode permettant de surmonter un traumatisme. Elle cite l’artiste dadaïste allemand Kurt Schwitters, après la Première Guerre mondiale, lorsqu’il avait déclaré : « Tout s’était effondré de toute façon, et il fallait fabriquer de nouvelles choses à partir des fragments. »
« J’ai le sentiment que c’est aussi ce qu’elle tente de faire », précise Kamien.
La troisième exposition entraîne les visiteurs loin des grands traits des huiles, les invitant à découvrir la nature rigoureuse des estampes avec l’exposition « The Medium and the Message: Six Centuries of Printmaking » (Le médium et le message – Six siècles de gravure), qui s’appuie sur l’énorme collection du musée.
« Avec le 60e anniversaire, nous avions une occasion parfaite de présenter cette collection de classe mondiale, qui comprend de nombreux originaux », indique la conservatrice adjointe Lola Vilenkin.
L’exposition se concentre à la fois sur le médium de l’impression, avec dix vidéos présentant différentes méthodes et procédés, ainsi que sur les maîtres qui ont façonné l’évolution de ce médium au fil des siècles.
Parmi les plus de 200 estampes exposées, les spectateurs pourront admirer des gravures finement ciselées de Dürer datant de la Renaissance, des estampes de Rembrandt du XVIIe siècle, des gravures sur bois et sur métal allemandes, ainsi qu’une série de gravures colorées de Miro, Henri Matisse et Pablo Picasso.
L’exposition s’ouvre sur des œuvres plus grandes, plus vivantes, créées après la Seconde Guerre mondiale, avec un regard sur le Pop Art et Andy Warhol.
Entre les œuvres emblématiques, le centre de l’exposition propose en outre aux visiteurs du Musée d’Israël de découvrir l’art israélien, à travers des œuvres d’artistes contemporains provenant d’Israël (et d’ailleurs), dont les tirages présentent de larges traits et des images sauvages.
« Anselm Kiefer, Ages of the World », exposition permanente
« Lea Nikel : Path to Eden », jusqu’au 31 août 2026
« The Medium and the Message – Six Centuries of Printmaking », jusqu’au 6 juin 2026
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