Le plus ancien manuscrit complet de la Bible serait composé de deux rouleaux distincts
L'étude porte sur le « Grand Isaïe », parchemin de plus de 7 mètres de long découvert en même temps que les manuscrits de la mer Morte, exposé par le Musée d'Israël pour la première fois depuis 1968
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Selon les conclusions de récentes études qui se sont penchées sur les différences existant entre les huit premiers et les neuf derniers parchemins, le Grand Rouleau d’Isaïe, le plus ancien livre presque complet de la Bible hébraïque, qui date du IIe siècle avant notre ère, serait le fruit du rapprochement de deux rouleaux distincts.
Cela fait des dizaines d’années que les chercheurs spécialistes des manuscrits de la mer Morte tentent de percer les mystères de ce manuscrit de 7,34 mètres de long, l’un des sept rouleaux originaux découverts à Qumran en 1947.
Pour certains, les différences entre les deux parties, visibles à l’œil nu, pouvaient s’expliquer par le fait que le scribe copiait divers manuscrits. En 2021, une étude révolutionnaire adossée à l’intelligence artificielle, pour examiner les moindres détails calligraphiques, a laissé entendre que les rouleaux avaient été compilés par deux scribes qui avaient fait leur possible pour harmoniser leur style.
Chercheur assidu, le grand spécialiste des manuscrits de la mer Morte, le professeur Marcello Fidanzio, membre de l’Università della Svizzera Italiana, affirme aujourd’hui que ses recherches prouvent que les incongruités entre les deux parties sont dues au fait qu’elles ont été créées comme deux rouleaux distincts fondus en un seul manuscrit par la suite.
« Je peux aujourd’hui démontrer que les deux parties des rouleaux renvoient à un processus de fabrication différent », explique Fidanzio au Times of Israel lors d’une interview téléphonique peu avant la publication de « The Great Isaiah Scroll : A Voice From the Desert », qu’il a personnellement édité.
L’ouvrage, qui propose des articles d’éminents spécialistes des manuscrits de la mer Morte venus du monde entier, accompagne l’exposition du rouleau dans son intégralité au Musée d’Israël, début 2026, pour la première fois depuis 1968 (la date exacte sera annoncée ultérieurement).
Dès le début, les chercheurs qui ont étudié le rouleau ont noté des différences entre la première partie, les chapitres 1 à 33 d’Isaïe, et la seconde, avec les chapitres 34 à 66 (selon la division médiévale des chapitres de la Bible). Ces différences tiennent à la morphologie et à l’orthographe du texte, sans oublier un nombre manifestement plus élevé de réparations dans la première partie et trois lignes laissées en blanc à la fin de la première partie.
Dans le cadre de ses recherches, Fidanzio a accordé une attention toute particulière aux caractéristiques matérielles du manuscrit. Il ne précise pas combien de scribes sont susceptibles d’avoir participé à son écriture.
« C’est le rouleau lui-même qui nous dit qu’il est le fruit de la réunion de deux manuscrits », affirme Fidanzio.
« Il existe de nombreux scénarios : nous ne savons pas si les deux parties ont été créées séparément en même temps, ou si la seconde a été produite ultérieurement pour compléter la première », ajoute-t-il.
En guise de preuve, le chercheur souligne les différences qui existent entre les feuillets eux-mêmes. Les huit premiers présentent des plis verticaux et horizontaux, tandis que les neuf derniers ne présentent que des plis verticaux.
Le huitième feuillet ne contient que deux colonnes de texte, car il a été découpé après la deuxième colonne, alors que toux les autres feuillets, excepté le numéro 17, le dernier du rouleau, comportent trois ou quatre colonnes.
La façon dont le texte a été recopié suggère également que les deux parties ont été fabriqués différemment.
Au-delà de la légère différence de graphie identifiée par l’IA, la seconde partie comporte plusieurs espaces laissés vides dans un premier temps, avant d’être comblés par le même scribe – ou un autre – (peut-être parce que le scribe copiait un rouleau endommagé). Certains signes qui apparaissent dans la seconde partie sont absents de la première.
L’état de conservation des deux parties est lui aussi très différent.
« La peau de la première partie est très ancienne et abîmée », explique Fidanzio. « Ça me fait penser à la peau de ma mère, qui a 80 ans. Dans la deuxième partie, la peau est lisse et sans rides, comme celle de ma nièce de 14 ans. »
« Le contraste est d’autant plus accusé si on compte les points de restauration du parchemin : dans la première partie, on note la présence de points qui ont servi à réparer des déchirures ou rattacher des feuillets qui s’étaient détachés. Parfois, il semble que cela n’ait pas été fait par un expert : on trouve même des pièces de cuir mises là pour renforcer le parchemin. Dans la seconde partie, il n’y a quasiment rien de tel », a-t-il déclaré.
Pendant longtemps, le rouleau d’Isaïe a été daté par la paléographie (l’analyse des formes des lettres) comme relevant du dernier quart du IIe siècle avant notre ère. Une étude plus récente, qui combine paléographie numérique et analyse au carbone 14, estime qu’il pourrait être plus ancien de quelques décennies, créé entre 180 et 100 avant notre ère.
Une datation au carbone 14 a été réalisée sur les deux parties du rouleau pour les comparer, sans résultats probants en termes de différence de date. Mais, comme le souligne Fidanzio, le carbone 14 ne donne pas une date précise mais une plage de temps, souvent de l’ordre de quelques dizaines d’années. Donc, même si elles renvoient des résultats similaires, les deux parties peuvent très bien avoir être créées à quelques années d’intervalle.
Selon Fidanzio, il est important de noter que les deux parties ne sont pas symétriques au niveau du nombre de caractères ou de la longueur des feuillets, la première étant nettement plus courte que la seconde.
Bien que les chercheurs modernes considèrent généralement le Livre d’Isaïe comme faisant partie de deux parties distinctes — des chapitres 1 à 39 et des chapitres 40 à 66 — la division visible sur les parchemins ne reflète pas cette séparation.
Selon Fidanzio, les autres fragments d’Isaïe découverts parmi les manuscrits de la mer Morte suggèrent que les manuscrits incluaient soit la première, soit la deuxième partie.
« Nous nous demandons si c’est par hasard que la première partie se termine à ce point précis du texte ou s’il y a une raison à cela, et si cela suggère une autre façon de lire le texte », poursuit-il.
Un texte vivant
Selon Fidanzio, les centaines de corrections, réparations et autres retouches du rouleau permettent d’imaginer ce que représentait la Bible pour ses contemporains.
« Ce parchemin révèle beaucoup de choses sur la façon dont ses contemporains interagissaient avec le texte », assure Fidanzio. « Le manuscrit n’était pas statique, mais plein de vie, en lien avec ceux qui le lisaient. »
« Nous savons que plusieurs personnes, sept au moins, ont ajouté et intégré des compléments, écrit sur ce parchemin en l’espace d’un siècle au moins », ajoute-t-il.
« Ce qui nous donne une idée de la production de ce parchemin mais aussi de la façon dont il était utilisé, ce que je trouve incroyablement fascinant, car à la façon dont on traite un objet, on comprend ce qui compte pour les gens. »
Le rouleau a été copié dans les dernières années avant la fermeture du canon biblique juif. Selon Fidanzio, le fait que le rouleau ait été copié est le signe que le texte biblique restait fluide.
Par ailleurs, il semble que les scribes faisaient attention aux lecteurs.
« Nous sommes ici témoins d’une expérience unique en matière de transmission du texte, car les mots du manuscrit sont écrits de manière à ce que le lecteur de l’époque, dont la langue maternelle était l’araméen, puisse lire correctement l’hébreu », explique Fidanzio. « C’est extraordinaire car, plus tard, cela impliquera d’ajouter des notes et traductions sur les côtés, mais ici, cela fait partie du texte lui-même. »
Il semble que l’orthographe des mots ait été choisie par les scribes de manière à ce que leurs contemporains puissent les lire facilement.
« Il y a des mots qui, pour quelqu’un qui connaît l’hébreu et non l’araméen, pourraient rendre le texte ambigu », ajoute-t-il. « Ils n’ont de sens que pour les locuteurs araméens. »
« Il faut se rappeler qu’à l’époque antique, la lecture se faisait à voix haute, et ce manuscrit présente justement des caractéristiques spécifiques à la lecture à haute voix », souligne-t-il. « Tout est fait pour donner envie de lire au lecteur, qui faisait partie intégrante du processus d’évolution du texte. »
Interrogé sur la possibilité de comparer ce processus à la manière dont la Bible et d’autres textes hébreux centraux et postérieurs ont été lus et étudiés par les rabbins lors des siècles suivants, comme l’évoquent la Michna et le Talmud, Fidanzio estime, tout en précisant n’avoir aucune certitude, que le processus devait effectivement être similaire.
« Dans le rouleau d’Isaïe, nous voyons à la fois la création du texte et sa lecture ; nous sommes témoins de la vitalité d’un texte en action », souligne-t-il.
Fidanzio rappelle que la recherche sur le parchemin se poursuit et qu’il fait aujourd’hui porter ses efforts sur la connaissance des peaux d’animaux utilisées pour les parchemins – les types d’animaux, en premier lieu, mais aussi le traitement de ces peaux et sa plus ou moins grande correspondance avec les procédés typiques de création de parchemin.
« J’espère pouvoir bientôt répondre à ces questions », conclut-il.
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