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Les commentaires bibliques posthumes du rabbin Jonathan Sacks pourraient révolutionner les synagogues

Cinq ans après la mort du grand-rabbin britannique, Koren Publishers publie des commentaires issus de son œuvre qui pourraient remettre en cause bien des choses

Le rabbin Jonathan Sacks dans son bureau, sur une photo non datée (Koren Publishers)
Le rabbin Jonathan Sacks dans son bureau, sur une photo non datée (Koren Publishers)

Pour la jeune Jessica Sacks, en Angleterre, le puissant grand rabbin, Jonathan Sacks, était bien plus qu’une simple figure religieuse – c’était son oncle.

« Il était très occupé et nous ne le voyions pas souvent, mais lors des événements familiaux, il m’accueillait toujours avec beaucoup de chaleur en me disant ‘Jessica’. Il aimait qu’on lui parle des enfants, qu’on lui explique ce que l’on faisait », se rappelle Sacks, aujourdhui installée avec sa famille en banlieue de Tel Aviv.

« Il savait que j’aimais écrire et traduire, quand j’étais enfant, et il me disait que le monde juif avait besoin de traducteurs capables d’apprécier à la fois la beauté des sources juives classiques et celle de la langue anglaise dans laquelle elles seraient traduites. »

A l’époque, le rabbin Sacks était loin de se douter que sa nièce finirait par travailler avec lui sur certaines de ses publications les plus célèbres, dont sa traduction de la Bible hébraïque dans son entier, publiée en 2021.

Aujourd’hui, près de cinq ans après sa mort, des suites d’un cancer, à Londres, le 7 novembre 2020, Sacks joue un grand rôle dans le dernier grand projet de son oncle – un commentaire complet et innovant des cinq livres de Moïse, connu en hébreu sous le nom de ‘Houmach.

Publié le 1er septembre dernier par la maison d’édition Koren, de Jérusalem, le dernier volume en date pourrait bien révolutionner la manière dont des millions de Juifs et non-Juifs, partout dans le monde, apprendront et se rapporteront à l’avenir à un texte primordial pour le judaïsme – et pourrait en outre s’imposer devant la référence actuelle du marché – des commentaires de la Bible que d’aucuns estiment aujourd’hui bien trop fondamentalistes et renfermés sur soi.

« Le rabbin Sacks est déjà à l’origine de ce que d’innombrables Juifs américains entendent, lors de la lecture hebdomadaire de la Torah », explique le rabbin Zev Eleff, président du Gratz College for Jewish Studies, dont il est par ailleurs le professeur d’histoire juive américaine.

« Je pense que ce ‘Houmach en un seul volume, qui synthétise tous ses enseignements, aura beaucoup de succès et changera la manière dont les gens lisent et entendent la Bible. »

Le rabbin Jonathan Sacks dans son bureau sur une photo non datée (Blake-Ezra Photography)

Une vision pour l’humanité

Au poste de grand rabbin du Royaume-Uni, entre 1991 et 2013, le rabbin Lord Jonathan Sacks (le Lord honorifique fait référence à son statut de pair à vie à la Chambre des Lords du Royaume-Uni) s’est fait une place de tout premier plan sur les questions de moralité, de dialogue interreligieux et de la place de la religion pour trouver des solutions aux grands enjeux de la société moderne.

Ses enseignements portaient sur des questions universelles telles que l’érosion de la communauté dans une société individualiste et la recherche de sens au sein de sociétés laïques, sans oublier les dangers de l’extrémisme et de l’intolérance. Il voyait dans la foi religieuse une force à même de guérir les sociétés fracturées, ce qui avait fait de lui une figure recherchée à la fois par les Juifs, mais aussi par les chrétiens, les musulmans, les penseurs laïcs et l’ensemble des autorités politiques et de la royauté britanniques.

La Chumash de Sacks (Koren Publishers)

« Il est devenu une sorte de porte-parole du judaïsme avec le reste du monde », explique Yosef Lindell, conférencier et ex-rédacteur en chef de The Lehrhaus, un forum en ligne dédié à la pensée juive. « Lui qui avait un doctorat en philosophie s’est servi de sa grande connaissance des classiques pour mixer le meilleur de la tradition juive et le meilleur de la pensée occidentale, le tout avec une éloquence unique. »

Nombre de ses écrits les plus émouvants sur l’autorité renvoyaient à la croyance que l’alliance unique de Dieu avec les Juifs passait par l’acceptation de l’entière responsabilité des actions et de leurs conséquences, supposant de ne pas utiliser la religion comme une excuse pour se retirer des affaires de ce monde, ajoute Eleff.

« Ce sont des concepts essentiels à notre époque », poursuit Eleff.

Le grand rabbin sortant Jonathan Sacks (à gauche), aux côtés d’Ephraim Mirvis (à droite) et du prince Charles (derrière eux, au centre) en 2013. (Crédit photo : Yakir Zur)

Le rabbin Sacks estimait que sa traduction de la Bible hébraïque, publiée par Koren, serait suivie de commentaires sur la Torah qu’il finirait par écrire, explique Jessica Sacks.

Il venait d’en commencer la rédaction lorsque, en octobre 2020, on lui a une nouvelle fois diagnostiqué un cancer – une maladie qu’il avait à deux reprises vaincue au cours de sa vie.

« Nous pensions avoir plus de temps, qu’il aurait peut-être quelques années pour travailler sur ses commentaires », ajoute Sacks. « Mais il est décédé quelques semaines seulement après avoir appris cette nouvelle. »

Ensuite, Sacks et son équipe ont passé près de trois ans à compiler les commentaires issus de la vaste collection des écrits et conférences de son oncle. Les articles qu’ils en ont tirés viennt de la quarantaine d’ouvrages qu’il a écrits, de ses 11 années de commentaires hebdomadaires sur la Torah, de ses émissions de radio à la BBC, de ses discours au Parlement britannique, des conférences qu’il a pu donner dans le cadre universitaire et d’autres sources encore.

La reine Elizabeth II de Grande-Bretagne, à droite, examine le Codex Valmadonna I qui lui est montré par, de gauche à droite, le président du Conseil des députés des Juifs britanniques, Vivian Wineman, le président d’Ostro Minerals Schweiz AG, Maurice Ostro, et le grand rabbin du Royaume-Uni, Jonathan Sacks, lors d’une réception à l’occasion du jubilé de diamant à Londres, le 15 février 2012. (AP Photo/Matt Dunham, Pool)

Interrogé sur la part des contenus de ce nouveau ‘Houmach écrits spécifiquement pour ce projet, Koren explique que « l’intégralité des commentaires est tirée des écrits du rabbin Sacks et de ses commentaires de la Torah, dont plusieurs articles écrits spécifiquement pour le ‘Houmach avant sa mort ».

La tradition dans la traduction

Koren espère que le nouveau Houmach de Sacks va fixer une nouvelle norme pour les Bibles utilisées dans les synagogues ou à la maison, partout dans le monde juif, en apportant des améliorations significatives par rapport aux ouvrages utilisés depuis des générations, conçus de surcroit pour des publics tous différents.

La Bible Leeser, publiée à Philadelphie par le rabbin Isaac Leeser en 1845, fut la première traduction américaine en anglais de la Bible : c’est elle qui a été la norme pour les Juifs anglophones au XIXe siècle, explique Lindell.

Le rabbin Isaac Leeser (1806-1868), éditeur de la Bible Leeser (Bibliothèque du Congrès des États-Unis/Wikimedia Commons)

Ce livre comprenait la traduction de Leeser ainsi qu’un très court commentaire consistant pour l’essentiel en une paraphrase de Rachi, sorte de supercommentaire rédigé par Rabbi Shlomo Yitzchaki au XIe siècle pour remédier à l’absence de livres au sein de la communauté juive, à cette époque.

« Cette contribution majeure a, pour la toute première fois, permis aux Juifs américains de lire et apprécier la Bible », rappelle Eleff.

L’édition en un volume unique du ‘Houmach publié en 1936 par le grand rabbin britannique de l’époque, Joseph Hertz, avait déjà constitué une avancée proprement révolutionnaire, souligne Lindell.

En effet, l’ouvrage mettait en miroir la traduction de la Bible de 1917 de la Jewish Publications Society avec des commentaires de haut niveau renvoyant à l’érudition aussi bien traditionnelle que moderne, défendant l’origine divine du texte et se défendant activement contre les attaques de la critique biblique, alors florissante.

« Le ‘Houmach de Hertz reprenait pas mal des formulations un peu archaïques, ce qui n’a pas empêché qu’on l’utilise dans les synagogues de toutes les confessions pendant plus de 50 ans », poursuit Lindell.

D’ailleurs, le mouvement Masorti l’a utilisée à l’exclusion de presque toutes les autres options, et ce jusqu’en 2003, ajoute Lindell, et les synagogues orthodoxes l’ont conservée jusqu’en 1993, date de la publication du ‘Houmach de Stone.

Des fidèles d’Ec Chajim prient dans la synagogue Klausen de Prague le jour de Yom Kippour, le 11 octobre 2024. (Dana Cabanova ; avec l’aimable autorisation du Musée juif de Prague)

Publiée par Artscroll et Mesorah Publications, cette version établit de nouveaux standards qui, aujourd’hui encore, dominent le marché anglophone des ‘Houmachim et autres textes juifs.

La ‘Houmach d’Artscroll Stone innove avec une traduction et des commentaires contemporains, une impression laser cristalline, des outils d’aide à la lecture, des graphiques et des images, sans oublier une agréable reliure qui en fait rapidement un classique, et ce dès sa sortie.

Il existe d’autres versions du ‘Houmach qui ont beaucoup fait parler d’elles – comme La Torah vivante de Rabbi Aryeh Kaplan ou encore le ‘Houmach Steinsaltz de l’auteur d’une fameuse traduction du Talmud, Rabbi Adin Even-Israel Steinsaltz – mais elles n’ont jamais vraiment pris, note Lindell.

Le ‘Houmach de Sacks offre, elle, une nouvelle approche et vient directement concurrencer la version d’Artscroll, en particulier au sein des communautés orthodoxes modernes où la pensée de Sacks est déjà très en vogue, poursuit Lindell.

Photo d’illustration d’un homme juif en train de lire un livre de prières. (Crédit : AP Photo/Markus Schreiber)

Ce n’est pas la première fois que Lindell et d’autres remettent eu cause l’approche d’Artscroll dans ses commentaires, à savoir un condensé phrase par phrase de la pensée rabbinique classique. Les commentaires sont sélectionnés à partir d’un petit nombre de textes rabbiniques d’érudits de tout premier plan considérés comme les meilleurs de l’enseignement orthodoxe, comme Rachi, Ramban ou Ha’Haïm et Avraham Ibn Ezra. Le rabbin Nosson Scherman, rédacteur en chef d’Artscroll, estimait qu’il n’était pas nécessaire d’ajouter des influences extérieures à ce panthéon, une approche que certains estiment bien trop insulaire.

En 2017, déjà, Lindell avait publié un essai intitulé « Appel en faveur d’un ‘Houmach orthodoxe moderne », estimant qu’une approche différente était requise pour attirer un public plus hétérogène.

Yosef Lindell (Autorisation)

Il avait alors écrit : « Une nouvelle méthode d’analyse littéraire, accordant une attention toute particulière aux thèmes, aux motifs, aux mots répétés, aux personnages et à la structure narrative, est venue de Sion ». Les leçons de la Bible « doivent donner une inspiration religieuse dans un cadre moral » et « rendre hommage à la diversité de nos traditions comme aux nombreuses manières dont la Torah a été et doit être étudiée ».

Le ‘Houmach de Sacks répond grandement à cette demande, ajoute Lindell.

« Sacks ne mène pas les batailles d’hier avec ses mots ; il tente avant tout de donner du sens », explique Lindell. « Ses écrits travaillent les thèmes universels les plus importants, que l’on retrouve tout au long de l’histoire, lesquels donnent des idées éthiques applicables dans la vie quotidienne des gens. »

Inverser les Écritures

L’éditeur et propriétaire de Koren, Matthew Miller, est convaincu que le ‘Houmach de Sacks va révolutionner le marché de la Bible de synagogue.

« Ce ‘Houmach a changé ma manière de lire la paracha à la synagogue », confie Miller en utilisant le mot hébreu qui désigne la partie hebdomadaire de la Torah. « C’est tout simplement captivant. »

Originaire de Brooklyn, New York, Miller a vécu en Angleterre avant d’immigrer en Israël et de racheter Koren, en 2007, dans le but de publier les œuvres du rabbin Sacks.

L’éditeur de Koren Matthew Miller (à gauche), le rabbin Jonathan Sacks et Lady Elaine Sacks lors des Talmud Talks, à Londres, à l’occasion de l’achèvement de l’édition Noé Koren Talmud Bavli, le 31 31 octobre 2019 (L.S Photography)

« À l’époque, l’entreprise comptait trois personnes, mais elle jouissait d’une excellente réputation en matière de design, d’érudition et de sionisme », rappelle Miller. « Je savais que le rabbin Sacks cherchait un éditeur juif, et j’ai pensé que nous pourrions travailler avec lui. C’est ainsi que les choses se sont passées. »

En 2009, Koren sort son siddour de Sacks, un livre de prières avec la traduction et les commentaires de Sacks, très apprécié.

« Cela a comblé un vide dont je n’avais même pas connaissance, non seulement aux États-Unis mais aussi dans la totalité du monde anglo-saxon, pour une orthodoxie moderne, sans peur et fervente, imprégnée de sionisme et de connaissance du monde », souligne Miller.

Dans de nombreuses synagogues orthodoxes modernes, le nouveau siddour, ou livre de prières, a remplacé celui d’Artscroll, qui s’était imposé depuis sa publication en 1986. Le siddour de Koren a depuis été traduit en plusieurs langues et décliné en diverses tailles et formats.

Après cela, Koren et Sacks ont publié des versions des livres de prières de Rosh Hashanah, de Yom Kippour et pour les prières des fêtes juives, avant de jeter leur dévolu sur la Bible. Une progression logique pour Sacks : d’abord, traduire la Bible hébraïque avant de rédiger des commentaires dans un ‘Houmach, poursuit Miller.

Un extrait du ‘Houmach de Sacks (Koren Publishers)

Ce nouveau ‘Houmach a des polices de caractères élégantes et claires, aussi bien pour les textes hébreux qu’anglais, et innove dans la présentation des commentaires de Rachi et de la traduction d’Onkelos en araméen, visibles sur la page.

Visuellement, la différence la plus importante consiste à présenter le texte en hébreu sur le page de gauche et la traduction anglaise sur celle de droite. Ainsi, le lecteur découvre le texte en hébreu en premier lorsqu’il tourne la page. Artscroll et la quasi-totalité des éditeurs font le contraire.

« L’anglais s’écrit de gauche à droite, donc si vous lisez en anglais, votre œil effectue ce mouvement », explique Miller. « C’est ainsi que les premiers livres bilingues en latin ont été publiés , et c’est pour cette même raison que les publicités les plus chères, dans les magazines, sont sur la page de gauche. »

D’autres versions sont en préparation, dont un petit format sans les commentaires de Rachi et Onkelos, qui se concentre sur le texte en hébreu et les écrits de Sacks, ajoute Miller.

Pour Jessica Sacks, la publication des commentaires de son oncle sur la Torah, cinq ans après sa mort, au moment-même où Israël est comme jamais en guerre suite au massacre perpétré par le Hamas le 7 octobre 2023, est une façon de boucler la boucle.

« Je ressens un grand réconfort et une grande joie d’avoir pu sortir cela maintenant », conclut-elle. « Nous sommes nombreux à avoir besoin de ses conseils et de sa sagesse en ce moment. »

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