Les menaces sécuritaires pourraient maintenir Netanyahu au pouvoir
Le Premier ministre applique sa méthode : renvoyer toute opposition à la gauche, dire qu'Israël est en danger et qu'il est le seul capable de le protéger
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Vendredi, alors que les candidats lançaient leurs ultimes arguments de campagne avant l’élection de mardi, le Premier ministre Benjamin Netanyahu a adressé un avertissement troublant : Israël devrait se préparer à des sanctions contre son système bancaire et pourrait devoir se tourner vers les cryptomonnaies pour contourner le problème.
Quelques jours plus tôt, l’armée israélienne avait été placée en état d’alerte maximale suite à plusieurs semaines de rumeurs selon lesquelles Netanyahu tentait de faire pression pour une reprise des hostilités contre l’Iran.
Dimanche, la chaine N12 a rapporté que Netanyahu avait eu une « confrontation sans précédent » avec le chef d’État-major de Tsahal, Eyal Zamir, qui a refusé d’obéir à l’ordre de mener une action militaire liée à l’Iran. Plus tôt dans la journée, Netanyahu avait publié une image générée par l’IA d’une bombe nucléaire en train de s’abattre sur Tel Aviv et mis en garde contre une « seconde Shoah ».
Pour résumer : le Premier ministre israélien en exercice explique aux électeurs qu’ils doivent se préparer à ce que leur pays soit un État paria sur le plan économique, en guerre contre l’Iran pour la troisième fois en l’espace de 18 mois et susceptible de faire l’objet d’une attaque nucléaire. Il affirme, selon ses propres termes, que trois ans après la pire attaque de toute l’histoire d’Israël, à la suite d’une guerre épuisante sur plusieurs fronts qui a fracturé la société israélienne et dressé la majeure partie du monde contre lui, le pays est toujours confronté à un « réel danger existentiel ».
C’est dans ce contexte qu’il sollicite un nouveau mandat.
Et il pourrait bien l’obtenir.
Pour être clair, la victoire de Netanyahu est tout sauf gagnée d’avance. Mais la défaite n’est pas plus certaine. Peu importe qui l’emportera, le mieux que l’on puisse espérer est une coalition étroite dans une Knesset polarisée.
Ce scrutin ne sera sans doute pas l’occasion d’une recomposition politique historique, et encore moins le glas de fin de carrière du Premier ministre en poste le 7 octobre 2023.
Le pogrom du Hamas a peut-être tout changé en Israël et au sujet d’Israël, mais d’une manière ou d’une autre, la vie politique du pays est la même. Lors de cette élection, comme des précédentes, l’électorat est divisé presque en deux parts égales, avec un grand nombre de personnalités politiques déjà au pouvoir il y a de cela dix ans, et une issue indécise à la clef.
Et parce que Netanyahu est le Premier ministre en exercice, cette incertitude joue en sa faveur.
En d’autres termes, trois scénarios sont possibles pour ce scrutin : soit le camp de Netanyahu l’emporte, soit ses opposants l’emportent, soit Israël s’achemine vers de nouvelles élections, le gouvernement actuel restant en place pour expédier les affaires courantes. Dans deux de ces trois scénarios, Netanyahu demeure Premier ministre au moins pour les prochains mois.
Comment cela est-il possible ? Pourquoi les dynamiques électorales sont-elles si tenaces alors que tant d’autres éléments — la doctrine de sécurité d’Israël, sa réputation internationale, et même le territoire qu’il contrôle — sont si différents de ce qu’ils étaient le 6 octobre 2023 ?
La réponse se trouve pour partie dans l’évolution démographique d’Israël, dans l’idéologie et dans la structure de son système électoral. Mais elle se trouve surtout dans la présence ancienne de Netanyahu au pouvoir et l’emprise qu’il exerce sur sa base électorale, ce qui enferme ses adversaires dans un dilemme insoluble.
Adresser des discours enflammés à la base
Pour comprendre les vents contraires auxquels sont confrontés les opposants de Netanyahu, il suffit de se rendre à Dimona, dans le sud d’Israël, depuis longtemps un bastion du Premier ministre. Lorsque le Premier ministre s’y est rendu, la semaine dernière, pour les besoins d’un meeting de campagne, l’une de ses nombreuses admiratrices enthousiastes était venue avec un petit coussin à son effigie.
« C’est une poupée avec laquelle je dors la nuit », a confié cette femme, du nom de Noa Dadon, à la chaine N12. « J’admire Bibi. Il n’y a personne comme lui. J’ai des draps de lit à son effigie, j’ai des kippas avec son visage. »
D’autres ont scandé « Bibi, roi d’Israël », ou répété son surnom en rythme. À son arrivée, Netanyahu a joué au jeu des questions-réponses en demandant à son public s’il souhaitait voir telle ou telle personne de l’opposition au pouvoir. À chaque fois, le public a répondu par un « Non ! » catégorique.
C’est la stratégie que Netanyahu applique depuis plus d’une dizaine d’années, à savoir renvoyer tous ses opposants à la gauche, les diaboliser sans relâche, puis dire qu’Israël est en danger et que lui seul est capable d’assurer sa sécurité. Dans un pays où la plupart des électeurs juifs se disent de droite, cet argument a fonctionné à maintes reprises.
C’est une tactique contre laquelle les différents rivaux de Netanyahu ont du mal à lutter, et elle permet d’expliquer que le Premier ministre ait survécu, politiquement parlant, alors même que tout a changé depuis le 7-Octobre. La peur devient un levier d’autant plus puissant que les menaces paraissent proches. En évoquant et en projetant cette peur, Netanyahu contraint ses rivaux à réagir à ses déclarations, se maintenant ainsi sous le feu des projecteurs.
Les opposants de Netanyahu ont longtemps tenté de l’affronter non seulement sur les idées, mais aussi sur le plan de sa personnalité. Lors des élections de 2015, 2019 et à nouveau cette année, ils ont présenté le scrutin comme un choix entre Netanyahu et ses alliés d’extrême droite, et un opposant sobre promettant de ramener le pays à la raison, l’unité et la modération.
En 2015, le slogan du candidat travailliste Isaac Herzog était : « Un dirigeant réfléchi et responsable. » Il s’exprimait avec douceur et a une fois demandé le silence à ses partisans qui l’ovationnaient. En 2019, Benny Gantz, ex-chef d’État-major de Tsahal, a fait campagne avec le slogan « Israël avant tout » pour son parti Kakhol lavan — des choix qui traduisaient une recherche de consensus, libre de toute idéologie.
Ni l’un ni l’autre n’a vaincu Netanyahu.
Cette année, le principal candidat de l’opposition, Gadi Eisenkot, est cette fois encore un ex-chef d’État-major de Tsahal à la tête d’un tout nouveau parti, qui se positionne là encore comme une alternative calme, modérée, voire sobre face à un Premier ministre amateur de spectacle. Ses rassemblements donnent lieu à des discours mesurés, sous les applaudissements polis du public. Personne, on peut l’affirmer sans risque, n’y vient avec un coussin à l’effigie d’Eisenkot.
Un autre des membres de l’opposition, candidat au poste de Premier ministre, Naftali Bennett, a tenté de battre Netanyahu sur son propre terrain. Il s’exprime en effet lui aussi d’une voix grave et ferme, parle un anglais fluide et presque sans accent, fait des déclarations fracassantes et est particulièrement à l’aise sur les plateaux de télévision.
Mais Bennett a la fougue, pas la base électorale.
Netanyahu peut faire des déclarations et se livrer à des actes choquants et polarisants, ses fidèles inconditionnels continueront de le soutenir, coûte que coûte. Même le 20 octobre 2023, moins de deux semaines après avoir été aux commandes lors de la journée la plus meurtrière de toute l’histoire d’Israël, un sondage attribuait à son parti, le Likud, 18 sièges, soit le deuxième score le plus élevé.
Bennett possédait lui aussi une base auparavant, composée d’électeurs sionistes religieux, pro-implantations et de leurs sympathisants. Mais il l’a sacrifiée en 2021 lorsqu’il a choisi de former un gouvernement avec des partis situés à sa gauche ainsi qu’avec le parti islamiste Raam. Aujourd’hui allié au chef de l’opposition Yair Lapid, le discours de Bennett prônant une compétence de gestionnaire de centre droit, teintée de culture tech, séduit manifestement des électeurs : son parti se classe en effet en troisième position dans les sondages.
Mais popularité n’est pas synonyme de loyauté, et Bennett doit encore reconstruire la base fidèle qu’il a autrefois eue. En réalité, personne au sein de l’opposition ne parvient à fédérer l’ensemble de son camp. Contrairement à la droite, ils n’arrivent même pas à s’entendre sur le candidat qui devrait occuper le poste de Premier ministre.
Les deux autres partis d’opposition menés par des dirigeants juifs disposent quant à eux à la fois d’une idéologie et d’une base. Le parti HaDemocratim de Yair Golan porte le flambeau de la gauche sioniste sociale-démocrate, populaire dans la ville laïque de Tel Aviv et ses environs, tandis que Yisrael Beytenu, le parti d’Avigdor Liberman, compte depuis longtemps sur les électeurs russophones laïcs et partisans d’une ligne dure.
Mais aucun de ces électorats n’est suffisamment important pour remporter l’élection.
La campagne catastrophiste de Netanyahu
Les figures politiques de l’opposition soutiennent naturellement que ce scrutin porte sur le fond, et non sur la forme. Et leurs partis s’accordent sur plusieurs mesures clés, au-delà du seul rejet de Netanyahu : le service militaire des hommes haredim, l’invalidation de la refonte judiciaire engagée par le gouvernement sortant, et la création d’une commission d’enquête d’État sur le pogrom du 7-Octobre.
Selon des observateurs, le simple fait d’avoir un autre Premier ministre que Netanyahu (en plus d’écarter ses partenaires d’extrême droite) permettrait de restaurer la réputation internationale d’Israël, gravement altérée.
De Golan à Liberman, tous s’accordent à dire que ces politiques sont essentielles pour sortir Israël de sa spirale actuelle.
C’est là qu’entrent en jeu les déclarations de plus en plus alarmistes de Netanyahu. Son pari est le suivant : si vous pensez que cette élection porte sur des sujets tels que le système judiciaire, les relations entre laïcs et Haredim ou le type d’enquête qui devrait examiner une attaque survenue il y a de cela trois ans, vous pourriez être tenté de voter pour l’opposition. Mais si vous pensez que c’est la survie d’Israël qui est en jeu, vous pourriez préférer laisser aux commandes l’homme qui tient le volant, et qui a l’oreille du président des États-Unis.
Ses rivaux s’empressent de riposter, rappelant que Netanyahu a été au pouvoir pendant la majeure partie des 17 dernières années, que les défaillances sécuritaires du pays lui sont donc imputables, et qu’il a eu toutes les occasions de faire face aux menaces qui, selon lui, risquent désormais d’emporter le pays. De surcroît, il n’a pas réussi à gagner la guerre sur laquelle il fonde sa campagne.
Ces derniers jours, alors que Netanyahu aurait fait pression pour une reprise de la guerre contre l’Iran, ses opposants l’ont accusé de politiser la sécurité d’Israël. Lorsque son différend avec le chef d’État-major de Tsahal a été révélé, Liberman l’a accusé de « trahison », Lapid disant qu’il avait « perdu les pédales ».
Quoi qu’il en soit, Netanyahu a réussi à se maintenir au cœur du débat, imposant les sujets de discussion et contraignant ses opposants à réagir.
Et pendant ce temps, sa base électorale — guidée par la Quatorzième chaîne, vivement pro-gouvernement — prend inlassablement sa défense.
Cela lui permettra-t-il d’obtenir la majorité à la Knesset ? Probablement pas. Mais il n’a pas besoin de l’emporter. Il lui suffit de ne pas perdre.
Contrairement à l’opposition, l’ensemble des alliés de Netanyahu s’accordent à dire qu’il doit occuper le poste de Premier ministre. Et si l’on additionne sa base avec les électeurs haredim et d’extrême droite, deux groupes démographiques qui lui sont étroitement liés, cela pourrait lui apporter suffisamment de sièges à la Knesset pour éviter la défaite, pendant qu’Israël glissera vers une nouvelle élection et une nouvelle crise.
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