Si Netanyahu gagne, Israël perd
Il est inconcevable qu’un homme qui refuse de rendre des comptes sur les échecs du 7-Octobre puisse continuer à diriger le pays après trois années de guerre éprouvante, alors même que les victoires promises demeurent introuvables
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« Rien n’est joué, » a prévenu mardi dernier Benjamin Netanyahu, à une semaine d’un scrutin décisif pour son avenir mais surtout pour celui du pays. « Les vrais chiffres ne sont pas ceux diffusés par les autres chaînes, pas plus que les prévisions très optimistes publiées ici, » avait-il ajouté sur le plateau de la Quatorzième chaîne, sur lequel il accepte très volontiers de se rendre.
À 77 ans, Netanyahu peut s’enorgueillir d’être le Premier ministre le plus pérenne de l’histoire du pays. De ses prestigieuses études aux États-Unis à son service militaire dans une unité tout aussi prestigieuse, ce pur produit de l’élite ashkénaze doté d’une prestance indéniable a gravi les échelons un à un : passage à l’ONU, mainmise sur le Likud, multiplication de portefeuilles ministériels et de mandats de Premier ministre. Une vie personnelle quelque peu mouvementée après trois mariages et trois enfants dont deux n’ont pas rempli leur devoir de réserve lors de la dernière guerre alors que sa troisième épouse, Sara, exerce une incompréhensible mainmise sur les affaires de l’État et multiplie les procès en tout genre mêlant d’anciens employés maltraités. Netanyahu en a au passage trois sur le dos.
Alors, la question est sur toutes les lèvres, du monde entier, j’ose dire : va-t-il, cette fois encore, réussir ? Va-t-il parvenir, trois ans après le pire massacre de Juifs depuis la Shoah perpétré lors de son sixième mandat, à convaincre encore une fois les Israéliens de voter pour lui pour décrocher un septième mandat et poursuivre ses près de 19 années au sommet de l’État ? Je reformule : va-t-il encore s’en sortir ? Après la mort dans d’atroces circonstances de plus de 1 200 personnes et l’enlèvement de 251 personnes survenus en un seul jour et alors même que depuis trois ans, les enterrements de soldats (trop jeunes) se sont multipliés – pas plus tard qu’hier ? Je reformule : comment des citoyens qui aiment profondément leur pays peuvent mettre une enveloppe dans l’urne pour le reconduire à la tête du seul refuge juif au monde ? Je reformule : comment ose-t-il se représenter après ces massacres dus sans (aucun) doute à sa réticence à prendre des décisions et à ses négligences ? Oui, Netanyahu est aussi connu pour être l’homme du statu-quo – mais Israël doit avancer. Sans lui.
Outre son surnom, « Bibi », aussi bien utilisé par ses ennemis que ses alliés (les Israéliens étant friands des petits surnoms en tout genre), Netanyahu en a un autre : celui de magicien. Il arrive toujours à créer des coalitions et ce, alors que tout le monde se précipite pour prédire un échec retentissant ou que le nombre de sièges obtenus lui est moins favorable. Pour ce scrutin fatidique, il est parvenu à intégrer dans la liste du Likud la mère de Ran Gvili, « le défenseur d’Alumim » et membre de l’unité Yamam de la police, tué le 7-Octobre – la dernière dépouille ramenée de Gaza, et les seules funérailles de victimes du pogrom auxquelles il a pris la parole après avoir cet été tenté de plaisanter sur l’impact qu’avait eu sur lui le 7-Octobre, à savoir une légère perte de poids…
Le(s) problème(s) avec Bibi
« Il a préféré la politique à la paix. Il a fait passer son avenir politique avant l’accord [avec la Syrie]. C’est là qu’il m’a perdu. Je l’ai revu par la suite, mais ça n’a plus jamais été pareil. Il m’a trahi. C’est ça, Bibi », a récemment déclaré Ronald S. Lauder, un ancien confident, qui n’est autre que le président du Congrès juif mondial. Lauder incarne la diaspora, avec qui Bibi n’est plus du tout en phase. De nombreuses communautés juives dans le monde lui en veulent – entre autres – pour ses accointances avec les partis extrémistes qu’elles condamnent au quotidien ou pour avoir abandonné le projet solennel baptisé « un mur, un peuple » qui vise à garantir que tous les courants du judaïsme puissent, comme il se doit, avoir chacun leur place au mur Occidental.
Tzachi Hanegbi, un autre allié de longue date, député du Likud et ministre pendant plus de 25 ans, sans oublier ses fonctions de conseiller à la sécurité nationale de Netanyahu de 2023 à 2025, a pour sa part annoncé publiquement qu’il voterait pour le parti d’Avigdor Liberman, qui était lui-même autrefois l’un des plus proches alliés politiques de Netanyahu. Il s’est depuis des années positionné comme l’un de ses adversaires les plus farouches et à l’approche du scrutin de demain, il a de nouveau exclu de rejoindre un gouvernement dirigé par Netanyahu. Un autre ami d’enfance, Uzi Beller, confirme : il a changé.
Mais cela n’empêche : des centaines de milliers d’électeurs comptent bien voter pour lui demain. « On a besoin d’un dirigeant qui sait comment s’y prendre avec les autres grands de ce monde, qui a prouvé son leadership », affirme une partisane irréductible alors que ce Premier ministre vient d’annoncer que, pour contourner de probables sanctions bancaires, Israël devra recourir aux cryptomonnaies et à la technologie blockchain ! Que nous sommes, toujours selon ce Premier ministre « qui a prouvé son leadership », à la veille d’une attaque nucléaire..!
Évoquant ses attaques contre Gaza, le Liban, la Syrie et l’Iran, il a affirmé cette semaine : « Nous avons transformé le Moyen-Orient. J’avais dit que nous changerions les choses, et c’est ce que nous avons fait. » Malgré des victoires introuvables, il continue d’être perçu comme le meilleur VRP capable de défendre Israël, à la fois à l’international et à l’intérieur, même s’il multiplie les divisions et promeut des projets de loi ahurissants, à l’instar de la refonte judiciaire, celle des médias, ou encore l’exemption des haredim alors que le pays continue de se battre sur plusieurs fronts, trois ans après le pogrom. Et c’est sans parler de l’état déplorable du système de l’éducation ou du coût de la vie mirobolant qui oppresse de plus en plus de citoyens.
De trop nombreux partisans dont les arguments ont à peine été caricaturés dans un récent extrait de l’émission Eretz Nehederet. Des arguments qui ont, semble-t-il, convaincu Donald Trump qui l’a adoubé à deux reprises. Le manque de soutien à l’égard de Netanyahu serait alors interprété par le locataire de la Maison Blanche comme un manque de soutien à son égard.
Dans le cadre d’un autre scrutin tout aussi crucial, Trump a déclaré dimanche que les électeurs juifs favorables à Abdul El-Sayed, le candidat démocrate au Sénat dans le Michigan, devraient « avoir honte ». Virulent critique d’Israël, El-Sayed l’accuse de « génocide » et s’oppose à ce que les États-Unis lui fournissent des armes. Il se trouve au coude à coude avec le candidat républicain, Mike Rogers, en vue des élections de mi-mandat du 3 novembre prochain. Le siège du Michigan déterminera la majorité à la Chambre.
Les résultats de ces deux scrutins vont déterminer la suite dans la guerre contre l’Iran.
Chaque voix compte
En dépit de nombreux électeurs indécis, la plupart des sondages donnent au Likud 21 sièges, soit 17,5 % de la Knesset. Le caractère largement imprévisible des élections en Israël nous empêche de nous projeter. D’ailleurs, tout le monde pensait à coup sur il y a encore quelques semaines que Naftali Bennett allait l’emporter haut la main, jusqu’à ce que Gadi Eisenkot lui vole sa place sur le podium.
Benny Gantz a abandonné la course, le chef de l’opposition Yair Lapid s’est associé à Bennett et Netanyahu n’a pas réussi à convaincre l’ex-général Ofer Winter, dont la stratégie électorale laisse un peu perplexe, de renoncer au scrutin. HaTzibur HaHaredi, un autre nouveau parti apparu sur la scène politique en juillet et offrant aux électeurs ultra-orthodoxes une alternative plus moderne aux factions haredim établies que sont Shas et Yahadout HaTorah, n’a pas non plus cédé malgré plusieurs offres alléchantes. Les temps ont-ils changé ? Netanyahu aurait-il perdu son pouvoir de persuasion légendaire ? Va-t-il perdre des milliers de voix en cas de non franchissement du seuil électoral ? Élément crucial, tout comme le taux de participation qui s’annonce plus élevé que lors des précédentes élections législatives.
La plupart des sondages prédisent une impasse – aucun bloc ne remportant le nombre de sièges suffisants pour former une coalition. Ce cas de figure serait peut-être la solution idéale pour Netanyahu afin de se maintenir au pouvoir. Mais en cas de défaite, un Bibi dans l’opposition pourrait s’avérer être tout aussi gênant.
« Bonne chance pour la finale. J’ai hâte de rétablir l’extraordinaire amitié entre Israël et le Brésil », écrivait-il le 5 octobre dernier au rival de Luiz Inácio Lula da Silva, qui a depuis hier soir été élu pour la quatrième fois à la tête du pays, bien que Flavio Bolsonaro ait promis de ne pas reconnaître sa défaite. Un avant-goût de demain ?
« C’est vraiment une partie ouverte, surtout si les résultats sont serrés », a commenté le président israélien dont le rôle dans ce processus électoral est considérable.
Près de 31 ans après l’assassinat d’Yitzhak Rabin, en 1995 par l’extrémiste juif d’extrême droite Yigal Amir, après sa participation à un grand rassemblement pour la paix sur la place des Rois d’Israël à Tel Aviv, rebaptisée depuis place Rabin, et trois ans après les massacres barbares perpétrés par le Hamas et ses complices, cette mémoire nous oblige. Leurs proches ont d’ailleurs demandé à plusieurs reprises de penser aux victimes une fois dans le bureau de vote alors que Netanyahu refuse obstinément de créer une commission d’enquête d’État.
« Ces élections sont les plus décisives de l’histoire d’Israël. Elles vont littéralement déterminer l’avenir d’Israël : soit il sera démocratique, soit il sera soumis à Netanyahu et à une guerre sans fin », a confié Eitan Berechman, 22 ans, musicien originaire de la banlieue de Boston, qui va faire le déplacement pour voter pour la première fois, à l’instar de nombreux ressortissants vivant à l’étranger qui ont dépensé des fortunes pour se rendre en Israël le jour du scrutin.
« Je sais pour qui je ne vote pas. Je ne vote pas pour le Premier ministre qui était en poste le 7-Octobre, qui n’a jamais mis un pied ici, n’a jamais assumé sa responsabilité et n’a jamais dit pardon », a tristement résumé Nadav Perez, travailleur hospitalier de 44 ans, originaire du kibboutz Nahal Oz. Jamais.
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